‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 21 sur 128 · ATTITUDE DE GUILLAUME · texte numérisé non relu

ATTITUDE DE GUILLAUME

des trois cours du Nord. Devant le résultat « final et irrévocable » de la Conférence, elles éprouvaient maintenant le remords d'avoir pactisé avec le libéralisme et de la « protection qu'elles avaient accordée à une révolution ». Le tsar reprochait à ses plénipotentiaires d'avoir outrepassé leurs instructions en sacrifiant un souverain « étroitement uni à sa maison par des liens de parenté et d'affection ». On oubliait, depuis qu'elles étaient passées, les terreurs provoquées par l'imminence de la guerre générale. Metternich rejetait tous les torts sur la Prusse, qui n'avait pas osé prendre dès le début une attitude assez énergique; « si elle l'eût fait, cette révolution se serait terminée d'une manière aussi honteuse que les mouvements insurrectionnels qui avaient éclaté à la même époque en Italie ».

Mais il était trop tard. On s'était lié les mains. A tout prendre, on avait obtenu l'essentiel en empêchant la France de s'emparer de la Belgique. Sans doute, il était regrettable d'avoir dû consacrer une indépendance révolutionnaire sur les instances des deux Puissances libérales. Guillaume ne pouvait exiger cependant de ses protecteurs qu'ils missent leur épée à son service : ils l'entouraient de bons procédés, empêchaient qu'il ne lui fût fait violence, cherchaient par une insistance touchante et comique à lui faire signer l'odieux traité. Ils n'obtenaient que des rebuffades. Il fallut bien se résigner enfin à abandonner un roi qui se targuait vraiment trop d'une légitimité fallacieuse et parlait de la Belgique comme s'il l'avait recueillie dans l'héritage de ses ancêtres au lieudelatenir de la complaisance de l'Europe (l). Ce qui lui avait été donné pouvait lui être repris. Il en fit l'amère expérience. Lassées de son obstination, l'Autriche et la Prusse se décidaient, le 18 avril 1832, à ratifier le traité des XXIV articles; le 4 mai, la Russie les imitait, tout en formulant quelques réserves.

(1) Matuszewic remarque fort justement, le 21 octobre 1831, que « la Belgique ne lui a jamais appartenu à titre héréditaire ni à titre de conquête comme la Pologne appartient à l'empereur >. Ce sont les Puissances qui la lui ont donnée en vertu de leur droit de conquête < et non d'un droit quelconque qui lui fiit propre >. Elles peuvent donc en disposer sans violer le principe de la légitimité. Gedenkstakken, loc. cit., t. III, p. 496.

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Il ne restait plus qu'à amener la Belgique et la Hollande à s'arranger. La première continuait à occuper le Limbourg et le Luxembourg, la seconde, à maintenir ses troupes dans la citadelle d'Anvers et dans les forts de Lillo et de Liefkenshoek. Ni l'une ni l'autre ne se montraient disposées à traiter. Lord Palmerston intervint, peut-être à la sollicitation de Léopold, pour ouvrir la voie à des négociations. Le « thème » qu'il suggéra fut accepté comme base de pourparlers par le gouvernement de Bruxelles. Pour la première fois, il faisait preuve d'habileté politique. Se doutant bien que Guillaume se déroberait, il tenait à se donner le beau rôle en affirmant son esprit de conciliation. Le général Goblet, chargé le 18 septembre du portefeuille des affaires étrangères, eut la satisfaction de faire prendre acte par la Conférence, le 1" octobre, du refus de négocier du cabinet de La Haye. Il appartenait dès lors à la Belgique de réclamer la garantie des Puissances quant à l'exécution des XXIV articles. Le bon droit était de son côté et l'on ne pouvait plus taxer d'outrecuidance la décision des Chambres de prendre les mesures nécessaires si le staiu quo se prolongeait au delà du 3 novembre. La réorganisation de l'armée, à laquelle le roi avait poussé de toutes ses forces, leur permettait de parler ainsi. Pour couper court à ce nouveau danger de guerre, la France et l'Angleterre résolurent d'agir sans retard. Dans leur impuissance d'empêcher l'exécution d'un traité qu'elles venaient de ratifier, les trois cours du Nord se confinèrent dans une abstention boudeuse.

Le 22 octobre, les cabinets de Londres et de Paris requéraient le roi des Belges et le roi des Pays-Bas de faire évacuer par leurs troupes avant le 12 novembre, les territoires occupés par elles au mépris des stipulations du traité des XXIV articles. En cas de refus du roi des Pays-Bas, l'embargo serait mis en France et en Angleterre sur les vaisseaux hollandais, des croisières arrêteraient tous ceux qui seraient rencontrés en mer et une escadre franco-anglaise bloquerait les côtes de la Hollande. De plus « si le 15 novembre il se trouvait encore des troupes hollandaises sur le territoire belge, un corps français entrerait en Belgique dans le but de forcer les troupes hollandaises à

SECONDE INTERVENTION FRANÇAISE Sq

évacuer le dit territoire » moyennant le désir exprimé par le roi des Belges.

Le 2 novembre, le gouvernement belge donnait l'engagement qu'on lui demandait. Nul n'ignorait que Guillaume refuserait le sien. 11 ne restait qu'à sacrifier à son entêtement le commerce hollandais et la garnison d'Anvers. Les représailles maritimes entrèrent en vigueur le 5 novembre. Le 15, un corps français aux ordres du maréchal Gérard franchissait la frontière belge.

Le siège d'Anvers commença le 19. Pour bien souligner le caractère européen de l'intervention de la France, il avait été décidé que les troupes belges n'agiraient pas si les Hollandais s'abstenaient de les attaquer. Elles assistèrent en spectateurs aux opérations. Décidé à s'épargner jusqu'aux apparences d'un conflit avec la France, Guillaume avait imposé la même attitude à ses forces massées dans le Brabant septentrional. Le vieux général Chassé était donc condamné à une lutte sans espoir pour le prestige du roi. Le siège d'Anvers ne fut en réalité qu'une cruelle parade d'amour-propre. De commun accord on s'entendit pour épargner la ville. Les Français n'attaquèrent la citadelle que par l'extérieur, et Chassé s'abstint dès lors d'infliger à la population un nouveau bombardement. Le 23 décembre, après une très vigoureuse défense, il signait une capitulation permettant à ses troupes, qui furent internées en France, de sortir de la forteresse avec les honneurs de la guerre. Quelques jours après, Gérard évacuait la Belgique, laissant en possession de Guillaume les forts de Lillo et de Liefkenshoek qui, ne se trouvant pas sous le commandement de Chassé, n'avaient pu être compris dans la capitulation (l).

L'irritation provoquée en Hollande par les mesures maritimes auxquelles l'obstination du roi avait contraint la France et l'Angleterre de recourir, obligea bientôt celui-ci à faire un pas en arrière. Le 21 mai 1833, il se résignait à signer une convention avec les plénipotentiaires des Puissances, par la-

(1) A. Martinet, La seconde intervention française et le siège d'Anvers (Bruxelles, 1908).

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quelle, moyennant la cessation de l'embargo sur ses navires et la remise en liberté de la garnison d'Anvers, il s'engageait à ne point rouvrir les hostilités contre la Belgique et à laisser l'Escaut entièrement libre « aussi longtemps que les relations entre la Hollande et la Belgique ne seront pas réglées par un traité définitif». Cet arrangement ne mettait pas le gouvernement belge en possession des forts de Lillo et de Liefkenshoek. Mais par cela même, il lui permettait de continuer à occuper le Luxembourg et le Limbourg. La compensation était trop belle pour n'être pas saisie avec empressement. La situation provisoire qu'elle établissait donnait aux Belges toutes les satisfactions auxquelles l'application des XXIV articles les eût obligés de renoncer. On ne peut supposer que Guillaume ait consenti de tels avantages à ses adversaires pour le vain plaisir de ne pas leur rendre deux petits forts inutiles. Mais buté à sa résolution de ne pas traiter avec eux, il ne pouvait en outre se résigner à croire qu'ils parviendraient à durer. Il les voyait destinés à l'anarchie et à revenir tôt ou tard sous sa couronne. En attendant, il était bien résolu à soutenir plus que jamais les manœuvres des Orangistes. Et qui sait d'ailleurs si une guerre générale ne finirait pas par éclater et par justifier son attitude? Entre la France et l'Angleterre qui l'avaient si efficacement soutenue, la Belgique se trouvait dans une position très délicate. Il fallait se garder de donner prise au soupçon de pencher vers l'une au détriment de l'autre, et les susceptibilités contradictoires de Londres et de Paris rendaient la tâche assez malaisée. La promesse faite par Léopold à Louis-Philippe de démolir un certain nombre des forteresses bâties en 1815 avait irrité Palmerston aussi bien que les cabinets de Berlin, de Vienne et de Pétersbourg. Le 15 novembre, le jour même de la signature des XXIV articles, une convention, d'où la France était exclue, était présentée à van de Weyer. Elle limitait la démolition aux ouvrages de Menin, d'Ath, de Mons, de Philippeville et de Mariembourg. Un article secret substituait le roi des Belges au roi des Pays-Bas dans l'obligation de laisser, en cas de guerre, les troupes des Puissances contractantes occuper les forteresses conservées. Quoique la neutralité et la

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