LE RÉGIME CENSITAIRE AU POINT MORT
Défiante à l'égard de la démocratie, la bourgeoisie censitaire ne l'était pas moins à l'égard des projets d'expansion auxquels depuis quelques années le roi s'attachait de plus en plus ouvertement. Par libéralisme économique, Frère-Orban condamnait toute intervention de l'État en matière coloniale. La plupart des industriels n'éprouvaient pas le besoin de changer de méthode, et ne comptaient que sur le bon marché pour maintenir la prospérité de leurs usines. Quant à l'opinion courante, elles'effrayait de la perspective d'aventures qui pourraient compromettre la neutralité du pays, pousser à un renforcement de l'armée, peutêtre à la création d'une flotte, et en tout cas à des dépenses dont profiterait seule l'ambition de Léopold II.
Au milieu des problèmes redoutables qui se posaient, les deux partis traditionnels demeuraient repliés sur eux-mêmes. La politique parlementaire continuait à tourner dans le même cercle. Le pays légal ne s'apercevait pas qu'il s'isolait dangereusement de la nation. La constitution n'était plus invoquée que pour justifier la domination de la bourgeoisie. Hostile à tout partage de ses privilèges, hostile à toute réforme sociale, hostile à toute intervention au dehors, le corps électoral, sauf d'infimes exceptions, en arrivait à ne plus concevoir la vie politique que comme l'antagonisme perpétuel des catholiques et des libéraux se disputant le pouvoir pour en profiter tour à tour, si bien que la succession du cléricalisme et de l'anticléricalisme acharné chacun à la destruction de l'autre, aboutirait fatalement à mettre l'activité du pays au point mort (l).
L'éclatant triomphe des catholiques en 1884 avait été pour tout le monde une surprise. Les politiciens les plus avertis ne s'attendaient qu'à une diminution de la majorité «doctrinaire» qui tout au plus eût abouti à une dissolution des Chambres. Il semble bien que « l'écrasement » du libéralisme ne puisse être interprété comme un revirement des électeurs contre la loi scolaire de 1879. Ce ne sont pas les principes, ce sont les in-
(1) En 1884, Eudore Pirmez constate que « le conflit scolaire a tout envahi. Il a distrait des intérêts les plus importants de l'État... Le Parlement est devenu ainsi stérile... Sa considération diminue chaque jour ». A. Nyssens, Eudore Pirmez, p. 152 (Bruxelles, 1893).
térêts qui ont décidé du résultat de l'élection. Les nouveaux impôts, et plus encore sans doute, la crainte inspirée par le programme démocratique des radicaux rejetèrent vers les catholiques le groupe flottant dont dépendait l'issue du scrutin. Si beaucoup de libéraux firent défection, c'est incontestablement, non que l'école neutre leur fût odieuse mais qu'elle coûtait trop cher. Au surplus, les catholiques n'avaient-ils pas répudié l'ultramontanisme et ne promettaient-ils pas une modération dont l'appui qu'ils apportaient aux « indépendants » de Bruxelles donnait la preuve? En votant pour eux, les gens qu'effrayait le déficit budgétaire voulaient donner un avertissement au ministère plutôt que provoquer sa chute. Aucun d'eux bien certainement ne s'attendait à ce qui allait arriver.
Car, par cela même qu'elle était plus inattendue, la victoire exalta chez les catholiques le sentiment de leur force et le désir d'une revanche sur les adversaires qui se trouvaient maintenant à leur merci. Portés brusquement au pouvoir par un revirement dont-ils s'exagérèrent la portée, ils ne tinrent plus compte des « modérés ». L'impatience passionnée des cercles catholiques ne leur permettait pas d'ailleurs de se confiner dans une politique d'apaisement. Ce que le clergé et les électeurs des campagnes, des campagnes flamandes surtout, en quoi consistait le meilleur de leurs forces, attendaient d'eux, c'était une réaction énergique contre la « loi de malheur » qui attentait à leurs consciences et imposait à leurs bourses des sacrifices dont le moment était venu de les libérer. La lutte scolaire ne devait donc pas finir. Elle allait seulement changer de direction.
Dès la démission du Cabinet Frère-Orban, le roi avait tout de suite confié à Jules Malou la composition d'un nouveau ministère. Il comptait sur la sagesse et l'expérience de ce vieux parlementaire pour empêcher la droite de se porter aux extrêmes. Mais les passions étaient trop surexcitées pour qu'il fût possible de les contenir. Il fallut faire place dans le gouvernementaux deux hommes qui, dans les dernières années, s'étaient révélés comme les chefs du parti qu'ils venaient de conduire à la victoire : Victor Jacobs et Charles Woeste. Léopold