‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 56 sur 128 · FRÈRE-ORBAN · texte numérisé non relu

FRÈRE-ORBAN

lions de 1857 ont été pour elle une éclatante victoire. Pas un radical, pas un avancé n'a figuré sur la liste des associations libérales qui ont conduit la bataille. La réaction provoquée par la « loi des couvents » n'a profité qu'aux doctrinaires. Elle a été tout ensemble anti-démocratique et anti-cléricale. La crainte de voir l'Église ramener la société à l'Ancien Régime a rejeté l'opinion vers les défenseurs les plus ardents de l'ordre moderne, c'est-à-dire vers les libéraux aussi fervents adeptes de la liberté de conscience que de la liberté économique. Leurs principes répondent à toutes les nécessités d'une époque pour laquelle le progrès social se confond avec le progrès du capitalisme et de l'industrie. Comme jadis les Orangistes, ils apparaissent sous l'aspect d'un « parti industriel ». Presque tous leurs représentants aux Chambres sont recrutés dans le monde des affaires ou parmi les maîtres du Barreau. Ce que l'on attend d'eux, c'est la réalisation d'un programme qui développera toutes les énergies économiques du pays.

Et l'on a vu que ce programme, sous la conduite de Frère- Orban, ils l'ont réalisé à merveille. Suppression des octrois, introduction du libre-échange, rachat du péage de l'Escaut, création de la Banque Nationale, autant de réformes qui ont été autant de bienfaits (l). Les adversaires eux-mêmes du gouvernement en ont dû reconnaître le mérite. Elles dépassent en effet le domaine des intérêts de parti pour atteindre celui des intérêts généraux de la bourgeoisie censitaire. Par elles, le régime bourgeois se fortifie par cela même qu'elles attestent sa bienfaisance. Elles justifient ce dogme de la liberté en tout et pour tous que la science considère de son côté comme la condition indispensable de la santé sociale. N'affranchissentelles pas d'ailleurs le travail en même temps que le capital? Sans doute, une loi mort-née sur la protection des ouvriers proposée en 1860 par Rogier a fâcheusement détonné au milieu du système comme une maladroite réminiscence des utopies socialistes d'antan, mais l'organisation des Conseils de Prud'hommes (1859), l'établissement de la Caisse d'épargne (1865),

(l) Voy. plus haut, p. 166 et suiv.

igo LA VIE POLITIQUE

la suppression du délit de coalition (1866), l'institution des abonnements ouvriers au chemin de fer (1869-1870) ne prouvent-ils pas que le libéralisme censitaire dispense aussi largement ses faveurs au peuple qu'à la bourgeoisie? Le gouvernement n'a qu'un devoir : favoriser partout et chez tous l'initiative individuelle. Et ce devoir comment nier qu'il le remplisse admirablement? Ce qu'il a voulu faire et ce qu'il a fait, c'est ce qu'il devait faire, c'est-à-dire adapter la nation aux nécessités de l'industrie capitaliste.

Pour arriver à son but, il lui fallait la force. Il l'a possédée, grâce à l'appui que durant treize ans le parti libéral lui a fourni dans le libre jeu des institutions parlementaires. Mais le libéralisme économique, pour ce parti, s'associe étroitement à l'anticléricalisme. Or l'indépendance du pouvoir civil est bien loin d'avoir cause gagnée. Les progrès de l'ultramontanisme lui font courir de nouveaux périls et mettent en question ces libertés constitutionnelles dont la garantie est indispensable au progrès. Ici encore, Frère-Orban apparaît comme l'incarnation même de l'opinion qu'il dirige et qu'il inspire. Chez lui, le libre-échange et l'anti-cléricalisme ne sont vraiment que les deux parties indissolubles d'une même doctrine. Pour que la liberté soit entière, il faut la protéger contre les atteintes de l'Église. La religion a son domaine propre et il prend sur lui de le définir, sûr d'avoir raison et ne voyant dans les protestations des catholiques qu'hypocrisie ou mauvaise foi. En ceci, quoi qu'il en ait, ce contempteur de l'État est bien obligé de revendiquer pour l'État les droits qu'il lui refuse en matière sociale et économique. De là, toutes ces lois que la droite a stigmatisées comme autant d'atteintes portées à la liberté : loi sur les fondations charitables (1859), loi déférant aux tribunaux les attaques méchantes faites en chaire contre l'État ou les personnes (1862), loi sur les bourses d'études (1860), loi sur le temporel des cultes (1870).

A la distance où nous sommes de cette époque, nous ne comprenons plus bien les fureurs qu'elles ont provoquées. On n'y découvre aucune nouveauté dirigée contre l'Église. Elles se bornent à faire passer dans la pratique les principes de la

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