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ATTITUDE DE LOUIS- PHILIPPE I

Grégoire (l) purent entrer à Gand sans coup férir, grâce à la complicité des chefs de la garnison, il suffit de l'intervention des pompiers courant spontanément aux armes pour les disperser. L'entreprise si soigneusement montée sombrait dans le ridicule (2).

Cet échec n'interrompit cependant pas les menées des Orangistes. Impuissants par eux-mêmes, ils recevaient de l'appui que leur accordait manifestement lord Ponsonby, l'agent à Bruxelles du gouvernement anglais, une importance politique considérable (3). Soutenir l'orangisme était à ses yeux le seul moyen efficace de ruiner aussi bien la cause de Leuchtenberg que celle de Nemours. Son but n'était pas d'amener le rétablissement du royaume des Pays-Bas. Conformément aux vues de la Conférence, il voulait l'indépendance de la Belgique, mais il la voulait sous le prince d'Orange, ne voyant pas d'autre moyen de la garantir contre les convoitises françaises.

Cependant le gouvernement de Paris retirait au même moment son appui à ce prince dont les Belges refusaient d'entendre parler. Sa grande affaire était d'empêcher l'élection de Leuchtenberg qui, devenu roi des Belges, eût été immédiatement salué par les bonapartistes français comme un nouveau roi de Rome. Il savait que ceux-ci n'épargnaient rien pour promouvoir le succès du mélancolique jeune homme, si peu mêlé lui-même à l'agitation déchaînée autour de son nom, que, dans sa lointaine garnison bavaroise d'Eichstâdt, il ne recevait même pas les journaux de Bruxelles (4). Mais les

(1) Sur cet aventurier originaire de Charleville et établi à Liège comme médecin au moment de la révolution de 1830, voy. une curieuse notice d'Ad. D[ubois], dans la Flandre judiciaire du 15 décembre 1897.

(2) La grande prospérité industrielle de Gand sous le régime hollandais y avait, par les fabricants, généralisé l'orangisme dans la bourgeoisie. En décembre 1830, la Société industrielle y avait organisé un pétitionnement contre le « morcellement > du pays. P. Claeys, Histoire du théâtre à Gand, t. II, p. 365.

(3) D'après Gendebien, il aurait entrepris plus de cinquante membres du Congrès. Huyttens, Discussions, t. III, p. 208. Sur son attitude voy. les curieux détails publiés par A. De Ridder dans la Revue Catholique des idées et des faits, 29 novembre et 6 décembre 1929, où il se disculpe du reproche d'avoir travaillé pour Leuchtenberg.

(4) Voy. l'article du comte H. d'Ursel sur la candidature du duc de Leuchtenberg, dans la Revue Catholique des idées et des faits, 1929, p. 7 et suiv.

HisT. DE Belg. vit 2.

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efforts de ses partisans, dirigés de Paris par les Exelmans, les Fabvier, les Lallemand, lui gagnaient rapidement la faveur des masses. La Belgique était inondée de ses portraits qui excitaient rémotion des femmes et ravivaient l'enthousiasme des anciens soldats de Napoléon; il paraissait glorieux de se donner comme souverain le fils de ce prince Eugène dont le souvenir s'auréolait d'une légende d'héroïsme et de loyauté; déjà le bruit se répandait que quatre jours après son élection le jeune duc entrerait dans la capitale.

N'osant soutenir contre lui la candidature de Nemours, Louis-Philippe suggérait vainement tantôt le nom du prince Charles de Naples, neveu de sa femme, tantôt celui d'Otton de Bavière, un enfant de quinze ans, auquel il aurait donné en mariage une de ses filles. Personne ne se laissait détourner par ces pis-aller. Cependant le temps passait. Le 1 1 janvier, la discussion sur le choix d'un roi s'était ouverte au Congrès. Le 19, Lebeau avait proposé la candidature de Leuchtenberg; le 25, celle de Nemours lui avait été opposée. La lutte était donc circonscrite entre ces deux noms. Le malheureux Louis- Philippe allait-il être contraint de soutenir la cause de son propre fils au mépris de sa parole donnée à l'Europe et au risque, qui lui faisait horreur, de provoquer une nouvelle guerre de la succession d'Espagne ? Dans son angoisse, il se résigna à jouer les Belges.

Rien n'était plus facile. L'exaspération que la communication des bases de séparation venait de soulever au Congrès, ne permettait plus ni retenue ni prudence. Se croyant trahis par la Conférence, beaucoup de ses membres ne songeaient plus qu'à se jeter dans les bras de la France et à combattre avec elle. L'élection de Nemours assurerait certainement son alliance. L'agent français à Bruxelles, Bresson, prit sur lui de hâter la solution. Le 28 janvier, il partait « à toute bride » pour Paris, y exposait le lendemain « au point du jour » la situation à Louis-Philippe et recevait la permission d'agir à sa guise, quitte à être désavoué après l'événement. De retour à Bruxelles, il faisait semer le bruit que le roi accepterait la couronne pour son fils. Le matin même de l'élection, le 3 février,

l'élection de NEMOURS IQ

l'annonce que la France avait refusé son adhésion aux bases de séparation, fit penclier la balance en faveur de Nemours (l). Quatre-vingt-dix-sept voix se prononcèrent pour lui contre soixante-quatorze à Leuchtenberg. Vingt-et-une s'égarèrent sur le nom de l'archiduc Charles.

En se donnant ainsi « un roi au scrutin (2) », le Congrès ne se doutait pas qu'il votait dans le vide et qu'à l'avance sa décision était frappée de nullité. Le 1" février, la Conférence avait arrêté « qu'au cas que la souveraineté de la Belgique fût offerte à des princes des familles qui régnent en Autriche, en France, dans la Grande-Bretagne, en Prusse et en Russie, cette offre serait invariablement rejetée ». Communiqué quelques jours plus tard par lord Ponsonby au Comité diplomatique, ce protocole fut pour le Congrès « comme un coup de foudre ». Il était seulement le châtiment de son imprudence et celui de la duplicité de Louis-Philippe. La députation qui partit pour Paris le 18 février s'abandonnait encore pourtant à un dernier espoir. Le roi la reçut sans doute avec une honte secrète, qu'il dissimula sous des effusions sentimentales. La dure nécessité de conserver la paix l'obligeait, dit-il, à refuser la couronne destinée à son fils. Le repos de l'Europe était à ce prix. Il aurait pu ajouter qu'il en était de même de la solidité de son trône. En somme il avait atteint son but : Leuchtenberg était écarté et le bonapartisme dépité. Il n'avait jamais sérieusement voulu autre chose.

Son refus plaçait la Belgique dans une situation tout à la fois ridicule et terrible : ridicule, parce qu'après avoir passé outre avec tant de désinvolture aux remontrances de la Conférence, on se voyait sacrifié à elle par cette France dont on avait tout attendu ; terrible, parce que ce cuisant échec enlevait au Congrès, démoralisé et discrédité, la force de continuer plus

(1) Sur les intrigues de Bresson voy. Gedenkstakken, toc. cit., t. II, pp. 156, 166, et surtout, dans les Mémoires de Guizot, t. VIII, p. 206, la lettre qu'il lui écrivit en 1844 pour expliquer sa conduite. « J'ai pris sur moi, dit-il, une immense responsabilité : j'ai fait élire M. le duc de Nemours, et je n'hésite pas à reconnaître que je l'ai fait sans l'assentiment du roi et de son ministre ».

(2) Expression de Lebeau, Souvenirs, p. 120.

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longtemps à diriger les destinées du pays. Déjà les Orangistes relevaient la tête et les républicains s'agitaient. Dès le 14 janvier, avant même la dérobade de Louis-Philippe, de Robaulx avait proposé de modifier la constitution et d'établir la république !

Que faire? Personne ne se dissimulait l'urgence d'en finir avec le provisoire dans lequel on vivait et de se donner enfin un gouvernement. Aussi bien, la constitution étant achevée, il était temps d'inaugurer le régime qu'elle instaurait. Faute de roi, on se contenterait d'un régent. L'agitation des dernières semaines n'avait heureusement pas ébranlé l'union des partis. Dans tous deux il s'était rencontré des partisans de Nemours et des partisans de Leuchtenberg. Le 24 février, catholiques et libéraux se trouvèrent d'accord pour confier la régence au président du Congrès, le baron Érasme-Louis Surlet de Chokier. Le lendemain il était inauguré sans pompe et prêtait serment à la constitution. Un vote unanime déclarait que le Gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie. Il allait être remplacé par des ministres responsables devant le Congrès qui, en attendant l'élection future du Sénat et de la Chambre des Représentants, continuait à exercer le pouvoir législatif. Une phase nouvelle commençait dans la Révolution. Et c'est à ce moment que l'anarchie faillit tout emporter.

Rien n'atteste mieux l'impéritie politique du Congrès que l'élection du Régent. Dans les circonstances que l'on traversait, il eût fallu à la tête du pays un homme énergique à idées claires, connaissant l'Europe, capable de représenter la nation devant elle et de lui faire entendre sa voix. Or, ce qui manquait le plus à Surlet de Chokier, ce sont précisément ces qualitéslà. C'était un petit gentilhomme liégeois, familier, bon enfant, ayant autant horreur du luxe et de la représentation que du travail, une sorte de Charles de Lorraine de village que l'on n'avait élu que parce que sympathique à tout le monde, il ne portait ombrage à personne. Agé de soixante ans, il avait une « noble figure, mélange de bonhomie et de finesse, avec une longue chevelure à la Boissy d'Anglas » (l). La simplicité de

(1) Lebeau, Souvenirs, p. 126.

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