SAC DE LIEGE
taines d'hommes du Franchimont, tenta de s'emparer pendant la nuit de Charles et du roi. Tous périrent les armes à la main. Ce fut le dernier eifort de la cité. Harassés par quatre jours de combat, tous leurs chefs morts ou blessés, ses habitants ne pouvaient prolonger plus longtemps la résistance. Le clergé, par crainte de la soldatesque et de la colère du duc, leur refusa l'asile de ses églises (i). Le dimanche 30 octobre, vers 9 heures du matin, les Bourguignons pénétrèrent dans la ville, pendant que des centaines de fugitifs gagnaient les chemins de l'Ardenne. Le duc fît tout d'abord procéder au pillage. Ses soldats divisèrent la ville en quatre quartiers qu'ils ravagèrent à fond. On massacra et on noya au hasard dans la Meuse des quantités de bourgeois, et la majorité des victimes furent des gens paisibles qui avaient cru n'avoir rien à redouter des vainqueurs. Enfin, le 3 novembre, anniversaire de saint Hubert, qui passait pour le fondateur de Liège, Charles ordonna de commencer l'incendie. Comme Frédéric Barberousse après la prise de Milan, il avait décidé d'extirper pour toujours ce nid de rebelles. S'il consentit à épargner les églises, il refusa en revanche de laisser subsister un certain nombre de maisons pour les artisans les plus indispensables, par crainte de voir renaître la ville autour d'elles. Lebrùlement, conduit avec méthode, dura sept semaines. Les Maestrichtois, jaloux du développement qu'avait pris dans les derniers temps le commerce liégeois, vinrent rompre le « pont des arches » et enlever le plomb des gouttières (2). Les gens de Namur demandaient le transfert du siège épiscopal dans leur ville et réclamaient pour leur église les belles verrières de Saint-Lambert (3). Ce ne fut que l'année suivante que le duc, à la prière du clergé, autorisa la reconstruction de vingtquatre maisons pour les chanoines et de cent-quatre pour les « gens mécaniques nécessaires pour le service des dits gens d'église (4) ». Il résolut en même temps de construire une forteresse dans l'île de la cité, et, le nom de Liège
(1) Adrien d'Oudenbosch, \oc. cit., col. 1340.
(2) Ibid.,co\. 1345.
(3) St. Bormans, Cartulaire de Namiir, t. III, p. 154.
(4) St. Bormans, Ordonnances, t. I, p. 632.
288 LES GUERRES LIÉGEOISES
devant disparaître, il la fit appeler Brabant (i). Pendant longtemps sa colère ne désarma pas. Il ravagea le Franchimont, fit détruire une quantité de villages en Hesbaye, donna l'ordre de brûler Tongres, qui ne fut épargnée que sur les instances de Humbercourt, menaça de son indignation tous ceux qui donneraient asile aux fugitifs. Enfin, en 1475, sur le point d'entreprendre contre les Suisses la guerre qui devait le conduire à sa perte, il écouta les supplications des Liégeois. Il leur permit, moyennant l'équipement d'un corps de six mille francs archers, de rebâtir la ville (2).
La catastrophe de Liège forme l'effrayant prélude du règne de Charles le Téméraire. A ne considérer que les intérêts de ^ la maison de Bourgogne dans les Pays-Bas, ce fut une barbarie inutile. Il était impossible, en effets que la principauté pût "conserver longtemps son indépendance du jour où tous les territoires voisins appartenaient aux ducs. Philippe le Bon l'avait compris, et il se garda bien d'user de violences à son égard. Mais Charles voulut prouver qu'il était irrésistible à la tète de ses bandes bourguignonnes et picardes. Il ne sut pas repousser la tentation d'humilier Louis XI, de terroriser les communes des Pays-Bas qui oseraient encore invoquer leurs franchises, et d'imposer son prestige aux villes et aux princes du Rhin vers lesquels déjà il dirigeait ses regards. Et de fait, il réussit à frapper les esprits comme il le voulait. Les gens d'Aix lui envoyèrent les clefs de leur ville en apprenant qu'il les soupçonnait d'avoir fourni des armes aux Liégeois, et Cologne conserve encore dans ses archives la copie des lettres qu'elle lui adressa pour s'excuser de l'asile donné par elle à des fugitifs. A Maestricht, à Huy^ on pendit ou on noya, pour complaire au duc, une quantité de ces malheureux, et des seigneurs ardennais, par excès de zèle, leur donnèrent
(1) Jean de Los, Chronicon, dans de Ram, op. cit., p. 62.
(2) De Gingins la Sarra, Dépêches des ambassadeurs milanais sur les campagnes de Charles le Hardi, t. I, p. 196 (Paris, i858). — En 1471, le duc envoya au chapitre de Saint-Lambert, en expiation de ses torts, un groupe en argent doré, le représentant agenouillé devant S. Georges son patron (Jean de Los, loc. cit., p. 66). Cette précieuse relique est encore conservée aujourd'hui dans le trésor de la cathédrale de Liège.