LA DOCTRINE LIBÉRALE
aussi critique, une opposition de parti. L'essentiel pour la bourgeoisie était de conserver au pouvoir un Cabinet qui lui avait donné des gages certains de son attachement à la constitution et à l'ordre établi. Le libéralisme en effet qu'il professait en matière économique, ne le professait-elle pas elle-même ? La réaction générale qui se manifestait partout contre le socialisme démocratique avait certainement été pour beaucoup dans le succès du ministère. Plus on le savait attaché à la liberté économique et au libre-échange, plus il rassurait l'opinion des classes moyennes, invinciblement hostiles à toute intervention de l'État dans leurs affaires. A voir le fond des choses, on aperçoit que les élections de 1848 marquent le point de départ de la politique économique qui, jusqu'en 1886, restera invariablement celle de tous les gouvernements qui se succéderont au pouvoir et dont le représentant par excellence a été Frère- Orban. La qualifier de politique de classe, c'est méconnaître qu'elle fut avant tout une doctrine. Sans doute la liberté dont elle se réclamait devait tourner à l'avantage de la bourgeoisie. Mais c'est avec une sincérité complète que cette bourgeoisie y voyait en même temps la garantie du progrès. Et en cela elle ne faisait que suivre le courant d'une époque éblouie par les révélations de la science et les conquêtes de l'industrie.
Le libre développement de l'individu lui apparaissait comme la condition même du développement de la civilisation dans le domaine spirituel et dans le domaine matériel. Toute restriction de la liberté était donc à la fois un mal et un outrage, le seul devoir de l'État consistant à garantir à chacun la possibilité de prendre part à la compétition générale de toutes les énergies. Son rôle est d'affranchir, non de protéger. Limiter le travail des femmes et des enfants, déclarer l'instruction obligatoire, intervenir dans les relations entre employeur et employé, autant d'atteintes injustifiables à la dignité et à la responsabilité des citoyens. Pour améliorer le sort du pauvre et relever sa condition, il suffit de lui procurer par le libre-échange la faculté de vivre à bon compte, et de mettre à sa portée les bienfaits de l'enseignement. S'il le veut, la science lui fournira les moyens de participer à l'affranchissement général et de se hausser par
Hisr. DE Belg \'II 12.
la liberté jusqu'à cette bourgeoisie dont l'ascendant n'est que" la récompense de la volonté et de l'instruction.
Et en cela, dans un pays comme la Belgique, le libéralisme des libéraux s'associe et s'amalgame avec leur anti-cléricalisme, le seul point, mais cardinal, par lequel leurs convictions s'opposent à celles des catholiques. Car sur tout le reste ils sont d'accord. Ici seulement apparaît entre ces bourgeois une opposition irréductible parce que, dépassant la sphère des intérêts matériels, elle met aux prises les croyances. Et sans doute, il importe de le redire, les libéraux s'abstiennent, les uns par tolérance de principe, les autres, et ce sont encore les plus nombreux, par tradition de famille ou sentiment personnel, de tout sectarisme anti-religieux (l). Mais il n'importe. Dans cette redoutable question de l'enseignement dont dépend d'après eux le progrès social, il n'est pas possible que l'Église ne se mette pas en travers de leur route et que n'éclate enfin l'inévitable combat dont la crise de 1848 n'a fait que retarder l'explosion.
Le congrès libéral de 1846 avait inscrit à son programme la revision de la loi transactionnelle de 1842 sur l'enseignement primaire. Mais tout en se déclarant en principe d'accord avec lui, le Cabinet crut prudent d'ajourner cette réforme et de résoudre tout d'abord la question depuis longtemps pendante, de l'enseignement moyen. En fait, il appartenait presque tout entier à l'Église. Quelques grandes villes avaient bien institué des collèges communaux, mais partout ailleurs, il n'existait que des établissements ecclésiastiques : petits séminaires ou collèges de congrégations religieuses, parmi lesquels ceux des Jésuites occupaient le premier rang. Le projet de loi déposé par le ministère le 14 février 1850 organisait, pour affranchir la formation intellectuelle delà bourgeoisie de l'emprise confessionnelle, dix athénées et cinquante écoles moyennes dépendant de l'État. Les ministres des cultes étaient « invités à donner et à sur-
(1) A. Van den Peereboom, si complètement anticlérical qu'il soit, est un catholique pratiquant. Il s'effraye, en 1864, de voir une partie des libéraux s'attaquer à la religion et non plus seulement < au prêtre politique ». Voy. ses Mémoires, t. II, V^ partie, folio 26 V° et 178 V°.
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veiller l'enseignement religieux », mais seul le pouvoir laïque nommait les professeurs, imposait le programme des études et inspectait les écoles. En face de l'enseignement confessionnel du clergé, l'État instituait donc un enseignement séculier ne relevant que de lui et où le prêtre ne pouvait plus, à aucun égard, intervenir à titre d'autorité. Au système de la collaboration confiante de l'Église et de l'État qui avait inspiré la loi de 1842, se substituait celui de leur séparation et de leur concurrence. Le gouvernement ne prétendait pas s'imposer, en reprenant les traditions de Guillaume T*", à l'enseignement catholique; il se bornait à ouvrir des écoles où, conformément à son principe de l'indépendance du pouvoir civil, il se proclamait le seul maître.
Et c'est en cela précisément que résidait, aux yeux des catholiques, la portée et le danger de la loi. Elle accomplissait enfin la rupture imminente du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel dont la grande affaire de l'unionisme avait été de sauvegarder l'alliance. Pour les croyants, un enseignement que l'Église, seul dépositaire de la vérité religieuse et de la vérité morale, ne contrôlerait plus, apparaissait nécessairement anticonstitutionnel, anti-national et anti-social (l). Dans la presse comme dans le Parlement, on l'accusait de préparerle triomphe des doctrines « atroces » du socialisme. L'invitation même adressée au clergé de dispenser l'instruction religieuse était interprétée comme une hypocrisie et une dérision. Le prêtre ne pouvait entrer dans l'école qu'à titre d'autorité et c'était l'insulter que de l'y ravaler au rôle d'un simple professeur de religion, comme si la religion, qui eût dû imprégner tout le programme scolaire, n'y était qu'une branche parmi d'autres. Ainsi, du terrain politique, le débat glissait fatalement sur le terrain religieux. Dès le 14 mai, l'Église prenait ouvertement parti. Les évêques adressaient au Sénat une requête le priant de rejeter la loi votée par la Chambre. Quelques jours plus tard, le 20 mai, le pape lui-même exprimait « sa douleur à la vue des périls qui menaçaient en Belgique la religion catholique ».
(1) p. Hymans, Frère-Orban, t. II, p. 452.
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La promulgation de la loi, le l^"" juin 1850, ne mit pas fin à une agitation dans laquelle l'attitude adoptée par les autorités ecclésiastiques les obligeait à persévérer sous peine de paraître capituler en face de l'État. Les évêques défendirent au clergé de se charger de l'enseignement religieux dans les nouvelles écoles. Ainsi l'Église mettait l'enseignement de l'État en interdit. Entre elle et le pouvoir civil, l'opposition reparaissait aussi tranchée qu'elle avait été sous le gouvernement de Guillaume I". Et par un curieux retour des choses, comme sous Guillaume P encore, la résistance catholique était encouragée par le cours que les événements prenaient en France. Le vote récent de la loi Falloux (16 mars 1850) attestait clairement l'évolution nouvelle qui y ramenait l'État à l'Église. Dans le même moment où la Belgique fermait les écoles à l'influence religieuse, la France les lui rouvrait. Toutes les sympathies du clergé allaient à Napoléon III, et le coup d'État du 2 décembre 1851 lui parut le gage certain d'un avenir meilleur. Il applaudissait aux déclamations furibondes de Granier de Cassagnac contre le gouvernement libéral, sans prendre garde qu'elles étaient dirigées bien davantage contre le gouvernement parlementaire (l). Les journaux catholiques représentaient le ministère comme un danger social.
Peu à peu, l'opinion conservatrice s'inquiétait. La proposition de Frère-Orban de taxer les successions en ligne directe était représentée comme une atteinte au droit sacré de propriété (2). Parmi les libéraux eux-mêmes, beaucoup n'étaient pas sans s'affaroucher d'une telle hardiesse. Mis en minorité sur cette question, le gouvernement démissionna et ne reprit le pouvoir qu'en tempérant ses premières dispositions. Il fallut d'ailleurs dissoudre le Sénat pour vaincre la résistance. Manifestement, le prestige du Cabinet était compromis. Chaque élection renforçait l'opposition catholique au Parlement. L'exaspération des partis était telle que Frère-Orban se laissait aller jusqu'à lancer à la droite l'accusation de n'avoir obéi qu'à
(0 Voy. plus haut, p. 154.
(2) Voy. plus haut, p. 167.
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la peur en se ralliant autour du gouvernement le 24 février 1848 et jusqu'à revendiquer pour le libéralisme seul l'honneur d'avoir sauvé le pays. De son côté, le roi s'inquiétait des attaques de plus en plus violentes lancées en France contre son ministère, et plus encore de l'évidente répugnance de celui-ci à demander aux Chambres les mesures militaires que l'attitude de Napoléon III rendait indispensables (l). Il s'empressa d'accepter la démission que Rogier, sentant la majorité se dérober, lui offrit le 29 septembre 1852.
La droite, n'étant pas assez forte pour prendre le pouvoir, le roi résolut de former un cabinet qui échapperait à la domination des partis en s'appuyant sur les éléments les plus modérés de chacun d'eux. Ce n'était pas un retour à l'unionisme : c'était un essai de gouverner au moyen du centre. Pour ménager la susceptibilité des groupes, presque tous les ministres furent choisis en dehors du Parlement. La présidence du Conseil échut à Henri de Brouckère, un de ces hommes de plus en plus rares dont le libéralisme demeurait celui qui avait régné vingt ans auparavant au sein du Congrès national.
En constituant ce nouveau gouvernement, Léopold P*" s'était incontestablement inspiré de considérations de politique extérieure. Il était grand temps et de calmer le mauvais vouloir de Napoléon III envers la Belgique et de pourvoir à la défense nationale. L'apaisement des passions permit au ministère d'obtenir pour cette double tâche le concours du Parlement. Des lois furent votées, on l'a vu plus haut, en vue de réprimer les attaques contre les souverains étrangers, en même temps que l'effectif de l'armée était porté à 100,000 hommes. Le gouvernement parvint aussi à trouver un biais pour sortir du conflit politico-religieux provoqué par l'opposition épiscopale à l'enseignement de l'État. Un accord, connu
(1) L'attitude du cabinet en face de la «question militaire provoqua successivement la démission du général Ciiazal, ministre de la guerre, puis de son successeur le général Brialmont, le père du célèbre constructeur du système défensif d'Anvers et des forts de la Meuse. Cf. P. Crokaert, Brialmont, p. 367 (Bruxelles, 1925).
SOUS le nom de « convention d'Anvers », reconnut la nécessité de mettre l'instruction en harmonie avec les principes de la morale chrétienne. Les évêques se contentèrent de cette assurance. Ils n'insistèrent pas sur leur prétention de contrôler le choix des professeurs, confiants dans l'attitude conciliante du ministère qui permettait d'espérer un retour prochain à la collaboration des deux pouvoirs. Les élections de 1854 qui donnèrent aux catholiques quelques voix de majorité dans les Chambres, semblèrent marquer l'adhésion du pays à la politique nouvelle. Le roi les interpréta du moins dans ce sens, sans prendre garde à l'effritement de ce parti du centre sur lequel s'appuyait le cabinet de Brouckère.
En réalité, entre la droite désireuse de prendre le pouvoir et la gauche irritée de la modération croissante du gouvernement, les Chambres se classaient de nouveau en partis hostiles. Le libéralisme attardé de de Brouckère ne répondait plus au sentiment de personne. Il le comprit et se retira le 2 mars 1855, pour permettre au roi de tenter une dernière expérience unioniste.
Pierre De Decker, à qui fut confiée la mission de constituer le Cabinet, était comme catholique l'exact pendant de ce qu'avait été de Brouckère comme libéral. Demeuré fidèle aux doctrines de Lamennais, sa conception des rapports de l'Église et de l'État allait à les accorder l'un avec l'autre dans la liberté. S'il réprouvait l'encyclique de Grégoire XVI contre les libertés modernes, il n'admettait pas non plus que, sous prétexte d'indépendance, le pouvoir civil se refusât à coopérer avec le pouvoir ecclésiastique et lui enlevât les moyens de garantir par la religion, les bases de l'ordre social. Prenant ainsi position entre les partis, il rêva de gouverner en les conciliant et de ramener le Parlement à l'état d'esprit du Congrès et des Chambres unionistes d'avant 1839. La plupart de ses collaborateurs furent recrutés parmi les quelques députés du centre droit et du centre gauche. Dès son arrivée au pouvoir, il déclara qu'il gouvernerait en dehors des partis. Le roi enchanté possédait enfin « le ministère de son cœur ».
Pourtant la tâche que s'assignait De Decker était irréali-
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sable. Dès le premier jour, il fut en butte à l'hostilité déclarée de la gauche et, quoi qu'il en eût, ne pouvant gouverner avec elle, il se vit réduit à gouverner contre elle. Cet unioniste fut, si l'on peut ainsi dire, catholique malgré lui. Et il faut reconnaître que les tendances nouvelles qui de jour en jour se manifestaient plus nettement au sein du parti catholique devaient inévitablement susciter, plus ardente que jamais, l'opposition libérale.
« La Belgique, écrivait Guizot en 1853, est le seul pays » catholique jusqu'ici qui ait su accepter et pratiquer les » principes de la société moderne sans cesser d'être chrétien » et catholique » (l). Au moment oiî il les écrivait cependant, ces paroles, sans cesser d'être vraies, ne l'étaient plus entièrement. A partir des environs de 1850, sous l'influence de la propagande ultramontaine menée en France par Veuillot et ses amis de V Univers, l'attitude des catholiques belges se transformait visiblement. Seuls, quelques attardés se réclamaient encore de ces principes menaisiens qui avaient si puissamment contribué en 1830 à déterminer les rapports constitutionnels de l'Église et de l'État. Ils avaient été alors un idéal, ils n'étaient plus qu'un fait. On les admettait sans doute, mais, de jour en jour, le nombre allait croissant de ceux qui ne les considéraient plus que comme un expédient imposé par les circonstances, quoique condamné par le Saint-Siège. Dès 1853, le Bien Public, s'inspirant de V Univers, entamait contre la liberté de conscience une campagne à laquelle il n'était que trop visible qu'allaient les sympathies du clergé.
Comme parti, les catholiques de la Chambre avaient beau proclamer leur fidélité à la constitution, l'attitude de leurs chefs spirituels les compromettait et les mettait en mauvaise posture en face de l'opposition libérale. Si, en 1856, De Decker refusait de destituer un professeur de l'Université de Gand accusé d'avoir nié dans son cours la divinité du Christ, les évêques de Gand et de Bruges le désavouaient
(1) Lettre à Léonce de Lavergne, Revue des Deux Mondes, 1 juillet 1908, p. 61.
aussitôt en lançant un mandement contre cette Université. Comment espérer dès lors conclure l'alliance de la liberté et des influences religieuses rêvée par les catholiques parlementaires et sans laquelle, comme Malou l'affirmait en 1857, « la séparation des pouvoirs, établie pour le progrès et le » bien, pourrait devenir pire que le despotisme ou la théo- » cratie? » (l).
Un projet de loi sur la bienfaisance, proposé cette même année par le ministère, allait dissiper les dernières illusions des modérés. Depuis 1847, la question des fondations charitables n'avait cessé de mettre aux prises catholiques et libéraux. Ceux-ci, en conformité de la législation introduite dans le pays par la République et l'Empire français, revendiquaient pour les Bureaux de bienfaisance, l'administration exclusive du patrimoine des pauvres; ceux-là au contraire prétendaient que seule la volonté des fondateurs devait faire loi en ce domaine. En fait, dans la pratique et nonobstant le texte des lois, leur thèse avait été généralement admise depuis 1830. Sans abolir la législation, les autorités avaient toléré qu'on y dérogeât. Et cette tolérance avantageait singulièrement l'Église, la très grande majorité des donateurs ou des testateurs remettant presque toujours aux curés ou aux congrégations religieuses le soin d'exécuter leurs volontés. On ne pouvait demeurer plus longtemps dans une équivoque aussi déplorable par l'agitation qu'elle entretenait dans les esprits que par le désordre qu'elle provoquait dans l'organisation de la charité. Le projet du ministère tentait de concilier les deux opinions en conflit. S'il réservait aux fondateurs le droit de désigner les administrateurs de leurs fondations, il subordonnait l'acceptation de celles-ci à l'approbation du gouvernement sur l'avis du Bureau de bienfaisance, du Conseil communal et de la Députation permanente, obligeait les administrateurs à rendre compte de leur gestion et prenait des mesures pour empêcher l'accumulation entre leurs mains d'un trop grand nombre d'immeubles.
(1) De Trannoy, Jules Malou, t. I, p. 333 (Bruxelles, 1905).
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En s'écartant des principes posés par la Révolution française, cette réforme se prêtait trop aisément à l'accusation de viser au retour de l'Ancien Régime pour que l'opposition libérale ne s'emparât pas aussitôt de ce grief. On comprendrait mal cependant les colères qu'elle provoqua si elle n'avait coïncidé avec l'évolution anti-constitutionnelle qui se manifestait, on vient de le voir, dans une partie de l'opinion catholique. L'augmentation constante des congrégations religieuses attisait encore le soupçon d'une conspiration gouvernementale en faveur de la « main-morte », mot horrifique et sinistre bien fait pour exciter la colère et la crainte. Abandonner d'ailleurs la bienfaisance à l'Église n'était-ce pas la doter d'un instrument formidable d'influence et de pression? N'était-ce pas augmenter encore sa richesse déjà trop grande? Une brochure retentissante stigmatisait la loi du nom de « loi des couvents », et le ministre de France écrivait à Paris qu'elle allait permettre au clergé de « tout écraser » sous sa puissance (l).
Après des discussions passionnées, la Chambre des Représentants vota les articles essentiels du projet et aussitôt à Bruxelles et dans toutes les grandes villes ce fut l'émeute. Émeute purement politique d'ailleurs, purement libérale et par cela même pour le gouvernement, bien plus redoutable que n'eût été un mouvement populaire. Comment, en effet, la bourgeoisie au pouvoir eût-elle osé employer la troupe contre cette autre partie de la bourgeoisie qui, sous les fenêtres du Palais de la Nation, huait les ministres, sifflait le nonce du pape, acclamait Frère-Orban, et le soir brisait les vitres du couvent des capucins et des bureaux de rédaction de L'Émancipation? Était-il possible de faire tirer sur ces électeurs échauffés, comme s'ils eussent été de simples grévistes? Et faire marcher contre eux la garde civique, cette « armée de la bourgeoisie », il n'y fallait pas penser, car dans tous les grands centres, la garde civique se fût rangée de leur côté.
iX) Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Paris, loc. cit., n° 232. (Lettre du 20 avril 1857).
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Déconcerté par l'événement, le ministère ne chercha qu'à gagner du temps. Le 29 mai, il renvoyait son projet à la section centrale de la Chambre et le 12 juin clôturait la session parlementaire. C'était capituler devant l'émeute et c'en était fait de la loi. L'opposition, sentant la partie gagnée, n'en fut que plus hardie. De toutes parts les villes pétitionnaient ou protestaient; la presse libérale entretenait l'agitation. Les élections communales du mois d'octobre se firent sur la « plate-forme » de la loi. Elles furent un éclatant triomphe pour l'opposition. A Gand les catholiques qui avaient obtenu 1 ,000 voix de majorité aux élections précédentes se trouvaient maintenant en minorité de 1,500 voix. Manifestement l'opinion s'était prononcée : si le ministère possédait encore la majorité dans les Chambres, il ne la possédait plus dans le pays. S'obstiner davantage, c'eût été provoquer des troubles plus graves en provoquant le sentiment public. De Decker ne voulut pas en affronter la responsabilité. Il démissionna le 30 octobre.
Il semble bien que le roi ne fut pour rien dans cette résolution. Le ministère a.vait été son œuvre et il dut en considérer le départ comme un échec personnel. Quelques jours encore avant les élections communales, il disait à Barrot que « les événements du mois de mai avaient fait perdre à ce pays trente pour cent dans l'opinion du monde. Encore une crise comme celle que nous venons de traverser et son crédit moral tombera au niveau de la dette espagnole » (l). Il se plaignit plus tard d'avoir été abandonné par ses ministres. On peut douter cependant qu'il ait eu vraiment l'idée de monter à cheval pour dompter le désordre. Il avait trop d'expérience pour prétendre maintenir au pouvoir, sous prétexte de correction parlementaire, un Cabinet dont le prestige venait d'être si fortement ébranlé. C'eût été commettre au profit de De Decker la même faute que Louis- Philippe avait commise en 1848 au profit de Guizot.
Sans doute le parlementarisme venait de subir un de ces
(1) Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Paris, toc cit., n° 235, (leUre du 14 octobre 1857).
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accrocs auxquels sont exposés tous les gouvernements d'opinion. Mais ce qui sortait irréparablement compromis de l'aventure, c'était l'unionisme. Léopold y était néanmoins si attaché qu'il songea un moment à rappeler de Brouckère au pouvoir. Il espérait en même temps calmer l'exaspération des catholiques qui l'accusaient d'avoir provoqué la démission du Cabinet. Au mois de novembre, il chargeait Adolphe Dechamps de porter au pape une lettre autographe pour faire donner une leçon de modération aux évêques de Gand et de Bruges (l). A ce moment d'ailleurs il s'était résolu à l'inévitable en rappelant de nouveau Rogier aux affaires ef en lui accordant la dissolution des Chambres. Mais il demeurait si irrité contre les libéraux, que le 13 novembre, causant avec le ministre de France, il se déclarait prêt, s'il le fallait « à en appeler aux cinq grandes Puissances qui ont créé et consacré la nationalité belge » (2). Les élections du 10 décembre 1857 dissipèrent sa colère et ses inquiétudes. Elles envoyèrent au Parlement soixantedix libéraux et trente-huit catholiques. Ainsi le pays légal avait voté pour les émeutiers de mai. Son verdict approuvait la démission du Cabinet De Decker et condamnait définitivement l'unionisme. On en revenait, et cette fois pour toujours, au gouvernement des partis.
Le Cabinet libéral qui arrivait au pouvoir le 9 novembre 1857 devait s'y maintenir pendant treize ans, la plus longue durée à laquelle un gouvernement soit jamais arrivé en Belgique depuis 1830. Son chef nominal était Charles Rogier, son chef effectif fut Frère-Orban, et la prépondérance de ce dernier ne s'explique pas seulement par la puissance de sa personnalité : elle correspond encore admirablement à la situation politique.
(0 De Trannoy, op. cit., p. 358.
(2) Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Paris, loc. cit., n°235. (Lettre du 13 novembre 1857). Le ministre ajoute que le roi a parlé avec une très grande violence et comme il lui arrive peu souvent de le faire.
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Si fort qu'il eût évolué sous l'influence des nécessités parlementaires, Rogier n'en demeura pas moins fidèle jusqu'au bout à l'idéalisme démocratique et national de sa jeunesse. Au vrai, il ne fut jamais exclusivement un homme de parti, ni un pur anticlérical, ni même un pur libéral. On retrouve en lui des traces ou si l'on veut des repentirs d'unionisme, et le dogme de la liberté économique ne parvint pas à s'imposer complètement à cet ancien disciple de Saint-Simon. Ses origines populaires et sa formation intellectuelle le classaient au surplus en marge de cette haute bourgeoisie capitaliste avec qui il se vit forcé de collaborer sans pourtant sympathiser complètement avec elle. Voltairien et saint-simonien, il ne put ni prendre vis-à-vis de l'Église l'attitude d'un sectaire, ni en matière sociale adhérer sans réserves au principe du « laisser-faire et laisser-passer ». Dégagé de tout esprit de système, il se laissait aller à ses tendances humanitaires et à sa tolérance généreuse sans chercher à les concilier. Beaucoup demeurait en lui du républicain et du patriote de 1830. La pratique du pouvoir l'avait incliné à l'opportunisme ; elle n'en avait pas fait un doctrinaire. Avec ses beaux cheveux blancs, son sourire, sa bienveillance et son aménité, il apparaissait au sein du Parlement comme le survivant d'une époque disparue dont le glorieux souvenir, et chez quelques-uns le regret, rejaillissaient sur lui. C'était un ancêtre: ce n'était plus l'homme du jour.
L'homme du jour Frère-Orban, l'était au contraire à tous égards. Personnellement, il possédait toutes les qualités d'un grand ministre : la parole, la netteté des vues, l'énergie, la volonté. Dédaigneux de ses adversaires, cassant avec ses collègues, paré du double prestige de l'autorité morale et de la beauté physique, il s'imposait comme un chef et il frappa le gouvernement de son empreinte. Sous sa direction le ministère devait marquer, jusqu'en 1870, l'apogée du régime libéral et du régime censitaire.
Avec ce ministère, ce qui arrive au pouvoir, c'est le libéralisme sans doute et avec lui l'anticléricalisme, mais c'est en même temps cette haute bourgeoisie à laquelle Frère-Orban appartient par alliance de famille et par conviction. Les élec-