CHAPITRE PREMIER
La chute du gouvernement libéral au mois de juin 1884 est bien plus qu'une péripétie parlementaire. Elle annonce la fin du régime sous lequel le pays avait vécu depuis la Révolution. Sa signification ressort du rapprochement de sa date avec celles de la reconnaissance de l'État indépendant du Congo (26 février 1885), de la fondation du parti ouvrier belge (15-16 août 1885) et des grandes émeutes de 1886. Envisagée de haut, elle n'apparaît donc que comme une des manifestations de l'évolution générale qui entraîne le pays vers un ordre de choses où les questions économiques, les questions sociales et les questions politiques se conditionnant mutuellement, vont retentir profondément sur la vie nationale et en modifier l'aspect et la direction.
Le libéralisme censitaire qui, depuis un demi-siècle, avait dans tous les domaines déterminé les destinées de la Belgique, avait trouvé en Frère-Orban son expression la plus complète, et son déclin coïncide avec le renversement de ce grand ministre. Au vrai, la bourgeoisie avait réaHsé son programme. Dans l'ordre économique comme dans l'ordre social, elle en avait poussé à l'extrême toutes les conséquences. Conformé-
ment à ses principes, elle avait développé les libertés constitutionnelles dans le sens de l'individualisme le plus absolu. Sur la seule question qui la divisât, la question religieuse, le désaccord ne portait au fond que sur la conception différente que les catholiques et leurs adversaires se faisaient de la liberté individuelle dans ses rapports avec l'Église. Mais l'acharnement de la lutte qu'expliquent sur ce point les exigences de la foi, faisait d'autant mieux ressortir sur les autres, l'entente des partis. A mesure cependant qu'elle se prolongeait, cette entente apparaissait davantage comme se maintenant beaucoup plus par intérêt de classe que par considération d'intérêt public. Si les progrès de l'industrie justifiaient l'idéologie libérale, les abus et les misères qui en résultaient n'exigeaient-ils pas au moins quelques tempéraments dans son application?
Le gouvernement belge, qui avait jadis donné l'exemple de tant d'innovations hardies en matière économique, se laissait maintenant dépasser par tous ses voisins. L'Angleterre, l'Allemagne, la France avaient beau lui donner l'exemple, il se refusait à renoncer au dogme périmé de l'abdication de l'État et semblait se faire gloire de professer encore les doctrines surannées de Bastiat et de Léon Say. Et il n'était que trop facile de l'accuser de n'y recourir que pour sauvegarder la situation des 130,000 censitaires dont il tenait son pouvoir. Aux revendications de plus en plus pressantes des démocrates, il ne suffisait plus de répondre par des déclarations hautaines sur l'incapacité politique des ouvriers. Manifestement une réforme électorale devenait indispensable dont découleraient les réformes sociales. Au sein même de la bourgeoisie libérale les progressistes ne se lassaient pas de la réclamer et les catholiques les plus clairvoyants les approuvaient. Le renversement de Frère-Orban, en 1884, n'avait-il pas eu pour cause bien plus que la lutte scolaire, son opiniâtreté à refuser l'extension du droit de vote? Et n'était-il pas caractéristique que, dès l'année suivante, le parti ouvrier inscrivait le suffrage universel en tête de son programme ? Ainsi la démocratisation du pays s'annonçait inéluctable. On pourrait la retarder de quelques années: il n'était plus possible d'y échapper.