‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 59 sur 128 · LES DÉBUTS DU RÈGNE · texte numérisé non relu

LES DÉBUTS DU RÈGNE

Si forte que l'influence de la couronne fût devenue sous Léopold V\ elle n'en avait pas moins scrupuleusement respecté les limites que, dès avant l'arrivée du roi, la constitution lui avait imposées. Il n'avait pas régné en vertu du droit dynastique, et il n'avait jamais oublié qu'au lieu d'être roi de Belgique par la grâce de Dieu, il était roi des Belges en vertu du pacte conclu entre lui et la nation. Ce pacte s'imposait également à son successeur. Le roi mort, personne n'avait crié vive le roi. Le duc de Brabant n'était encore le 10 décembre que l'héritier civil de son père. Il ne pouvait monter au trône et prendre le nom de Léopold II qu'après avoir prêté le serment constitutionnel qui ferait de lui le chef de l'État. En attendant, la royauté se trouvait interrompue par une sorte d'entre-acte républicain, durant lequel le gouvernement était conjointement exercé par les ministres. Il n'y avait plus au Palais qu'un cadavre.

Si les inquiétudes qu'avaient émises sur le sort du pays ceux qui en souhaitaient ou qui en craignaient la ruine avaient eu le moindre fondement, un instant si propice n'eût pas manqué de le montrer. Or ce qu'on voyait, c'était le calme dans le

deuil, l'union de tous dans la tristesse. La mort du roi n'avait pas ébranlé l'édifice dont la solidité était le plus bel hommage rendu à celui qui venait de disparaître.

L'inauguration de Léopold II avait été fixée au lendemain des funérailles de son père. Celle de Léopold P*" accomplie en plein air, en présence du Congrès et à la face du peuple, avait marqué l'achèvement du régime constitutionnel. Celle du nouveau roi n'était que la conséquence de son fonctionnement. Le Congrès ayant remis ses pouvoirs aux Chambres, c'est devant les Chambres réunies qu'il devait prendre la couronne et, si l'on peut ainsi dire, conclure le mariage mystique qui devait l'unir à la nation.

Même allégresse d'ailleurs le 17 décembre 1865 que le 21 juillet 1831 (l). Aucune pompe rigide, aucune étiquette de cour. Un peuple en fête sous le soleil d'hiver se pressant au milieu des acclamations sur le passage du prince qui, sorti duc de Brabant du palais, allait y rentrer roi ; la joie et la confiance générales succédant au deuil de la veille, comme une nouvelle acceptation populaire et une consécration définitive du régime.

Les paroles que le roi prononça devant le Parlement après avoir prêté le serment constitutionnel, furent une profession de foi et un programme. Son père avait été « Belge par adoption ». Pour lui, « premier roi à qui la Belgique ait donné le jour », il s'affirmait dès les premiers mots « Belge de cœur et d'âme ». Il attestait son amour pour « les grandes institutions qui garantissent l'ordre en même temps que la liberté et sont la base la plus solide du trône ». Déterminant à l'avance son rôle en face des partis, « Ma mission constitutionnelle, disait-il, me range en dehors des luttes d'opinion, laissant au pays lui-même à décider entre elles ». Puis s'adressant à la fois aux Belges et à l'étranger : « Dans ma pensée l'avenir de la Belgique s'est toujours confondu avec le mien et toujours je l'ai considéré avec cette confiance qu'inspire le droit d'une nation libre, honnête

(1) Tous les témoignages s'accordent sur ce point. Le ministre de France lui-même parle d' « enthousiasme indescriptible ». Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Paris, loc. cit., n°244. (Lettre du 17 décembre 1865.)

Page 1