‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 58 sur 128 · LA QUESTION MILITAIRE IQS · texte numérisé non relu

LA QUESTION MILITAIRE IQS

vaux, était grossièrement insulté dans les réunions publiques.

Ce débordement de colères devait fatalement tourner au profit des catholiques. Les libéraux anversois avaient beau réprouver la conduite du ministère, le fait d'appartenir à son opinion les discréditait. Le meeting, pour employer l'expression qui désignait l'opposition aux fortifications, finit par rompre avec l'association libérale. Dans ses séances passionnées, les griefs locaux étaient exploités en même temps que les griefs linguistiques qui commençaient à occuper l'opinion. La grande ville flamande n'était-elle pas sacrifiée au militarisme néfaste d'un gouvernement composé de Wallons? Le ministre de la guerre, Chazal, n'était-il pas d'origine française? N'était-ce pas un crime d'ailleurs que de sacrifier les intérêts d'Anvers sous prétexte de défendre la Belgique que sa neutralité protégeait suffisamment? Bref, pour la première fois, l'intérêt électoral empoisonna la question militaire qu'il ne devait plus cesser d'infecter depuis lors. Aux élections de 1863, le meeting envoyait au Parlement une députation exclusivement catholique.

Dans tout le pays d'ailleurs, le parti catholique désemparé par sa défaite de 1857, se reprenait visiblement. Jusqu'alors il avait manqué d'une organisation politique et sa presse était bien moins nombreuse que la presse libérale. Au lieu de le servir, les nouveaux organes qui se réclamaient de lui le compromettaient par leurs violences et la rigueur de leur ultramontanisme. A toute évidence, c'est là ce qui inquiétait le corps électoral. Aussi longtemps que la droite resterait suspecte de ne point accepter franchement la constitution, elle devait renoncer à toute chance de reprendre le pouvoir. Dès 1861, Montalembert suppliait ses amis de Belgique de désavouer V Univers « qui déshonore le parti catholique en France. » Les éloges des journalistes catholiques à l'adresse de Napoléon ni l'indignaient, et il leur reprochait « de se montrer empressés à devenir ses sujets » (l).

(1) E. de Moreau, Adolphe Dechamps, pp. 437, 275. Voir dans le Flambeau de 1929, p. 412, un article de la Patrie de Bruges, souhaitant que la guerre acharnée livrée au catholicisme par le ministère de Léopold < aboutisse à faire balayer son trône par l'étranger », c'est-à-dire par Napoléon III.

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Il domina de son talent et de ses convictions le congrès catholique qui se réunit à Malines en 1863 et qui, dans l'histoire du parti, a la même importance que, dans celle du parti libéral, le congrès de 1846. Dans un discours retentissant, il y stigmatisa les catholiques qui s'obstinent à ne pas comprendre les principes de la société moderne. Et son succès rendit courage aux modérés qui se disaient « fervents cathoHques et libéraux impénitents » (l). Le pape cependant blâma sévèrement cette compromission. Le Bien Public continua de fulminer. Le parti demeura malgré tout divisé entre deux tendances. Mais les ultras ne parvinrent pas à s'imposer. En 1864 Monseigneur Sterckx, l'archevêque de Malines, publiait deux lettres sur les libertés promulguées « par notre immortel Congrès » et niait qu'elles ne fussent que des « concessions transitoires. »

Il est certain que, dans sa très grande majorité, le parti catholique, comme le parti libéral, restait attaché à la modération. Mais de même que les loges compromettaient le premier, le clergé et la papauté compromettaient le second. Ses adversaires lui reprochaient de ne pas oser avouer ses principes. Ils exploitaient ses protestations contre l'unité italienne (2), ses manifestations en faveur de la souveraineté du pape, sa prétention de donner le pas dans les cérémonies au drapeau pontifical sur le drapeau national. Et sans doute pris entre la thèse et l'hypothèse, entre leur obéissance au Saint-Siège et leur fidélité à la constitution, les catholiques se trouvaient en posture embarrassante. En 1864, à Gand, à la veille des élections, ils en étaient réduits à supplier les évêques de ne pas publier de mandement et de garder le silence (3). Néanmoins ils avaient alors largement regagné le terrain perdu. Partout leurs associations s'opposaient à celles de leurs adversaires. Leurs journaux se multipliaient. Leur front de parti était reconstitué sur toute la ligne.

Cependant le ministère s'usait au pouvoir. « Le gouver-

(1) Mot de Schollaert. L. Hymans, Histoire parlementaire, t. IV, p- 157.

(2) Ch, Terlinden, La reconnaissance du royaume d'Italie par la Belgique (Mélanges Pirenne, t, II).

(3) E. de Moreau, Adolphe Deschamps, p. 462.

ÉVOLUTION DU PARTI CATHOLIQUE igS

nement, disait Frère-Orban, a le devoir d'être impopulaire » et sa majorité avait beau fondre à chaque élection, il n'en restait ni moins dédaigneux pour ses adversaires, ni moins autotaire pour ses amis. En véritable homme d'État, il ne pouvait se résigner à une politique de marchandages et d'expédients. Au commencement de janvier 1864, ne possédant plus à la Chambre des Représentants que deux voix de majorité, il remettait au roi la démission du Cabinet.

Le désir du roi eût été d'en revenir encore à une combinaison « centriste ». Mais le centre n'existant plus, force lui fut de se rejeter sur la droite. C'était la première fois qu'elle était appelée à formuler un programme de gouvernement. Celui qu'Adolphe Deschamps rédigea répudiait nettement toute apparence confessionnelle. Dans l'intérêt même de la religion, il voulait que le ministère fût constitutionnel plus encore que catholique. On reprochait à son parti d'être hostile à la liberté, c'est d'elle qu'il se réclama. Il proposa non seulement d'augmenter l'autonomie communale en donnant aux Conseils communaux le droit de nommer les échevins, mais encore d'étendre le droit de suffrage pour les élections communales et provinciales. Ainsi, la commune et la province échapperaient en même temps à l'ingérence de l'État et à la prépondérance des libéraux, le nombre de ceux-ci, dans un pays aussi catholique que la Belgique, diminuant à mesure que l'on descendait de la bourgeoisie vers le peuple. Décentralisation et démocratie, tels étaient donc les points essentiels du programme Dechamps. Ils devaient dans l'avenir s'imposer de plus en plus à son parti.

Sur le moment, ils effrayèrent beaucoup de ses amis et se heurtèrent aux défiances du roi qui depuis 1848 redoutait toute nouvelle concession à la démocratie. Il craignait au surplus qu'un ministère catholique ne fût entraîné parles Anversois dans une direction anti-militariste. Bref, il refusa d'accorder à Dechamps la dissolution des Chambres qui eût été la condition indispensable de son arrivée au pouvoir, et faute de mieux il conserva ses ministres. Pour sortir de la situation inextricable où l'on se trouvait, il dut bientôt d'ailleurs concéder cette dissolution à laquelle il venait de s'opposer mais que l'obstrue-

tion de la droite rendait inévitable. Elle raffermit, contre l'attente des catholiques, ce gouvernement libéral dont ils espéraient prendre la succession. Et leur dépit se tourna contre le roi qui paraissait les avoir joués. Jamais l'exaspération des partis ne s'était encore haussée à la virulence où elle atteignit alors (1). A l'étranger, on se demandait si la nationalité belge pourrait supporter une telle tempête. Bismarck affectait pour l'avenir du pays des inquiétudes qui ne répondaient que trop bien aux intérêts de sa politique, et le Times présageait que la Belgique ne survivrait pas à son premier roi (2).

L'échéance paraissait imminente, car la santé du souverain déclinait rapidement. Depuis 1862 il souffrait de la pierre, avait subi plusieurs opérations et pendant quelque temps n'avait plus correspondu avec ses ministres que par l'intermédiaire de Jules van Praet. Son caractère s'était aigri et cet homme si maître de lui s'abandonnait maintenant à des accès décolère. Un mieux momentané avait été suivi le 8 février 1865 d'une congestion cérébrale. En avril, le roi avait fait un dernier voyage en Angleterre. Il en était revenu si souffrant que l'on ne pouvait plus se faire d'illusions sur sa fin prochaine. Il se traînait lamentablement, atteint d'hydropisie et son état était devenu si grave qu'au mois de novembre les ministres s'attendaient à son abdication (3). La robustesse de sa constitution résista quelques semaines encore. Le 10 décembre, vers 1 1 heures du matin, il expirait au château de Laeken.

Ses funérailles, le 16 décembre, furent aussi émouvantes que l'avait été son avènement. C'était la première fois depuis la mort de l'archiduc Albert que la Belgique donnait la sépulture à son souverain. Comme homme, Léopold eût sans doute voulu reposer à Windsor, dans cette Angleterre à qui se rattachaient ses plus chers souvenirs; comme roi, son tombeau ne pouvait se trouver qu'au milieu du peuple qui l'avait appelé

(1) Archives du Ministère des Affaires Étrangères, à Paris, loc. cit., n" 244 (Lettre du 16 septembre 1865).

(2) E. Beyens, Le Second Empire vu par un diplomate belge, t. I, p, 389. (Bruges, 1924).

(3) Mémoires d'A. Van den Peereboom, t. II, Impartie, folio 166.

MORT DE LÉOPOLD l^r I97

et auquel il avait rendu tant de services. Seul le pasteur protestant qui suivait son cercueil rappelait son origine étrangère. La nation l'avait oubliée depuis longtemps. Le deuil public était la consécration suprême de la dynastie. Et les représentants des vieilles monarchies, qui n'avaient si longtemps prononcé qu'avec un dédain apeuré le nom du roi révolutionnaire qu'ils conduisaient à sa dernière demeure, y ajoutaient la reconnaissance de l'Europe. La pompe funèbre de Léopold I" fut en réalité son triomphe. Il était réservé à l'avenir, qui devait voir tomber tant de trônes, d'attester la solidité du sien.

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