LE CONGRÈS LIBÉRAL DE 1846 III
apparaissait ainsi comme la plus solide garantie de l'ordre (l).
Mais les éléments les plus jeunes du parti supportaient impatiemment l'hégémonie de la clique « aristocratico-métallique » (2) à laquelle ils reprochaient de trop sacrifier aux intérêts matériels. Comme en France, ils demandaient une réforme électorale que la plupart d'entre eux limitaient d'ailleurs à l'abaissement progressif du cens. Leurs tendances démocratiques se confondaient ainsi avec l'intérêt même du parti. Car toute réduction du cens devant nécessairement aboutir à augmenter le nombre des électeurs urbains tournerait sans nul doute au profit du libéralisme. De bonne heure l'orientation nouvelle s'était fait jour au sein de la Société L'Alliance fondée en 1841 à l'initiative des loges. Son développement menaçait d'amener à la longue une scission entre modérés et radicaux et c'est probablement pour parer à ce péril que les chefs du parti saisirent l'occasion de l'avènement au pouvoir du ministère deTheux pour convoquer un Congrès libéral qui s'ouvrit le 14 juin 1846 à l'hôtel de ville de Bruxelles.
C'était la première fois que la liberté de réunion servait à organiser une manifestation politique anti-gouvernementale. Malgré les appréhensions des conservateurs, malgré une lettre de Louis-Philippe exhortant Léopold à empêcher cette assemblée, d'autant plus dangereuse à ses yeux qu'Odilon Barot devait y prendre part, malgré les alarmes du roi lui-même, personne ne songea ni à contester ni même à restreindre l'exercice du droit constitutionnel dont les congressistes faisaient usage. En se laissant attaquer par eux, le pouvoir leur enleva précisément la possibilité de provoquer une crise analogue à celle qui devait un peu plus tard renverser en France la monarchie de juillet. Par cela même qu'elle autorisait leur assemblée, la constitution se plaçait en dehors de ses atteintes.
Les 384 délégués de toutes les parties du pays qui délibérèrent sous la présidence de Defacqz, appartenaient pour la plupart à cette fraction du libéralisme qui n'envisageait qu'avec
(1) L. Hymans, Histoire parlementaire, t. II, p. 434.
(2) P. Hymans, Frère-Orban, t. I, p. 87 (Bruxelles, 1905).
répugnance la réforme électorale. La minorité de l'assemblée énergiquement combattue par Frère-Orban, qui prit dès lors l'attitude d'un chef de parti, demandait l'abaissement immédiat du cens et tout au moins l'octroi du droit de vote aux citoyens inscrits sur la liste des jurés. Elle dut se contenter d'une résolution qui, tout en ne repoussant pas le principe de la réforme, n'en admettait l'application que d'une façon graduelle et prudente. L'accord fut complet en revanche pour revendiquer l'indépendance « réelle » du pouvoir civil, l'organisation de l'enseignement à tous les degrés sous la direction exclusive de l'autorité laïque, sur le retrait des « lois réactionnaires » de 1842. Pour prouver qu'on n'en voulait pas à la religion, on vota un vœu en faveur de la soustraction du bas clergé à l'arbitraire épiscopal. Un article du programme donnait enfin satisfaction aux démocrates en promettant de s'occuper des améliorations que réclament impérieusement les classes ouvrière et indigente. En même temps, une solide armature était donnée au parti par la décision de créer dans chaque arrondissement une association et dans chaque canton un comité auxquels incomberait le soin de préparer d'une manière permanente la propagande électorale.
Le Congrès cependant ne parvint pas à empêcher la scission définitive du parti en deux groupes. En 1847, les modérés, désignés dès lors par ce nom de doctrinaires que les partisans de la réforme appliquaient en France aux amis de Guizot, abandonnaient l'Alliance aux radicaux pour fonder en face d'elle l'Association libérale et constitutionnelle. Loin de nuire au libéralisme, cette rupture de la majorité avec un groupe dont les revendications démocratiques effrayaient le corps électoral, lui valut une victoire éclatante aux élections du mois de juin. Le ministère de Theux démissionna, et le roi chargea Rogier de constituer le Cabinet (12 août 1847) où il n'entra naturellement que des libéraux.
La politique unioniste avait vécu. Désormais, les partis se succéderont alternativement au pouvoir conformément aux règles du système parlementaire, auquel Léopold I" se résignait à sacrifier le système constitutionnel tel qu'il l'avait pratiqué
LE CABINET LIBÉRAL DE 1 847 Il3
jusqu'alors. Plus sage que Louis-Philippe, il comprit qu'il était impossible de gouverner un pays libre contre la direction de l'opinion. Un pilote habile n'emploie-t-il pas le vent, d'où qu'il souffle, à conduire le navire au port? Et une marche louvoyante ne vaut-elle pas mieux que la stagnation de l'unionisme ou la révolution? En prenant possession du pouvoir, le ministère annonçait cette « politique nouvelle » préconisée par Devaux dès 1839. Appuyé sur une majorité homogène, il allait, pour la première fois, orienter le gouvernement suivant le programme d'un parti.
HiST. DE BeLG. VII