‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 51 sur 128 · LA BELGIQUE ET NAPOLEON III I · texte numérisé non relu

LA BELGIQUE ET NAPOLEON III I

chie constitutionnelle dont les principes étaient incompatibles avec les siens. Et si, comme il fallait s'y attendre, il rouvrait l'ère des invasions et des victoires, le pays n'était-il pas menacé d'un nouveau Jemappes? Le coup d'État du 2 décembre 1851, la proclamation de la présidence décennale (14 janvier 1852), puis, quelques mois plus tard, le rétablissement de l'Empire (l^"" décembre 1852), si attendus qu'ils fussent, ne manquèrent pas de pousser l'inquiétude au plus haut point.

Les rodomontades de la presse bonapartiste augmentaient encore les alarmes. Le bruit courait qu'après le coup d'État, un décret d'annexion de la Belgique avait été sur le point de paraître au Moniteur (l). On parlait d'une lettre autographe de Napoléon III à Léopold pour lui exprimer le désir que les institutions de la Belgique soient mises en harmonie avec celles de la France et que tous les abus de la presse et du régime parlementaire soient supprimés. C'étaient là sans doute des exagérations manifestes, mais on se demandait pourquoi les journaux de l'Elysée se fussent donné la peine de les démentir si elles avaient été dépourvues de toute réalité. Par surcroît, les décrets des 22-23 janvier 1 852 confisquant les biens de la famille d'Orléans, avaient gravement lésé les intérêts de Léopold, et l'insuccès de ses réclamations le laissait plein de rancune. Entre ce politique conservateur et réaliste et le rêveur travaillé de confuses aspirations sociales et nationales, insaisissable, changeant et dangereux, qui régnait maintenant à Paris, l'opposition des idées était d'ailleurs trop flagrante pour qu'elle ne dût pas lui faire apparaître ce dernier comme une menace permanente contre l'équilibre de l'Europe et contre son propre trône.

Dans des circonstances aussi délicates, il s'imposait pour assurer la neutralité belge, d'adopter une politique qui en fait cessât, dans le plein sens du mot, d'être une politique de neutralité. Puisqu'il devenait évident que des Puissances garantes du statut international de la Belgique, la plus redoutable se dérobait et semblait même conspirer contre lui, force était bien de se retourner vers les autres, non sans doute pour menacer

(l) Il semble bien que Frère-Orban y ait cru. P. Hymans, op. cit., t. I, p. 401.

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la France, mais pour se protéger contre elle. Ainsi le roi des Belges était contraint d'en revenir à cette conception antifrançaise de la neutralité qui avait été dès l'origine celle de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie. Il est certainement inexact, comme on l'en a soupçonné ou accusé, qu'il ait voulu susciter une coalition européenne contre Napoléon. S'il s'exagérait volontiers son habileté, son influence et le poids de ses relations de famille, il connaissait trop bien les souverains et les gouvernements pour s'être illusionné au point de se croire l'arbitre de l'Europe. Profondément pacifique d'ailleurs, tant par aspirations personnelles que par considération des intérêts du royaume, il tremblait devant la perspective d'une nouvelle guerre générale. S'il songea à une coalition, ce fut à une coalition de paix (l). Il imposa silence à ses rancunes et à son antipathie pour prendre à l'égard de Napoléon une attitude d'une correction absolue et pour éviter scrupuleusement tout conflit. Sa prudence fut un égal bienfait pour l'Europe et pour la Belgique, car on ne peut guère se dissimuler qu'il eût pu faire surgir la guerre s'il l'avait souhaitée, et qu'à la place qu'il occupait, un brouillon ou un maladroit eussent aisément provoqué une catastrophe.

Des Puissances qui l'entouraient, une seule lui inspirait une confiance sans réserve, c'était l'Angleterre. Ses sympathies personnelles pour ce pays et ses étroites relations de famille avec la reine Victoria facilitaient encore un rapprochement que les nécessités historiques rendaient inévitable. Dans ses innombrables guerres avec la France, depuis le XIIP siècle, l'Angleterre n'avait-elle pas toujours pris le parti des comtes de Flandre contre les Capétiens et les Valois? N'avait-elle pas été au XV^ siècle l'alliée de la Bourgogne? N'avait-elle pas soutenu au XVP siècle la révolution des Pays-Bas contre l'Espagne ? La longueur et l'obstination de ses guerres contre Louis XIV et

(1) Ernst von Sachsen-Coburg, op. cit., t. II, p. 458, dit que Napoléon III était persuadé par ses agents « dass mein Onkel und unser ganzes Haus thâtig waren um eine Coalition gegen ihn hervorzurufen ». Il parle d'une lettre de Léopold où celui-ci lui exprime son désir d'une telle coalition, mais à condition qu'elle soit «une coalition de la paix». Ibid., p. 438.

LA BELGIQUE ET LES GRANDES PUISSANCES iSl

contre Napoléon ne s'expliquaient-elles pas par son inaltérable résolution de leur arracher la Belgique? Après 1830, n'avaitelle pas jalousement reproché à celle-ci d'affecter trop de complaisance pour le Cabinet de Paris ? Le plaisir et la surprise qui l'avaient fait applaudir si chaleureusement à la conduite du pays en 1848, montraient qu'elle ne manquerait pas de lui assurer son recours contre le nouveau Bonaparte. Et à ces raisons permanentes d'en revenir à la tradition séculaire, s'ajoutait encore son désir de défendre chez les Belges ce parlementarisme et ces libertés constitutionnelles dont elle se considérait comme la protectrice et qu'ils étaient seuls à maintenir aujourd'hui au milieu de la réaction générale qui s'imposait à l'Europe. Jusqu'alors elle avait un peu considéré Léopold comme un enfant prodigue. Palmerston n'avait pas toujours trouvé en lui le « bon roi belge », c'est-à-dire le roi systématiquement ami de l'Angleterre, auquel il s'était attendu. Mais ses infidélités lui étaient pardonnées dans la joie d'une réconciliation qui devait être définitive. A partir de 1852, la neutralité belge ne cessa plus d'être considérée comme un principe fondamental de la politique anglaise.

Du côté de la Russie et de l'Autriche, le roi obtint aussi des assurances encourageantes. Le tsar rétablissait enfin, en 1853, les relations diplomatiques avec la Cour de Bruxelles qu'il avait si obstinément boudée dépuis 1831 (l). Quant à l'Autriche «die herrliche alte Monarchie», comme disait Léopold(2), les fiançailles de l'archiduchesse Marie-Henriette avec le duc de Brabant (mai 1853) donnaient une marque éclatante de son bon vouloir (3). L'enthousiasme populaire qui éclata lors du mariage, que le roi voulut faire coïncider avec les fêtes de septembre, fut peut-être de toutes les manifestations patriotiques, celle qui toucha le plus profondément le cœur du vieux souverain, fier de voir la Maison de Habsbourg s'allier à sa dynastie

(1) Ch. Terlinden, L'établissement des relations diplomatiques entre la Belgique et la Russie, 1852-1855 (Revue d'histoire diplomatique, 1923).

(2) Ernst von Sachsen-Coburg, op. cit., t. II, pp. 83, 84.

(3) A. De Ridder, Le mariage du roi Léopold II (Bruxelles, 1925).

et lui donner ainsi un brevet de légitimité. Il constata sans doute avec quelque secrète satisfaction d'amour-propre l'abstention du ministre français aux cérémonies. Ne soulignait-elle pas le dépit ressenti par Napoléon III de cette illustre alliance, à laquelle de récentes déconvenues n'attestaient que trop qu'il n'eût pu ambitionner lui même ?

Du côté de la Prusse, une entente était plus difficile. Depuis 1830, cette Puissance s'était toujours montrée une voisine assez hargneuse pour la Belgique, qu'elle accusait d'infecter les provinces rhénanes du virus parlementaire et de leur donner le spectacle dangereux d'une Église indépendante de l'État. Le roi Frédéric-Guillaume qui, à la veille de 1848, avait si catégoriquement affirmé l'incompatibilité du régime constitutionnel avec le génie allemand, avait été trop dépité de voir non seulement le Parlement de Francfort, mais ses propres sujets adopter la constitution belge, pour ne pas conserver de rancune au petit pays d'oiî était venu un si mauvais exemple. Comme membre de cette Maison de Cobourg dont la situation européenne offusquait à la fois en lui l'Allemand et le Hohenzollern, Léopold lui était peut-être plus désagréable que comme roi des Belges. Enfin, tout meurtri encore de l'humiliation d'Olmiitz (15 novembre 1850), il ne lui pardonnait ni ses sympathies autrichiennes, ni ses craintes et sa répugnance à l'idée d'une Allemagne unie sous la direction et sous l'influence de la Prusse. Dans le conflit latent et désormais inévitable entre Vienne et Berlin, il était trop évident que la conviction personnelle et l'intérêt de l'État devaient faire pencher vers la première le souverain de la Belgique. Contre une agression française cependant nul doute que la Prusse ne défendît la neutralité belge. Mais, qu'arriverait-il si les conjonctures politiques l'amenaient quelque jour à une entente avec ce Napoléon III qui proclamait si bruyamment son adhésion à la politique des nationalités?

S'il était permis à la Belgique d'espérer l'appui de l'Europe dans la crise que faisait présager le rétablissement de l'Empire en France, il n'était malheureusement pas en son pouvoir de s'abstenir de froisser continuellement son redoutable voisin. Entre le régime né du coup d'État et le régime né de la Révo-

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lution de 1830, l'opposition était trop flagrante pour que le plus puissant des deux s'abstînt de faire violence au plus faible. Pour un gouvernement qui venait d'anéantir la liberté politique, l'existence à ses flancs d'un gouvernement dont cette même liberté constituait le principe fondamental apparaissait non seulement une provocation, mais un danger.

De même qu'en 1815 la Restauration avait fait de la Belgique le refuge des bonapartistes français (l), de même le pays avait vu affluer, après les journées de juin 1848, quantité de socialistes et de révolutionnaires, qu'avaient bientôt suivis les libéraux, les parlementaires, les orléanistes et les républicains bannis après le 2 décembre ou volontairement exilés en haine du despotisme. Ouvriers inconnus, orateurs, penseurs ou écrivains y avaient cherché un asile qui leur permît de vivre en attendant la revanche. On avait vu passer par Bruxelles ou s'y établir à demeure, Thiers, Changarnier, de Haussonville, La Morinière, Duvergier de Hauranne, Madier-Monjau, Rémusat, PaulDeschanel et quantité d'autres. Victor Hugo et Proudhon s'y installaient un peu plus tard, et dans toutes les grandes villes leurs compatriotes étaient nombreux. La plupart sans doute menaient une existence ignorée et paisible. Les plus instruits faisaient des conférences ou donnaient aux journaux une collaboration littéraire dont le succès leur attirait et faisait rejaillir sur leur cause les sympathies du public. D'autres enfin alimentaient une campagne de presse contre l'Empire. L'Etoile Belge devenait l'organe des rancunes de la bourgeoisie orléaniste. Plus fougueux et plus violents, les républicains et quelques socialistes déversaient l'injure sur l'usurpateur des Tuileries dans de petites gazettes éphémères : Le Messager des Chambres, Le Bulletin Français, La Nation, Le Méphisto, Le Sancho, Le Prolétaire, Le Crocodile, La Rive Gauche, avantcoureurs obscurs que devait éclipser quelques années après la fameuse Lanterne de Rochefort.

Si peu lus que fussent ces journaux, leur publication causait à Paris un énervement extraordinaire. Dès le mois de janvier 1 852,

(1) Histoire de Belgique, t. VI, p. 281 et suiv.

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avant même la restauration de l'Empire, Napoléon exigeait que le gouvernement belge les déférât d'office aux tribunaux. Quelques poursuites entreprises pour le satisfaire n'aboutirent qu'à des « acquittements scandaleux » (l) et augmentèrent encore son irritation. Une cavalcade de carnaval oii il avait paru, disait-on, en posture ridicule, provoquait de sa part une demande officielle d'explications (2), et son indignation fut si grande lorsqu'en juillet 1852 Victor Hugo publia à Bruxelles Napoléon le Petit, qu'il fallut, dans l'espoir de le calmer, suspendre un professeur du collège de Tirlemont qui en avait lu des passages en classe (3). Il accusait le Cabinet libéral de Rogier de lui être systématiquement hostile par crainte que « l'exemple de la France ne soit fatal aux principes qu'il s'efforce de glorifier, et que les populations désabusées des prétendus bienfaits du régime parlementaire ne lui retirent leurs sympathies » (4). Et la conduite de certains catholiques qui, pour faire pièce au ministère, avaient l'imprudence d'applaudir à la campagne anti-belge menée à Paris par Granier de Cassagnac et allaient jusqu'à faire traduire en flamand ses diatribes, étaient bien de nature à entretenir en cela ses illusions (5).

La loi réprimant les attaques des publicistes contre les souverains et les gouvernements étrangers, que le Cabinet de Brouckère se décida à faire voter en 1852, apaisa momentanément la colère impériale. Pour sauver la liberté de la presse contre laquelle s'élevaient à la suite de la France, le Saint-Siège, l'Autriche, la Prusse et la Hollande, il était prudent de jeter du lest. Mais de sacrifier cette liberté elle-même et de consentir, comme Napoléon faisait plus que le suggérer, à la rayer de la constitution, il n'était pas, et quoi qu'il pût arriver, il ne devait jamais être question. La nationalité belge était si intimement liée au maintien de son régime politique, qu'elle le considérait

(1) Archives du Ministère des Affaires Étrangères, à Paris, toc. cit., 221. (Lettre du 23 mars 1852).

(2) Ibid., n» 220. (Lettre du 27 février 1852).

(3) Ibid., n«221. (Lettre du 30 août 1852).

(4) Ibid. (Lettre du 15 octobre 1852).

(5) /Wd. (Lettre du 7 juin 1852).

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non seulement comme son honneur et sa force, mais comme la condition même de son existence. Charles de Brouckère le constatait en termes excellents dans un mémoire destiné à se concilier l'appui du Cabinet de Londres contre les prétentions menaçantes de l'absolutisme. « Ce qui donne à la Belgique actuelle, disait-il, une physionomie propre, un caractère distinct, c'est principalement ce régime de libre discussion, ceselfgovernment dont elle use en définitive avec intelligence et sagesse. Enlevez ce régime à la Belgique, énervez-le seulement et ce jeune État perd toute sa virilité, toute sa confiance en lui-même. Vous le détachez de cette indépendance qui est pour vous un boulevard, vous détruisez la popularité et le prestige de la royauté ; vous lui ôtez sa vie morale, sa raison d'être. Il devient dès ce moment un corps sans âme, une agrégation sans vigueur et sans avenir, la proie du premier venu qui offrira satisfaction et sécurité à ses intérêts matériels. La Belgique «matérialisée» deviendrait bientôt, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, une Belgique française ». Et il concluait avec émotion : « Notre constitution de 1831 est aujourd'hui la plus vieille du continent, elle est antérieure à la royauté belge, et le roi Léopold serait le premier à la défendre si elle était jamais menacée. Je ne connais pas du reste dans le pays un seul homme qui pût en concevoir la pensée. J'ai eu l'honneur de signer l'acte constitutionnel comme secrétaire du Congrès, et ma main se sécherait plutôt que d'y porter la moindre atteinte » (l).

Les circonstances paraissaient si graves qu'il fallut bien prendre des mesures de précaution. Le 8 juin 1853, une loi faisait passer l'effectif de l'armée de 80,000 à 100,000 hommes, et le roi écrivait à son premier ministre que, depuis 1848, la Belgique n'avait rien fait qui l'honorât davantage.

Le rapprochement anglo-français de 1854, qui devait aboutir à la campagne de Crimée, intervint à point pour diminuer la tension. Les relations de Léopold I" avec la Cour de Londres faisaient de lui un agent de liaison qu'il ne fallait pas négliger. Lui-même se considérait, ainsi qu'il le déclarait un jour au mi-

(1) A. De Ridder, Le mariage de Léopold II, p. 186.

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nistre de France «avec une mansuétude un peu triste », comme « une sorte d'intermédiaire naturel entre les différents Cabinets de l'Europe, pour concilier, pour rapprocher, pour éclairciret jamais pour aigrir ou pour troubler » (l). Un échange de politesses et de bons procédés attesta que la situation s'améliorait. Au mois de janvier 1854, le prince Jérôme-Napoléon était reçu à Bruxelles avec une amabilité très remarquée, et, au mois de septembre, le roi allait saluer l'empereur à Calais. Le 27 février. un traité de commerce,- valable pour cinq ans, était conclu avec la France. Pour se concilier les bonnes grâces du Cabinet de Paris, le gouvernement se résignait à expulser Kossuth, le général Leflo, le colonel Charras, et s'ingéniait à lénifier l'ardeur de la presse. « Je sais, écrivait Barrot, que la presque totalité des fonds secrets alloués au ministère des Affaires Étrangères est employée à calmer l'irritation de quelques mauvais journaux de la capitale, et que le roi dépense de sa cassette particulière une somme considérable pour le même objet » (2). Le ministère et les Chambres saisissaient toutes les occasions d'affirmer et de prouver leur résolution de maintenir la neutralité la plus scrupuleuse. Durant la guerre de Crimée, il fut interdit à Crétineau-Joly de faire paraître à Bruxelles un journal pro-russe (3).

On aurait pu espérer que l'avènement au pouvoir du ministère catholique De Decker aurait encore amélioré les rapports avec le gouvernement impérial, dont les sympathies pour l'Église étaient si marquées. La loi du 25 février 1856 sur l'extradition des personnes coupables d'attentat contre la vie des souverains étrangers était évidemment une avance à Napoléon III. Ce fut une avance stérile. Sans doute l'empereur, enorgueilli par sa victoire sur le tsar, trouva-t-il le moment venu d'en finir avec « cette plaie infecte, ce serpent venimeux qu'on appelle la presse belge » (4). Barrot conseillait depuis longtemps de

(1) Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Paris, loc. cit., n" 222, (Lettre du 12 mars 1853).

(2) Ibid., n° 227. (Lettre du 13 janvier 1855).

(3) Ibid. (Lettre d'avril 1855).

(4) Ibid., n° 230. (Lettre du 19 inars 1856).

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pousser les Puissances à exiger de la Belgique la revision constitutionnelle à quoi elle refusait obstinément d'entendre(l). Instigué par lui, Walewski profita de la réunion à Paris du Congrès de la Paix pour faire une violente sortie contre le gouvernement belge et proposer de l'amener à récipiscence par une action commune de tous les États garants de son indépendance (8 avril 1856). C'était presque une déclaration de guerre. Dans cette crise ni l'Angleterre d'ailleurs n'abandonna la Belgique, ni la Belgique ne s'abandonna elle-même. Le retentissant « jamais » prononcé à la tribune de la Chambre par Vilain XIHI au milieu d'applaudissements enthousiastes fut vraiment la réponse de la nation. Elle se montra aussi respectueuse du « chiffon de papier » qu'elle avait reçu du Congrès, qu'elle devait l'être en 1914 de cet autre « chiffon de papier » qu'elle tenait de l'Europe. En refusant de capituler en face des menaces de Walewski, elle l'obligeait à capituler devant elle. Car même les souverains auxquels sa constitution était odieuse, se trouvaient tenus de défendre cette constitution du jour où il devenait évident que la conquête de la Belgique par la France était le seul moyen d'en finir avec elle. Ainsi, par la plus inattendue des rencontres, les traités de 1839 devenaient la garantie de la liberté politique.

Plus l'incartade de Walewski avait été retentissante, plus son échec laissa de ressentiments à Paris. Vilain XIIII, écrivait Barrot, s'était permis de défier l'empereur pour flatter une population « naturellement hargneuse et susceptible » (2). Mais la presse anglaise et le Parlement prenaient parti pour la Belgique avec tant de chaleur qu'il fallut bien se résigner à subir l'affront. Les manifestations politiques qui, le 21 juillet, marquèrent dans tout le pays le vingt-cinquième anniversaire de l'avènement de Léopold, ajoutèrent encore au dépit de Napoléon III. Son ministre à Bruxelles avouait que le règne

(1) Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Paris. Puisque la Belgique ne veut pas renoncer à être « l'arsenal où se forgent en grande partie les poignards dirigés contre la poitrine des souverains >, il faut faire agir l'Europe contre elle. Les Puissances lui diront : « Vous nous devez tout. Changez votre constitution >.

(2) fbid., n" 236. (Lettre du 9 février 1858.)

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avait été « beau et heureux » et que les fêtes s'étaient déroulées au milieu d'un « enthousiasme universel ». Il voyait très bien que les Belges confondaient dans un même amour leur roi et leurs institutions, qu'ils comparaient, avec orgueil, disait-il, à celles des autres nations (l). L'année suivante le mariage de la princesse Charlotte avec l'archiduc Maximilien (juillet 1857), ajoutait une fois de plus la consécration des Cours à cette couronne de Belgique que venait de consacrer à nouveau l'adhésion du peuple.

Les « atrocités » publiées par la presse belge lorS de l'attentat d'Orsini (14 janvier 1858) provoquèrent aux Tuileries un accès de fureur. Walewski se laissait aller jusqu'à envisager l'éventualité d'une intervention armée pour forcer le gouvernement belge « à nous défendre contre nos ennemis » (2). Le ministère épouvanté se montrait pourtant prêt à tout, sauf à violer la constitution. Il faisait voter en hâte une nouvelle loi réprimant les attaques de la presse contre les souverains étrangers (12 mars 1858), traduisait devant les tribunaux le Crocodile, le Drapeau, le Prolétaire, offrait au ministre de France d'expulser immédiatement tous les réfugiés qui lui seraient signalés par l'ambassade (3).

Mais le péril se faisait trop pressant pour que l'on pût se contenter de ces palliatifs. L'imminence de la guerre entre la France et l'Autriche laissait craindre d'ailleurs un embrasement universel. L'Angleterre et la Prusse excitaient la Belgique à prendre des mesures énergiques. Celle-ci eût voulu l'établissement d'un camp retranché à Namur, celle-là poussait à faire d'Anvers le centre de la défense du pays. Dès 1852, d'importants travaux y avaient été exécutés. Cette fois, il importait de faire de la place une forteresse de premier ordre. Le roi angoissé y travailla de toutes ses forces, chapitrant lui-même les chefs des partis et jetant sans hésiter son influence personnelle dans la balance (4). Sans se décourager d'un premier

(1) Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Paris, loc. cit., n° 236 (Lettre du 23 juillet 1858.)

(2) Ibid., n° 236 (Lettre du 9 février 1858).

(3) Ibid. (même lettre).

(4) Ibid.. n° 238 (Lettre du 4 avril 1858). n° 239 (Lettre du 20 août 1859).

ATTITUDE MENAÇANTE DE NAPOLÉON III iSç

échec devant le Parlement effrayé par la dépense, il réussit, le 8 septembre 1859, à faire voter le projet conçu par Brialmont pour transformer Anvers en un réduit militaire protégé par une ceinture de forts avancés. L'exécution de ce plan, qui passa de son temps pour un chef d'œuvre, fut ressentie par Napoléon III comme une provocation. De plus en plus hostile à Léopold dont les sympathies pour l'Autriche n'étaient un secret pour personne, il le considérait presque en ennemi et l'accusait d'intrigues pour unir les États allemands en une coalition antifrançaise. Il laissait se déchaîner contre lui une campagne de presse. Des journaux le représentaient comme une « sentinelle de la Sainte-Alliance », comme le « souverain provisoire d'un pays artificiel, d'une contrefaçon de nation » (l).

Une pétition des fabricants de sucre, que l'égoïsme industriel poussait jusqu'à envisager l'éventualité d'une annexion à la France, était exploitée comme la preuve du désir des Belges « de faire retour à la mère patrie ». On affirmait qu'il s'en était fallu de peu que la Belgique, en 1848, ne se donnât à la France. On prêtait aux Flamands, prétendument exploités par les autorités wallonnes, le désir de trouver plus d'équité sous le gouvernement impérial. « La France, écrivait l'Espérance, ne se sentira relevée de Waterloo que quand Waterloo sera redevenu français, et qu'au lieu du lion de la défaite, l'aigle vainqueur planera sur le Mont Saint-Jean » (2). Et quelle portée les victoires de Montebello, de Magenta et de Solférino, ne donnaient-elles pas à ces attaques ! Tout était à redouter d'un souverain alors à l'apogée de sa puissance et à qui le mystère dont il enveloppait ses desseins permettait d'attribuer toutes les ambitions et toutes les audaces. L'annexion de Nice et de la Savoie ne faisaient-elles pas présager à bref délai celle de la Belgique ?

Sans doute l'opinion publique réagissait vigoureusement. En 1860, tous les Conseils provinciaux et les deux Chambres du Parlement profitaient des fêtes nationales pour remettre au

(1) E. Discailles, Charles Rogier, t. IV, p, 132 ; P. Hymans, Frére-Orban, t. II, p. 86.

(2) P. Hymans, op. cit., t. II, pp. 95-97.

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roi des adresses patriotiques. La presse répondait avec énergie aux journaux parisiens et réfutait la théorie des frontières naturelles. Une phrase malheureuse échappée à Proudhon soulevait une tempête de protestations (l). Le gouvernement de son côté faisait renouveler en 1861 le matériel d'artillerie et, malgré les clameurs des Anversois, hâtait l'exécution des ouvrages défensifs conçus par Brialmont. Rogier poussait à un rapprochement cordial avec la Hollande, remaniait luimême, avec plus de bonne volonté que d'inspiration, le texte de la Brabançonne, supprimait de la formule du serment des conseillers provinciaux et communaux le rappel de l'exclusion perpétuelle de la Maison d'Orange au trône de Belgique. Pour la première fois depuis la Révolution, une entrevue à Liège (octobre 1861) mettait en présence le roi des Belges et le roi des Pays-Bas.

Les circonstances étaient d'autant plus troublantes que l'intérêt national commandait à la fois vis-à-vis de la France la défiance politique et l'entente économique. Le traité de commerce libre-échangiste conclu avec elle le 1 mai 1861 avait été salué comme un bienfait par les industriels. Quelques semaines plus tard, malgré l'opposition de Frère-Orban, le bimétallisme français était adopté par la Belgique qui, en décembre 1865, adhérait, sur la proposition du Cabinet de Paris, à l'union monétaire latine. Et il était aussi impossible de ne pas signer des accords si avantageux que de les signer sans appréhension, car l'état de l'Europe devenait de plus en plus grave et les projets de Napoléon III de plus en plus inquiétants. L'autorisation donnée en 1864 à une légion belge de participer à l'expédition du Mexique ne semblait pas avoir amadoué l'énigmatique empereur. Quelle attitude adopterait-il vis-à-vis de la Prusse enorgueillie de ses récents succès contre le Danemark, espoir des patriotes allemands et qui se préparait visiblement

(1) En réalité Proudhon avait voulu dire que l'unité de l'Italie aurait pour conséquence l'annexion de la Belgique. Voy. sa brochure La fédération et l'unité en Italie, p. 62 (Paris, 1862). Parlant des attaques des Belges contre lui, il écrit, p. 70 : < Je suis peut-être le seul Français que de sérieuses réflexions aient conduit à ne pas vouloir de l'incorporation de leur patrie dans la mienne >.

l'avènement du libre-échange i6i

à une guerre avec l'Autriche ? Qu'il tirât l'épée contre cette ambitieuse puissance ou qu'il s'entendît avec elle, tout était également à craindre. Au mois de novembre 1864, Paul Devaux rapportait de Paris les bruits les plus inquiétants.' Il donnait pour certain que Bismarck avait proposé à la France, comme prix de sa collaboration contre l'Autriche, l'annexion de la Belgique (l).

A partir des environs de 1850, le développement politique et le développement économique de l'Europe semblent, à première vue incompatibles. La liberté qui disparaît des institutions s'empare au contraire de l'économie : partout le libreéchange se substitue au protectionnisme. Cette apparente contradiction découle pourtant de la même cause : l'intérêt de l'État. Les gouvernements qui, après la crise de 1848, réagissent si énergiquement contre le libéralisme, parce qu'ils le considèrent comme un principe de faiblesse et d'anarchie, l'appliquent ou l'imposent au commerce et à l'industrie en vertu de la nécessité. Il apparaît comme lié aux progrès de l'exportation, au développement des manufactures, à l'accroissement de la population et, dès lors, comme une condition indispensable de puissance nationale et de prestige. Les économistes ne démontrent-ils pas d'ailleurs qu'il est une vérité scientifique, et l'exemple de la prospérité dont il fait jouir l'Angleterre ne prouve-t-il pas sa bienfaisance? Loin de nuire à l'absolutisme, il ne pourra donc que le renforcer puisqu'il augmentera les ressources de l'État et lui vaudra par surcroît le mérite d'avoir accompli une réforme si utile au bien général. Les questions de tarifs sont indépendantes des conceptions politiques, et il est caractéristique que ce soit un souverain aussi foncièrement anti-libéral que Napoléon III qui ait ouvert sur le continent,

(1) Mémoires d'A. Van den Peereboom (Bibliothèque de l'Université de Gand), t. II, r^ partie, fol. 34. M. Jules Garsou a publié de longs extraits de ces mémoires dans le journal L'Eventail de 1929-1930, et dans le Flambeau de 1929.

HiST. DE BeLG. VII 11.

par une sorte de coup d'État économique, l'ère du libreéchange.

En Belgique, le libéralisme économique devait trouver un accueil d'autant plus empressé que, par bonne fortune, il s'harmonisait, comme en Angleterre, avec le libéralisme de la constitution. Si en 1815, les industriels, privés brusquement du marché de l'Empire français, avait réclamé et obtenu du roi Guillaume des mesures de protection douanière; si, en 1821, l'adoption d'un tarif plus modéré leur avait fait pousser des clameurs d'indignation, ils n'avaient pas tardé à se rendre compte que le développement de leurs affaires en était arrivé au point où, la concurrence de l'étranger n'étant plus à craindre, les progrès de l'exportation s'accommodaient fort bien de la diminution des droits d'entrée qui tournerait maintenant à leur avantage (l). Le perfectionnement de l'outillage se révélait comme beaucoup plus efficace que la prohibition. Les mesures excellentes prises par le gouvernement avaient fait du pays, au moment oii éclata la révolution de 1830, le centre industriel probablement le plus actif du continent.

Mais la Révolution, on l'a vu plus haut, compromit brusquement une situation si avantageuse. Née d'une opposition purement politique et nationale, elle avait abouti, sans que ses promoteurs l'eussent voulu, à une rupture complète avec la Hollande. Aucune mesure n'avait été prise en vue de cette éventualité. On se trouvait jeté en pleine aventure et le roi Guillaume s'attendait à voir la Belgique incapable de subsister par elle-même, venir à récipiscence et se replacer sous son pouvoir. Tout semblait, en effet, conspirer contre elle : l'exiguité de son territoire, les barrières douanières qui l'entouraient maintenant de toutes parts, la densité de la population, l'existence d'une industrie beaucoup trop développée pour que le marché national pût lui suffire, l'absence d'une flotte de commerce et de colonies et par surcroît un gouvernement sans expérience, sans ressources, et surtout sans prestige au dehors. Rien d'étonnant si le monde des affaires n'avait

(1) Histoire de Belgique, t. VI, pp. 303, 342.

LA SITUATION ÉCONOMIQUE APRÈS iSSç l63

aucune confiance dans l'avenir. A ses yeux, l'indépendance devait conduire le pays à la ruine. La propagande orangiste et la propagande francophile ne durèrent si longtemps que grâce à l'appui des capitalistes, dont les uns ne voyaient de salut que dans un retour plus ou moins complet à la Hollande, les autres, dans une annexion plus ou moins déguisée à la France. En décidant et en prenant à sa charge l'établissement des chemins de fer, l'État trouva le vrai moyen de surmonter la crise. L'amplitude de l'œuvre stimula à point nommé l'activité languissante de la métallurgie et des mines, occupa les chômeurs, éveilla l'esprit d'entreprise et fournit un emploi aux capitaux. Si elle favorisa dangereusement la spéculation, elle rétablit la confiance et grâce à elle le pays traversa sans encombre les années critiques qui précédèrent la signature des traités de 1839. La nouvelle période de dépression dont ceux-ci marquèrent le début soulevait pourtant des problèmes presque aussi redoutables que ceux en face desquels on s'était trouvé lors de la Révolution. Sans doute, l'indépendance nationale étant désormais un fait acquis et définitif, le gouvernement se trouvait en meilleure posture non seulement pour négocier avec l'étranger, mais pour légiférer à l'intérieur. Mais s'il avait plus de stabilité, il n'avait pas plus de puissance. On a vu qu'il chercha vainement à conclure avec la France une union douanière qui fût autre chose qu'une absorption politique. Du moins parvint-il à rétablir des relations normales avec la Hollande et à signer en 1844 un traité de commerce avec le ZoUverein (l). La prolongation des chemins de fer vers la France et surtout vers l'Allemagne commençait à ranimer le trafic d'Anvers, et la construction de lignes nouvelles, en facilitant la circulation intérieure, permettait à l'industrie de travailler à des conditions de bon marché qui favorisaient l'exportation.

Mais par une contradiction qu'expliquent à la fois les exigences intéressées des fabricants et la nécessité de répondre par le protectionnisme au protectionnisme de l'étranger, on

(1) Voy, plus haut, p. 92.

prenait en même temps des mesures douanières qui avaient pour résultat le renchérissement de l'existence. A la demande des propriétaires fonciers, une loi de 1838 adoptait le système de l'échelle mobile pour maintenir le haut prix des céréales. Toutes sortes d'industries obtenaient du Parlement des relèvements de taxes. En 1844, on édictait, dans le vain espoir de provoquer la création d'une marine nationale, des droits différentiels suivant que les marchandises seraient exportées directement ou non du pays producteur, et suivant le pavillon des navires. Dans ces conditions, le protectionnisme faisait perdre d'une part à l'industrie les avantages que l'avance prise sur l'étranger, grâce aux progrès de la circulation, lui assurait de l'autre. Dès lors, ce n'était que moyennant la réduction des salaires qu'elle pouvait conserver ses débouchés à l'extérieur. Elle en était réduite pour vivre à affamer la classe ouvrière, et malgré tout elle vivait dans le malaise. Un tel état de choses n'était évidemment pas durable. Déjà, en 1843, l'enquête sur la condition des travailleurs avait indiqué les droits frappant l'importation du bétail et des céréales comme une des causes principales de la misère du peuple. Quoi qu'on en eût, il avait bien fallu les suspendre ou les atténuer pour remédier à la catastrophe déchaînée sur les Flandres par la crise linière et pour parer à la disette de 1845.

Ainsi la force même des faits condamnait le système protecteur qui avait été incapable d'empêcher la ruine de la toilerie flamande et qui entravait le ravitaillement d'une nation trop nombreuse pour trouver sur son propre territoire les aliments indispensables à sa subsistance. Il apparaissait d'ailleurs aux libéraux comme une survivance de l'Ancien Régime, comme un privilège anti-démocratique, comme une atteinte portée au droit naturel. Et en cela les socialistes pensaient comme eux. Les industriels les plus entreprenants et les mieux outillés souhaitaient aussi une réforme que redoutaient seuls les grands propriétaires fonciers et les fabricants les plus timides ou les plus routiniers. A tous les novateurs, l'Angleterre montrait la voie à suivre. Ils applaudissaient la propagande libre-échangiste de Cobden et les lois récentes du ministère Peel sur le commerce

LE CABINET DE 1847 ET LE LIBRE-ÉCHANGE l65

des blés. Dès avant les événements de 1848, la question douanière enfiévrait l'opinion. On la débattait avec passion dans des meetings. Verviers devenait un foyer ardent d'agitation anti-protectionniste. L'échelle mobile, les droits différentiels étaient combattus au nom de la science économique et de la fraternité des nations. En 1846, une association pour la liberté commerciale se constituait à Bruxelles et y convoquait l'année suivante un congrès d'économistes.

En arrivant au pouvoir le 12 août 1847, le ministère libéral se trouvait appelé à inaugurer une politique commerciale qui correspondait à la fois à ses principes et à l'orientation de plus en plus marquée de l'esprit public. Son programme le déclarait hostile à de nouvelles aggravations de tarifs et attaché « à faire prévaloir un régime libéral quant aux denrées alimentaires » (l). La crise de 1848 le poussa à agir sans retard en même temps qu'elle facilita son action, car la réforme électorale qui en fut la conséquence immédiate, en dispensant beaucoup plus largement le droit de suffrage à la population urbaine qu'à la population des campagnes, tourna par là même en faveur des adversaires du protectionnisme qui se recrutaient surtout dans la bourgeoisie des villes. I>e plus, à un moment où l'on ne parlait que de réformes sociales, le caractère démocratique du libre-échange l'imposait au gouvernement comme une mesure de prudence et une condition de popularité. Enfin, le jeune ministre des finances, Frère-Orban, en était l'un des adeptes les plus enthousiastes. Pour lui, comme pour les Frédéric Bastiat, les Michel Chevalier, les J.-B. Say, il est tout ensemble la vérité scientifique et l'aboutissement nécessaire du libéralisme. Il le considère comme un dogme inaccessible seulement à l'ignorance ou à la mauvaise foi et qu'il confesse avec l'éloquence, la conviction et l'ironie hautaine d'un homme aussi persuadé de l'excellence de sa cause que du talent qu'il apporte à la défendre. Sa puissante volonté triomphe des vieilles tendances saint-simoniennes de Rogier et s'impose à tous ses collègues du Cabinet. Dès ce

(0 p. Hymans, Frère-Orban, t. I, p. 359.

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moment il se pose comme leur chef et ses discours resteront pendant trente ans la doctrine du libéralisme belge.

Les mesures qu'il fait adopter par les Chambres à partir de 1849 attestent clairement l'orientation nouvelle. Le 16 juillet de cette année, une loi autorisant le gouvernement à supprimer les droits d'exportation, est votée à l'unanimité. Une autre loi du 6 août dote le transit d'un tarif plus libéral que celui d'aucun des pays voisins. Le 22 février 1850, l'échelle mobile appliquée au commerce des grains est abolie, et le 31 décembre 1853, on décrète la libre entrée de ceux-ci. A l'intérieur même du pays, une initiative plus hardie et plus bienfaisante encore aboutit, en 1860, à la suppression des octrois.

Depuis 1844 on protestait contre l'exagération de leurs taux et, en 1845, Castiau en avait demandé la disparition. L'enquête sur le travail avait conclu dans le même sens : elle faisait observer qu'à Liège, par exemple, l'octroi prélevait au profit de la ville, le dixième des revenus des chefs de famille de la classe ouvrière. Le ministère de Theux avait appelé sur ce point, en 1846, l'attention des gouverneurs de provinces. Mais comment trouver le moyen de compenser les pertes financières que la suppression des octrois ferait supporter aux soixante-dix-huit communes qui en possédaient? La création d'un fonds communal servant à les indemniser, permit à Frère-Orban de réaliser la réforme depuis si longtemps attendue. Elle ne débarrassait pas seulement les grandes villes de la ceinture de péages dans laquelle elles étouffaient, elle n'y diminuait pas seulement le prix des denrées, elle facilitait encore dans tout le pays les échanges et la circulation. Elle était à vrai dire une innovation digne de l'État qui, le premier sur le continent, avait eu foi dans les chemins de fer. A la rapidité des communications, elle ajoutait leur liberté complète. En la réalisant Frère-Orban rendait à l'économie nationale de la Belgique un service analogue à celui que Colbert avait rendu au XVll^ siècle à l'économie nationale de la France par la suppression des douanes intérieures.

Ce libre-échangiste était en même temps un homme d'État. La concurrence universelle des nations qu'il appelait de tous

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