‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 6 sur 218 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

L'histoire ne fournit sans doute pas d'autre exemple d'une région aussi obstinément ravagée par la guerre que l'ont été les Pays-Bas catholiques depuis le règne de Philippe II jusqu'à la paix d'Utrecht. Guerre civile tout d'abord de 1566 à la prise d'Anvers par Alexandre Farnèse (1585), puis guerre au Nord contre la République des Provinces-Unies et, à partir de 1635, guerre au Sud contre la France. La première, enfin terminée à Munster en 1648, la seconde non seulement continue mais, comme une tragédie bien conduite, reprend avec un redoublement de fureur après chacun des entr'actes qu'y introduisent les traités des Pyrénées (1659-1667), d'Aix-la-Chapelle (1668- 1674), de Nimègue (1678-1683), de Ratisbonne (1684-1688) et de Ryswyk (1697-1702). Durant les soixante-cinq ans qui s'écoulent du traité de Munster à celui d'Utrecht (1713), la paix est un état exceptionnel et anormal. Jamais la Belgique n'a aussi complètement mérité qu'alors d'être appelée le champ de bataille de l'Europe.

C'est que ce coin de terre, situé au point de contact de la France, de l'Angleterre, des Provinces-Unies et de l'Empire, possède pour chacun d'eux une importance vitale Que Louis XIV réussisse à le conquérir, et c'en est fait de l'équilibre européen. Par la réouverture de l'Escaut, le roi très chrétien ruinera Amsterdam, aura en face de Londres, sur les côtes de la mer du Nord, une position stratégique incomparable, en même temps qu'il menacera le Rhin, pourra prendre l'Allemagne à revers et la mettre à sa merci. Aussi toute l'Europe se ligue-t-elle pour conserver à l'Espagne ce que l'Espagne n'a plus la force de défendre. La guerre qui a commencé en Flandre comme un duel entre la maison de

Habsbourg et la maison de Bourbon, se transforme bien vite en une guerre générale. Les champs de bataille de Neerwinden, de Ramillies, de Malplaquet ont été arrosés par le sang des soldats de toutes les grandes puissances de l'Occident. Mais l'Europe ne déployé tant d'efforts en faveur du Roi catholique que parce qu'il ne porte plus ombrage à personne et que la domination nominale dont il se contente équivaut presque à faire déjà de la Belgique un pays neutre,.

Si la Belgique a échappé à l'absorption française, elle ne le doit donc en rien à l'Espagne, ce « roseau cassé », comme disait Jean De Witt. Au surplus, depuis la mort de Philippe IV, l'Espagne ne tient plus aux Pays-Bas. Le temps est passé sans retour où leur possession l'avait mise en mesure d'imposer son hégémonie à l'Europe du Nord, Mais de quel prix n'avaitelle pas payé cette gloire ? La révolte des provinces protestantes, après quatre-vingts ans d'une lutte grandiose, avait triomphé de tous ses efforts, et elle avait dû s'humilier enfin, en 1648, jusqu'à reconnaître leur indépendance. Quelle valeur présentaient désormais les provinces catholiques, condamnées par la fermeture de l'Escaut à végéter misérablement ? Sans doute, elles constituaient encore une base d'opérations contre la France, et les armes de Philippe IV y semblèrent un moment sur le point de prendre leur revanche de la défaite de Rocroi. Mais après la bataille des Dunes, il n'est plus possible de se dissimuler la réalité A la paix des Pyrénées, l'Espagne avoue enfin sa défaite et cède à son adversaire un premier lambeau des Pays-Bas. Si elle s'obstine encore à conserver ce qui lui reste, c'est peut-être par point d'honneur, mais c'est surtout pour s'en servir comme d'une réserve permettant de satisfaire l'ambition française et de garantir, en taillant dans ses « pays de par delà », l'intégrité de son propre territoire, de ses possessions d'Italie ou de ses colonies d'Amérique.

Et non seulement elle sacrifie, à chacune des paix qui lui sont imposées, son vieil héritage bourguignon, mais, sauf en paroles, elle ne manifeste pas le moindre intérêt à ce malheureux pays sur lequel tombent tous les coups. Elle continue à refuser aux Belges l'autorisation de trafiquer dans

les Indes et ne prend.aucune mesure pour soutenir leur commerce languissant.

A vrai dire, elle n'agit ainsi que parce qu'elle ne peut agir autrement, car consciente de sa faiblesse, c'est maintenant à ses alliés, c'est surtout à la République des Provinces-Unies, le plus intéressé de tous à écarter- la France des Pays-Bas, qu'elle laisse le soin de les défendre. Contre la politique nationale de Louis XIV, elle cherche son refuge dans la politique mercantile de la Hollande. Elle se soumet à toutes ses exigences pour se conserver son concours. Or ce que veut la Hollande, aussi bien sous le gouvernement de De Witt que sous le stadhoudérat de Guillaume III, c'est que la Belgique non seulement soit à jamais incapable de gêner son commerce, mais encore lui serve de rempart contre la France. Le rôle qu'elle lui assigne est celui d'un État tampon, d'une espèce de glacis destiné à recevoir les assauts qui seront dirigés contre elle. Avec une ténacité inlassable elle a poursuivi son dessein durant toute la seconde moitié du XVll^ siècle, et elle a fini par l'imposer à l'Europe et par lui faire donner comme corollaire au traité d'Utrecht, le traité de la Barrière.

La Belgique est donc, au cours de la période par laquelle s'ouvre ce volume, la victime de la politique d'équilibre conçue et inspirée par les Provinces-Unies. Elle supporte passivement les calamités qui s'abattent sur elle ; elle accepte son sort, tout en conservant dans un avenir trop long à paraître, une confiance que rappellent encore, dans tant de villages flamands, ces enseignes d'auberge dont l'inscription naïve : Jn dehoop van vrede, «à l'espoir delà paix», prolonge jusqu'à nos jours comme un soupir de résignation. Au commencement de chaque année, elle s'attend à voir la guerre revenir avec le printemps, trop heureuse si la conclusion d'un traité lui permet de respirer un instant et de panser ses plaies. Ballottée en tous sens par la volonté des puissances qui l'entourent, occupée et rançonnée successivement, quand ce n'est pas en même temps, par les armées de la France, des Provinces- Unies, de l'Angleterre, de l'Empire, elle ne peut que s'abandonner à la destinée. A Bruxelles, le gouvernement central

ne subsiste plus guère que de nom. Chaque province se replie sur soi-même, uniquement attachée à sauvegarder ses intérêts, à s'arranger avec l'étranger qui la pressure, à chercher les moyens de satisfaire aux réquisitions qu'il lui impose. La nation se désagrège en un particularisme timide et quasi servile. Plus de vie politique et aussi plus d'art ni d'activité intellectuelle. Seul le sentiment religieux reste profond. L'unique mouvement qui agite encore les esprits est provoqué par le jansénisme.

Si étonnant que cela paraisse, le peuple, au fond de ses malheurs, a conservé intact son attachement à la dynastie espagnole. Il ne cesse pas de voir en Philippe IV et en Charles II, ses souverains légitimes. Leur mauvaise fortune, dans laquelle il est entraîné, augmente plutôt son loyalisme. Il plaint ses rois, et il s'en faut de peu que cette pitié ne les rende populaires. Leur faiblesse, d'ailleurs, qui attire sur le pays la calamité des guerres, lui conserve par contre ses franchises et ses libertés locales. On peut dire que, depuis le milieu du XVIF siècle, le roi d'Espagne règne dans la Belgique, mais ne la gouverne plus. Les gouverneurs envoyés de Madrid ne s'occupent que du commandement des armées. Toute l'administration civile est abandonnée aux nationaux. Partant, même au plus fort de la crise, l'organisation politique ne subit pas la moindre atteinte. Les États continuent à voter l'impôt, à gérer les affaires des provinces dans la plus large autonomie. Et cette autonomie tient si fort à cœur aux habitants, qu'elle les console au milieu de leurs misères et qu'elle laissera pendant longtemps subsister parmi eux le souvenir du « gouvernement paternel » de la maison d'Espagne.

Aussi bien, la tourmente passée, la Belgique, qui a failli disparaître pendant la guerre de la succession d'Espagne, se retrouvera au commencement du XVIIF siècle, telle qu'elle était au milieu du XVII^ Elle reprendra sa place sur la carte de l'Europe avec ses institutions traditionnelles et ses mœurs propres. Les blessures qu'elle a reçues n'ont pas été mortelles. Elle reste vigoureuse et saine. Mais la crise qu'elle vient de traverser l'a mise en retard d'un demi-siècle. Elle se caracté-

rise désormais et pour longtemps, par un archaïsme et un conservatisme qui frappent tous les yeux.

Durant la longue période (1648-1713) pendant laquelle elle n'a été qu'une épave flottant à tous les vents de la politique, son histoire se réduit à bien peu de chose. Elle reste étrangère aux grands événements qui laj; bouleversent. Ce n'est pas^à Bruxelles, c'est à Paris, à Madrid, à] Londres, à Vienne^et surtout à La Haye et à Amsterdam qu'il faut en chercher les causes. Nous n'aurons donc à nous en occuper que dans la mesure où la Belgique en a ressenti le contre-coup, et la monotonie de leur récit répondra bien à cette époque de misère continue et de souffrances sans gloire.

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