‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 14 sur 128 · LE REGENT · texte numérisé non relu

LE REGENT

ses allures, qui n'était pas exempte de quelque affectation, lui avait valu tout de suite cette sorte de popularité que le peuple accorde si facilement à ceux qui ne lui en imposent pas. Un journal faisait son éloge en disant qu'on l'avait vu se promener en sarreau bleu à la foire de Beaucaire. Il n'avait d'autre titre politique que d'avoir siégé vers la fin de l'Empire au Corps Législatif et aux États-Généraux sous le roi Guillaume, qui lui avait octroyé son titre de baron. Les électeurs ne l'avaient envoyé au Congrès que par affection. Ses collègues lui en avaient, pour le même motif, confié la présidence. On se rappelait surtout les bons mots qu'il y avait prononcés. Comment cet homme si simple et complètement dénué de vanité, se résignat-il à accepter les responsabilités écrasantes qu'il assumait avec la régence? Il n'avait pas même foi dans l'avenir du pays. Lebeau lui reproche « d'être tiède en matière de révolution » et de n'avoir confiance que dans la France. Il semble bien en effet, s'être laissé guider par les conseils du général Belliard, le remplaçant de Bresson à Bruxelles, qui ne l'appelle dans ses lettres, avec un dédain affectueux, que « le bon régent », le «brave régent», «le bon et brave régent». Du moins, conscient de son insuffisance, prit-il le parti de faire parler de lui aussi peu que possible. Il s'installa modestement dans un petit hôtel de la rue Latérale (aujourd'hui rue Lambermont), avec sa gouvernante, n'ouvrant sa porte qu'à quelques intimes. Les 10.000 florins de liste civile qu'il recevait par mois suffirent plus qu'amplement à sa dépense. A défaut d'autre mérite, son gouvernement eut celui du bon marché.

Personnellement, Surlet de Chokier appartenait à l'opinion libérale. Les catholiques dominant par le nombre dans le Congrès eussent voté pour Félix de Mérode, si celui-ci l'avait voulu. Pas plus que Surlet il ne posa sa candidature : quarante-trois voix seulement se portèrent sur son nom. Surlet en obtint cent-huit. Si fâcheuse qu'elle fût, son élection eut du moins cet avantage de ne pouvoir passer pour un coup de parti et d'affirmer une fois de plus l'unionisme de l'assemblée.

Le lendemain de son inauguration, le Régent constitua le premier des ministères de la Belgique indépendante. A vrai

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dire, il semble bien qu'il se soit contenté de le bâcler. Pour s'épargner l'embarras du choix, il le composa des administrateurs généraux des divers comités que le Congrès avait chargés du pouvoir exécutif. Par hasard, ils étaient tous libéraux. On leur adjoignit dans la personne de de Gerlache, qui d'ailleurs résilia tout de suite ses fonctions, un catholique hors cadre et sans portefeuille.

Ainsi fait, le ministère était « un méli-mélo » si divisé de tendances, qu'il ne se trouvait pas même d'accord sur la constitution. A côté de modérés comme van de Weyer, Tielemans, Goblet et Charles de Brouckère, le fougueux Gendebien y affirmait bruyamment ses convictions républicaines et cherchait à profiter de l'occasion pour les faire triompher. Appuyé au dehors par de Potter et ses partisans, il aspirait visiblement à une entente avec les révolutionnaires de Paris (l). La guerre immédiate qu'il prêchait contre la Hollande devait, pensait-il, leur permettre de pousser le faible gouvernement de Louis- Philippe à une intervention qui eût tourné en guerre de propagande et instauré la république en France et en Belgique. Ses excitations étaient d'autant plus dangereuses que, dans le désarroi général et au sein de la crise économique qui sévissait de plus en plus, le découragement ou l'intérêt poussaient bien des esprits à ne voir le salut que dans une réunion à la France. Un journal publié à Mons par une société de négociants et de charbonniers, L'Éclairear, la réclamait ouvertement (2) et ce qu'il disait tout haut, nombreux étaient ceux qui le murmuraient en conversation et jusque, pensait-on, dans le conseil des ministres et dans l'hôtel du Régent (3).

C'est sans doute pour décider la France à la guerre que Gendebien fit lancer par celui-ci l'incroyable proclamation du 10 mars. Sous l'apparence d'une exhortation aux Luxembourgeois, elle n'était rien moins qu'une provocation directe à l'Europe. « Nous avons commencé, disait-elle, notre révolu-

(1) BelHard, Mémoires, t. II, p. 225.

(2) A. Warzée, Essai historique et critique sur les journaux belges (Qand, 1845), p. 203.

(3) Gedenkstukken, loc. cit., t. III, p. 671.

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