CHAPITRE IV
C'est une banalité, de nos jours, de dire que la Révolution de 1830 faite par le peuple a été confisquée par la bourgeoisie (l). Pour courante qu'elle soit, cette affirmation n'en est pas moins erronée si elle signifie que la bourgeoisie aurait, à la suite d'un complot machiné d'avance, fait tourner la victoire commune à son profit exclusif. Elle est exacte, au contraire, si elle se borne à constater le fait évident que la bourgeoisie s'est mise, grâce à la Révolution, en possession du pouvoir politique. Mais on reconnaît tout de suite qu'il ne pouvait pas en être autrement.
L'insurrection des Belges contre le régime hollandais avait été complètement étrangère à tout mobile d'ordre économique. Jamais l'agriculture et l'industre n'avaient été aussi prospères que durant les années qui la précédèrent. Il suffit de rappeler que le parti orangiste se recruta précisément dans le monde des affaires, pour montrer que les capitalistes, loin de désirer la révolution, la considérèrent au contraire comme
(1) On attribue le mot à Gendebien. Voy. la préface de Fréson aux Souvenirs de J, Lebeau, p. 26.
PRÉPONDÉRANCE NÉCESSAIRE DE LA BOURGEOISIE 1x5
une stupidité criminelle. La bourgeoisie d'ailleurs, la bourgeoisie riche surtout, ne jouissait-elle pas, en vertu de la loi fondamentale, de prérogatives bien plus étendues que celle dont elle jouit en faveur de la constitution belge (l)? S'il est une vérité bien établie, c'est que l'opposition contre Guillaume ne fut que le résultat de causes morales : mécontentement religieux chez les catholiques, mécontentement politique chez les libéraux, mécontentement national chez les uns comme chez les autres. Les griefs que la bourgeoisie fut seule au début à ressentir et à formuler, elle les communiqua au peuple par la propagande du clergé dans les campagnes, par celle des des clubs et de la presse dans les villes.
Privée de l'appui des masses qu'elle avait gagnées à sa cause, la Révolution eût été évidemment impossible. Sans doute durant les troubles d'août et de septembre, à Bruxelles et dans quelques grandes villes, des bandes d'ouvriers industriels, sous l'aiguillon de la misère, se laissèrent entraîner à piller des fabriques et à briser des machines, et il fallut que la garde civique réprimât des désordres qui menaçaient plus encore le succès de la Révolution, qu'ils n'inquiétaient les propriétaires. Mais il n'y a là que les mouvements confus d'un prolétariat misérable, excité par des agitateurs étrangers et complètement incapable non seulement de formuler un programme de revendications sociales, mais surtout de fonder un gouvernement ou même de coopérer à sa fondation (2). De Potter lui-même reconnaît que le suffrage universel était irréalisable (3). On ne voit pas au surplus qu'il ait été revendiqué par personne. Les républicains du Congrès admirent sans protester l'inscription du cens électoral dans la constitution. Il est donc vrai de dire que si la victoire de la Révolution fut nécessairement l'œuvre du peuple, l'organisation de cette victoire devait être nécessairement celle de la bourgeoisie.
A distinguer d'ailleurs à cette époque peuple et bourgeoisie,
(1) Histoire de Belgique, t. VI, pp. 257, 276.
(2) Histoire de Belgique, t. VI, p. 375.
(3) Voy. plus haut, p. 57.
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ne nous laissons pas tromper par le mirage décevant qui nous les ferait apparaître dans le passé telles qu'elles s'opposent aujourd'hui. La seconde seule était consciente d'elle-même, le premier ne l'était pas. S'il sentait sa misère, il n'en distinguait pas les causes et s'y résignait. En outre, l'agriculture l'emportait encore de beaucoup sur l'industrie. Le peuple, c'était alors avant tout le peuple rural obéissant à l'Église et respectueux de la tradition. Entre lui et la minorité des prolétaires qu'épuisaient les fabriques, nulle entente n'était possible, ni même concevable.
Minorité au sein du peuple, la classe industrielle l'était" aussi au sein du Congrès. Ce ne sont ni des usiniers, ni des financiers qui lui ont imposé ses décisions. A côté des propriétaires terriens, on y trouvait surtout des adeptes des professions libérales, des magistrats, des avocats et des prêtres. Presque tous les libéraux qui y exercèrent l'influence prépondérante appartenaient au barreau ou sortaient des universités. L'individualisme dont ils s'inspiraient dans l'ordre politique, leur apparaissait aussi comme la vérité dans l'ordre économique. A leurs yeux, la liberté donnée également à tous, permettait à tous d'arriver à tout. L'idée de distinguer des groupes sociaux parmi les hommes leur semblait monstrueuse et rétrograde. Un projet de représentation des intérêts dans les assemblées délibérantes fut repoussé comme s'inspirant de l'Ancien Régime, mais l'on repoussa de même la motion d'un maître de houillères de refuser aux ouvriers le droit de réunion. Si quelque chose ressort nettement de la lecture des délibérations du Congrès, c'est qu'il ne se laissa guider ni par l'intérêt du capitalisme, ni même par le simple intérêt de la bourgeoisie. Il légiféra pour la classe moyenne, c'est-à-dire pour cette partie de la nation à laquelle son idéalisme libéral lui faisait croire que tout citoyen était appelé à s'élever.
Sans doute, la classe moyenne reposait sur la propriété. Mais, depuis la disparition des privilèges, la propriété n'étaitelle pas accessible à tous? Pour cette génération grandie dans le culte des principes de 1789, ce n'est pas le peuple, c'est
TENDANCES DE LA BOURGEOISIE llj
l'aristocratie qui était à craindre. Tout privilège était abominable de quelque nature qu'il fût. L'instruction n'avait pas plus de droits que la naissance, et le même motif qui fit rejeter la constitution d'une chambre des pairs, empêcha également de reconnaître aux « capacitaires » le droit de suffrage. Dès lors le cens, considéré comme la récompense du travail et de la vertu, devenait la condition essentielle des institutions libres parce qu'il garantissait la moralité et l'indépendance de l'électeur. Il n'est guère douteux que le Congrès envisagea les censitaires avec une sincérité complète comme l'élite de la nation et la seule protection qui lui fût offerte contre un retour possible du « despotisme ».
Mais l'esprit qui avait présidé à l'élaboration de la constitution ne présida plus à son application. En d'autres termes, le Parlement qui, à partir de 1831, succéda au Congrès, n'ayant plus à formuler des principes mais à organiser des réalités, se trouva tout de suite soumis à l'influence des contingences de la politique et au conflit des intérêts. C'est à partir de ce moment que l'inévitable s'accomplit et que la bourgeoisie commence à confondre sa propre cause avec la cause de la nation. L'industrialisation croissante du pays et l'extraordinaire élan du capitalisme entre 1834 et 1839 la pousse nécessairement à se cantonner de plus en plus dans le domaine des intérêts matériels (l). Dans les campagnes l'ascendant des grands propriétaires, dans les villes celui des grands industriels s'impose bientôt au corps électoral et cela d'autant plus facilement que ce corps est plus restreint et plus porté à se laisser conduire par ceux dont la richesse lui paraît une garantie d'ordre social et qui excitent chez lui des tendances auxquelles il n'est pas trop porté à s'abandonner. Il est très caractéristique que l'on se mette à parler dès lors d'un « parti industriel », d'une clique « aristocratico-métallique ».
(1) Van der Meer écrit à Rogier : « Les électeurs à 70 florins ne sont pas les hommes de la Révolution. Ce sont des hommes à intérêts matériels. Ce n'est pas cette jeunesse que vous avez si bien représentée au Congrès ». E. Discailles, Charles Rogier, t. II, p. 177.
IlS LA CRISE DE 1 848
Il faut reconnaître cependant que la bourgeoisie est bien loin de se laisser entraîner tout entière par cette orientation nouvelle et de confondre le progrès industriel avec le progrès social. En 1831, les missionnaires saint-simoniens trouvent parmi elle à Bruxelles et dans les principales villes du pays, des auditeurs enthousiastes (l). Quantité de jeunes libéraux se laissent séduire par la grandeur et la générosité d'idées incompatibles cependant avec l'individualisme dont ils se réclament. Rogier, van Praet, Ducpétiaux, les frères Delhasse, Chazal, Quételet, etc., en reçoivent une empreinte dont tous, à des degrés divers, demeureront marqués parfois jusqu'au bout de l'existence. Elles inspirent, en 1832, à Weustenraed ses Chants du Réveil où Saint-Simon est salué comme « un Christ complété par Moïse et Platon », et oii s'expriment avec une maladresse touchante une pitié profonde pour les misères du peuple et le rêve messianique d'un avenir transformé par ^ les merveilles d'une industrie obéissant à la justice. "^U
Les conférences de Victor Considérant en 1839 et à partir de 1845 attirèrent aussi vers les doctrines phalanstériennes l'attention de ceux que leur humanité ou leur esprit critique n'aveuglaient pas sur le sort lamentable d'un prolétariat croissant à mesure que le développement industriel s'affirmait davantage (2). En 1840, Briavoinne se demande si la situation des travailleurs n'est pas en somme plus mauvaise qu'à la fin du XVIIP siècle (3), et à la même date Masui, écrivant à Rogier, constate que « par suite des révolutions tout le monde a gagné; l'ouvrier seul est resté isolé; on n'a rien fait pour lui
(1) Sur la propagande saint-simonienne, voy. De Potter, Souvenirs personnels, t. I, p. 245 et suiv.; E. Discailles, Charles Rogier, t. II, p. 27; L. Bertrand, Histoire de la démocratie et du socialisme en Belgique, t. I, p. 100 et suiv. (Bruxelles, 1906). Les Saint-Simoniens publièrent à Bruxelles pendant quelques mois un Journal L'Organisateur belge dont le premier numéro porte la date du 29 mai 1831.
(2) E. Discailles, Victor Considérant en Belgique (Bulletin de l'Académie royale de Belgique. Classe des Lettres, 1895).
(3) Mémoire sur l'état de la population, etc., depuis Albert et Isabelle jusqu'à la fin du siècle dernier (Bruxelles, 1841).