‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 18 sur 128 · LE TRAITÉ DES XVIII ARTICLES · texte numérisé non relu

LE TRAITÉ DES XVIII ARTICLES

prendrait à sa charge celles qu'elle supportait avant 1815 ; le reste serait réparti selon une juste proportion.

Le même jour, à 9 heures du soir, Léopold acceptait la couronne de Belgique devant la députation du Congrès à condition que celui-ci ratifiât la convention élaborée après tant d'efforts.

A Bruxelles, les concessions des délégués soulevèrent une dernière tempête. Il put sembler un instant que tout allait être remis en question. Sur le point d'aboutir, le Congrès ne pouvait se résigner à « vendre ses frères » . Les tribunes bondées applaudissaient à tout rompre les orateurs qui exigeaient la guerre plutôt qu'une telle honte. On sifflait les partisans de la résignation. De Paris, une fois de plus, la presse républicaine soufflait sur le feu. Enfin, le 5 juillet, Lebeau prit la parole. Avec une éloquence faite de sa conviction, il montra le sort des XVIII articles lié au sort même de l'indépendance nationale. Sans doute si l'on courait aux armes plutôt que de se résigner à leur adoption, on pouvait espérer le secours de la France. Ce secours provoquerait un conflit européen et la Belgique qui l'aurait déchaîné en serait la victime, car elle n'aurait à attendre en cas de victoire, qu'une annexion, en cas de défaite, qu'une restauration. Sur cette assemblée que l'union des partis affranchissait de la discipline tyrannique que leur désaccord eût peut-être imposée aux votes, cet émouvant appel au bon sens et au patriotisme fit merveille. L'orateur épuisé se rassit dans le bruit des acclamations. La lumière de la raison dissipait les fumées du sentiment. La cause était gagnée. La discussion se prolongea encore quatre jours à travers des redites. Le 9 juillet, le Congrès ratifiait le texte des XVIII articles par 126 voix contre 70.

Une semaine plus tard, le 17, Léopold arrivant de Calais, mettait le pied sur le sol belge à La Panne par un temps splendide. Jusqu'à Bruxelles, il voyagea au milieu de l'enthousiasme populaire, accueilli aux sons de la Brabançonne, passant sous les arcs de triomphe et sous le déploiement des drapeaux tricolores. Seuls, dans les villes qu'il traversa, les hôtels de l'aristocratie et ceux des industriels orangistes témoignaient par leurs fenêtres closes de la bouderie de leurs habitants.

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L'inauguration du roi eut lieu le 21 juillet, sur cette même Place Royale qui avait vu se dérouler quinze ans auparavant, au milieu d'une pompe officielle et glacée, celle de Guillaume P^ La cérémonie toute populaire et démocratique répondit bien au caractère de la « monarchie républicaine » qui y débutait. Au centre de la place se dressait le jeune arbre de la liberté. En face, sur les degrés de l'église Saint-Jacques, on avait élevé un dais au front duquel se détachaient les noms des combats victorieux de la révolution. La blouse bleue des volontaires remplaçait au-dessus du trône les armoiries héraldiques. Reçu par les membres du Congrès, Léopold, revêtu du costume de lieutenant-général de l'armée belge, fut conduit tout d'abord à un fauteuil d'oiî il assista à la déposition des pouvoirs du Régent. On lui lut ensuite la constitution. Il y prêta serment : une salve de cent-un coups de canon annonça au peuple qu'il avait un roi. Il monta ensuite au trône avec une distinction de manières et un calme qui soulignaient la souveraineté que la nation venait de lui confier. « Belge par votre adoption, dit-il, de sa voix lente et grave, je me ferai aussi une loi de l'être toujours par ma politique». Il venait de prononcer les paroles auxquelles son long règne devait être fidèle jusqu'au bout.

Pendant qu'il se rendait à pied à travers les flots des gardes civiques et du peuple au Palais royal, les membres du Congrès gagnaient le Palais de la nation pour y déposer leur souveraineté avec la même simplicité qu'ils l'avaient prise (l). Leur tâche était accomplie. La constitution élaborée par eux entrait en vigueur. Trois jours après, le roi constituait son premier ministère et convoquait le corps électoral pour la nomination du Sénat et de la Chambre des Représentants.

Le 22 juin, Guillaume P*" avait solennellement déclaré « qu'il considérerait comme son ennemi le personnage qui accepterait la Belgique sans avoir souscrit les bases de séparation ». La

(1) Le Congrès ne fut d'ailleurs dissous, comme assemblée législative, que le jour de la réunion des Chambres.

LA CAMPAGNE DES DIX JOURS 3l

Conférence n'avait attaché aucune importance à cette menace. Il ne lui paraissait pas possible que le roi de Hollande s'insurgeât contre la volonté unanime des Puissances. En supposant d'ailleurs qu'il le fît, ce ne serait qu'une incartade sans lendemain. Il était trop tard pour troubler la paix générale puisqu'enfin l'Europe était d'accord sur la reconnaissance de la Belgique. Mais Guillaume savait, d'autre part, qu'il ne risquerait rien en prenant les armes. Vainqueur, il pouvait espérer replonger dans l'anarchie cette Belgique qu'il voyait avec fureur lui échapper; vaincu, il en serait quitte pour accepter au pis-aller ces XVIII articles qu'il considérait comme une perfidie de la Conférence à son égard. Il se sentait d'ailleurs en mesure de venger sur les Belges ses humiliations de l'année précédente. Il avait reconstitué avec soin son armée et il n'avait pas en vain fait appel à son peuple. La nation hollandaise souhaitait ardemment châtier les « émeutiers » du Sud. Les étudiants des universités avaient formé des bataillons de volontaires. L'ensemble des troupes rassemblées dans le Brabant septentrional sous couleur de protéger la frontière, se montait à 50.000 hommes, sous le commandement du prince d'Orange assisté de chef tels que Constant de Rebecque et Bernard de Saxe-Weimar.

A ces forces, les Belges ne pouvaient opposer qu'un amas de régiments aussi mal équipés que mal commandés, quelques corps de volontaires indisciplinés, et une garde-civique à peine armée. Le Congrès si belliqueux en paroles, n'avait rien fait pour se préparer à la guerre dont il agaçait constamment l'Europe. Les faciles succès remportés en septembre lui faisaient croire que l'enthousiasme révolutionnaire suffirait à mettre l'ennemi à la raison. Se défiant d'ailleurs des officiers de carrière passés à son service, il avait laissé naître et se développer parmi eux un mécontentement dont les Orangistes, on l'a vu, avaient su profiter. Telle était pourtant l'imprévoyance générale, que les conspirations militaires avaient à peine inquiété l'opinion. Rien n'avait été fait, ni pour le moral, ni pour le matériel de l'armée. De plus en plus elle se dissolvait dans le sentiment de son abandon et sous l'influence de la corruption

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semée dans ses cadres par l'or hollandais. Le ministre de la guerre, le général de Failly, nommé par le Régent et conservé par Léopold, ne se distinguait que par son inertie et son incapacité. Quant à la disposition des troupes, elle était comme faite à dessein pour favoriser l'ennemi. Leur faible effectif de 24.000 hommes était réparti entre deux armées trop éloignées pour pouvoir se donner la main, la première, dite armée de la Meuse, sous Daine, occupait le Limbourg, la seconde, dite armée de l'Escaut, sous Tieken de Tenhove, se groupait autour d'Anvers, dont la citadelle était toujours occupée par le général Chassé.

Le 2 août, celui-ci dénonçait brusquement l'armistice conclu au mois de septembre; deux jours plus tard l'armée hollandaise envahissait la Campine. Elle eut vite fait de repousser les avant-postes de la frontière et, sans doute, si elle avait marché plus rapidement pour séparer les deux armées belges, elle les eût enfoncées sans peine au premier choc. Mais ses recrues manquaient d'endurance et d'élan. C'étaient, disait le prince d'Orange, « des bourgeois fort raisonneurs, habillés en militaires (l) ».

Léopold s'attendait si peu à une attaque, qu'il avait commencé tout de suite après son inauguration, à visiter les principales villes du pays. C'est à Liège qu'il apprit le péril qui fondait sur cette Belgique qu'il était appelé à défendre avant même de la connaître. Il ne savait que trop dans quel désarroi elle se trouvait. Sans hésiter, il demanda aussitôt l'appui de la France et de l'Angleterre en dépit de l'article de la constitution subordonnant l'entrée d'une armée étrangère au vote d'une loi. Les illusions de ses ministres étaient si grandes qu'ils s'opposèrent aussitôt à cette mesure de salut public. L'armée du maréchal Gérard, que Louis-Philippe, trop ravi de l'occasion de se mêler des affaires de Belgique pour ne pas faire diligence, venait de pousser en toute hâte dans le Hainaut, s'y vit accueillie par les protestations des autorités.

Cependant si les Hollandais avançaient sans hâte, ils avan-

(1) Gedenkstukken, loc. cit., t. III, p. 480.

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