LE ROI ET LES PARTIS
gés de plus en plus, pour conserver la confiance et compter sur la discipline de la majorité dont ils sortent, de se solidariser davantage avec elle.
Jusqu'en 1857, les frontières de la droite catholique et de gauche libérale restent encore assez flottantes pour qu'entre elles puisse s'intercaler un centre « modérateur » (l). C'est lui qui, de 1852 à 1855, permettra à de Brouckère d'en revenir à une politique de tendances unionistes. Mais la chute du ministère De Decker sépare d'une cassure définitive les deux côtés du Parlement. Nul recollage ne sera plus possible. La majorité qui détient le gouvernement traite en ennemie la minorité qui veut s'en emparer à son tour, La passion politique se mêle à toutes les questions et détermine tous les votes, en même temps que l'intérêt électoral devient Vultima ratio du parti au pouvoir. Seules l'évidence et l'imminence d'un péril, commun rapprocheront de loin en loin, en une accalmie momentanée, les groupes hostiles qui s'affrontent.
L'attitude de Léopold F"" en face de cette prépondérance des partis dans l'organisation de l'État s'explique par son tact, son sang-froid et sa sagesse. Par tradition, par éducation, par goût personnel, il était aussi loin que possible d'adhérer au dogme parlementaire « le roi règne et ne gouverne pas ». Il avait d'ailleurs une idée trop haute de sa valeur, de son expérience et de ses responsabilités pour se ravaler à ce rôle de souverain soliveau, de roi fainéant entretenu par une liste civile et se bornant à signer lés décisions de ses ministres, à quoi ses sujets s'imaginaient bonnement que se réduisaient les attributions de la Couronne. En fait il ne s'y résigna pas du tout et son intervention dans les affaires, ce « pouvoir personnel » dont le nom seul horrifiait l'opinion, fut durant tout son règne d'autant plus effective qu'elle se déroba davantage.
Le sens politique aussi bien sans doute que le déplorable exemple de Louis-Philippe, le détournèrent de toute tentative de se mettre en opposition, non pas même avec le Parlement,
(1) F. Van Kalken, Esquisse des origines du libéralisme en Belgique (Revue d'Histoire moderne, \926).
mais avec les dispositions du «pays légal». Si absurdes, si déplorables, si mesquines qu'elles lui parussent, les querelles des partis étaient un fait qu'il fallait admettre et accepter. Les préférences du roi pour l'unionisme ne le poussèrent pas à prétendre l'imposer aux Chambres. Il se soumit lui-même au régime majoritaire avec une correction qui ne laissa jamais rien paraître de ses répugnances. En fait, il se laissa imposer ses ministres par les chefs des partis, beaucoup plus qu'il ne les choisit lui-même. S'il s'abstenait d'intervenir dans la politique courante, s'il n'éprouvait guère d'intérêt pour les questions économiques, si la lutte des catholiques et des libéraux lui répugnait, il se réservait en revanche le domaine de la politique extérieure. Ses goûts personnels, ses aptitudes, ses relations de famille s'accordaient en cela.
Au fond, il envisagea toujours son rôle de roi des Belges, plus encore comme une mission européenne, que comme une mission nationale. Veiller par considération d'équilibre sur la neutralité du pays dont les Puissances lui avaient reconnu la souveraineté, lui apparaissait comme le premier de ses devoirs et d'ailleurs comme la suprême garantie de sa couronne. Faire de la Belgique un État capable de défendre son indépendance, fut son principal et l'on pourrait presque dire son unique souci. A y regarder de près, on aperçoit très bien que, quels que soient les ministres que lui impose la majorité parlementaire, ses rapports avec eux sont dominés par cette préoccupation essentielle. Pourvu qu'ils le soutiennent en ce point, il est prêt à leur abandonner tout le reste. «Je laisse aux Chambres, disait-il à W. Senior en 1852, le soin de gérer les affaires intérieures, mais une question que je tiens à régler personnellement, c'est celle de la défense du pays » (l).
Le vote des fortifications d'Anvers et le renforcement de l'armée furent en effet son œuvre personnelle et ceux de ses succès qui lui furent le plus chers. Au reste la rançon dont il les
(1) M. Huisman, Le problème de la sécurité de la Belgique et des Pays- Bas à l'avènement du second Empire (Revue de l'Université de Bruxelles, 1928, p. 14).
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paya en s'effaçant devant le Parlement ne fut pas sans lui peser et c'est à contre-cœur qu'il remplit si parfaitement son rôle de roi constitutionnel. Il lui arrivait parfois de le laisser entendre. « Nous sommes d'un mauvais exemple » avouait-il en 1859 au ministre de France à propos de l'adoption par l'Italie du régime parlementaire. Et comme celui-ci répliquait « Ici il y a le roi ». « Oui, faisait vivement Léopold, il n'y a même que cela » (l). Au fond, il supportait avec impatience les concessions qu'il devait faire à ses ministres. Il se plaignait devant eux d'avoir une influence immense en Europe et aucune en Belgique. Étaitil admissible qu'on allât jusqu'à lui refuser de nommer commissaire de l'arrondissement de Dinant, « son arrondissement», le candidat qu'il recommandait(2)? Il se faisait violence cependant et jamais il ne se laissa emporter à un éclat. Il lui arrivait bien de faire attendre si longtemps sa signature que, pour l'obtenir, le Cabinet devait le menacer de démissionner. Ou bien encore, pour marquer son mécontentement aux ministres, il oubliait de les inviter à un dîner diplomatique. En 1864, au moment de signer malgré lui la loi sur les bourses d'études, si odieuse aux catholiques, il se venge en envoyant 1 ,000 francs au curé de Sainte-Gudule (3). Ces mouvements d'humeur répondaient d'ailleurs à ceux du Cabinet. « Montrons au roi, s'écriait un jour Frère-Orban, que nous ne sommes pas ses ministres, mais ceux de la nation » (4) ! Autant en emportait le vent. Au fond tout se passait le mieux du monde. Le roi subissait ses ministres avec une correction aussi parfaite que ceuxci respectaient l'obligation constitutionnelle de ne pas découvrir la couronne.
L'arrivée au pouvoir du Cabinet libéral au mois d'août 1847 ne marquait pas seulement la victoire d'un parti; elle était encore une nécessité politique. Depuis 1839, les gouvernements unionistes avaient vécu dans une situation ambiguë qui
(1) Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Paris, toc. cit. n° 239. (Lettre du 11 novembre 1859).
(2) Lettres de Conway.
(3) Voy. dans Balau op. cit., p. 210, la lettre qu'il lui fait écrire par Conway.
(4) A. Van den Peereboom. Mémoires, t. II, V^ partie, fol. 65.
ne pouvait subsister plus longtemps sans fausser les ressorts du régime parlementaire. Car si l'unionisme existait au sein des Chambres, il n'existait pas au sein du corps électoral, si bien que les députés, en soutenant des ministères sans programme, en étaient amenés à sacrifier le programme dont ils s'étaient réclamés eux-mêmes en se proposant aux suffrages. Dans ces conditions, les gouvernements ne duraient qu'en se confinant dans l'équivoque. Les questions irritantes le devenaient davantage par cela même qu'ils n'osaient les aborder. Tous se déclaraient partisans de l'indépendance du pouvoir civil, mais pas un ne se risquait à la définir. S'il avait été possible, en 1842, d'obtenir le vote de la loi sur l'enseignement primaire, il est fort douteux qu'il en eût été de même quatre ans plus tard.
En tous cas, il apparaissait évident qu'il ne fallait plus compter à l'avenir sur de nouvelles transactions. En 1843, l'opposition des catholiques avait fait échouer une loi pourtant bien innocente sur la nomination des jurys chargés des examens universitaires, et elle avait contraint van de Weyer à retirer son projet d'organisation de l'enseignement moyen. L'unionisme en arrivait donc à bloquer, pour ainsi dire, l'activité législative. Vis-à-vis du problème qui passionnait l'opinion, celui des rapports de l'Église et de l'État, il en était réduit à se réfugier dans l'abstention ou plutôt à reconnaître son impuissance. Et cette pauvre attitude, aux yeux des libéraux, n'était qu'une manœuvre imposée aux ministres par « l'influence occulte » du clergé, puisqu'en réaHté, n'oser revendiquer en face de l'Église les droits de l'État, c'était abdiquer devant elle.
Le danger de la situation n'avait pas échappé à la clairvoyance du roi. Par cela même qu'il redoutait le gouvernement des partis, il voyait bien que le seul moyen de prolonger la durée de l'unionisme était de le soustraire à l'accusation de n'exister qu'en faveur de l'Église. Pour lui rendre la confiance des libéraux, il avait par deux fois vainement offert à Rogier la mission de constituer le ministère. Mais Rogier avait refusé de se compromettre en faveur d'un régime dont la chute prochaine était aussi évidente que la faiblesse, dont l'opinion était manifestement lassée, et que les libéraux répudiaient de plus
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en plus. Leur succès croissants aux élections, le retentissement du Congrès libéral de 1846 et la solide organisation qu'il avait donnée au parti, leur faisaient envisager comme inévitable une victoire qui leur permettrait enfin de prendre le pouvoir sans partage, sans compromission, dans la pleine affirmation de leurs principes. En votant pour eux, au mois de juin 1847, les électeurs votèrent surtout contre l'unionisme. Cogels reconnaissait très exactement à la Chambre que la formation du nouveau ministère était « une nécessité politique amenée par les circonstances » (l).
Ce premier ministère de parti devait être le ministère de l'indépendance du pouvoir civil; le hasard des événements voulut qu'il fût le ministère de l'indépendance nationale. Six mois après son arrivée aux affaires, l'explosion de la révolution française de février lui imposait inopinément la tâche redoutable de piloter l'État à travers la tempête qui allait secouer l'Europe. On a vu plus haut comment sa décision, son énergie et son habileté répondirent à l'élan patriotique qui fit se grouper autour de lui, au moment suprême, les Chambres et le pays (2). Aussi longtemps que dura la crise, il ne voulut être et ne fut en effet qu'un gouvernement de salut public.
L'élargissement du droit de suffrage jusqu'à la limite extrême fixée par la constitution ne répondait ni à ses idées, ni à celles de ses électeurs. En 1846, Frère-Orban s'y était violemment opposé au sein du Congrès libéral, et seule la nécessité de satisfaire l'opinion démocratique poussa le Cabinet à faire voter une mesure dont l'adoption quelque semaines auparavant eût été impossible et inconcevable. Le 14 février encore, Rogier ne se bornait-il pas à proposer l'octroi de la franchise électorale aux seules personnes inscrites sur les listes du jury? Mais ne venait-on pas «de traverser un siècle en un jour? (3). Et au moment où il semblait à tous que la nationalité et la société même étaient en jeu, l'intérêt ne commandait-il pas d'accorder au gouvernement la mesure qu'il déclarait indispen-
(1) L. Hymans, Histoire parlementaire, t. II, p. 611.
(2) Voy. plus haut, p. 132 et suiv.
(3) L. Hymans, Histoire parlementaire, t. II, p. 632.
sable au maintien de l'ordre public? Les conservateurs ne furent pas les moins empressés à composer avec la démocratie. Et sans doute lui eût-on accordé davantage encore s'il eût été possible de le faire sans reviser la constitution (l). L'unanimité même du vote qui consacra la réforme atteste bien qu'il fut imposé par la pression des circonstances. Pour presque toute la gauche et certainement pour toute la droite, c'était un saut dans l'inconnu, une concession faite à l'imminence du péril présent au prix d'un péril futur.
Quelques catholiques avaient très bien prévu que l'abaissement général du cens électoral aux 20 florins du minimum constitutionnel, avantagerait les électeurs des villes sur ceux des campagnes. L'opinion libérale devait donc profiter de la réforme, mais n'était-il pas à craindre qu'elle tournât surtout au profit des radicaux et au détriment des doctrinaires qui, en 1846, s'étaient si énergiquement prononcés contre elle? Les élections du 13 juin 1848 furent au contraire un éclatant triomphe pour ces derniers. Ils obtenaient quatre-vingt-cinq représentants au sein des Chambres nouvelles ; la droite en était réduite à vingttrois membres. Les républicains, les démocrates et les radicaux étaient écrasés et durant longtemps ne devaient pas se relever de leur défaite. L'expansion du droit de suffrage renforçait donc la domination de la bourgeoisie en la fondant sur une base plus large, et elle la renforçait sous la forme libérale.
Nul doute que ce résultat n'ait eu pour causes essentielles, d'une part, les appréhensions suscitées par les mouvements socialistes qui allaient aboutir en France à l'insurrection de juin et, d'autre part, la confiance générale qui avait répondu à la conduite du gouvernement. On avait incontestablement voté beaucoup moins pour le parti qu'il représentait que pour l'attitude politique qu'il avait prise. Les catholiques eux-mêmes qui s'étaient si unanimement ralliés autour de lui, s'étaient abstenus de le combattre. En somme il bénéficiait des conjonctures encore très délicates au milieu desquelles on se trouvait. Personne n'eût oser affronter la responsabilité de raviver, en un moment
(1) L. Hytnans, Histoire parlementaire, pp. 633, 634, 682.