LE DERNIER EFFORT
des échoppes qui s'y étaient accolées, s'entourait de musiciens, se donnait une garde d'archers, et se faisait construire un yacht luxueux pour ses promenades en Meuse (i). Si le peuple, privé de ses chefs et terrorisé par la présence de Humbercourt^ semblait se résigner au nouveau régime, des centaines de bannis rôdaient cependant sur les frontières et attendaient impatiemment l'occasion d'un coup de main. Poussés au désespoir par la confiscation de leurs biens, ils ne songeaient qu'à la vengeance^ et Louis XI n'avait pas manqué de leur donner asile et de les encourager sous main. La reprise des hostilités entre la France et la Bourgogne en 1468, les poussa à une suprême tentative. Lorsqu'on apprit dans la cité qu'ils avaient pénétré en Ardenne et s'étaient emparés de Monfort et de Ciney, l'espoir d'une délivrance possible releva les courages. Le cadavre du maître Guillaume de la Violette, que l'on avait accusé jadis de la ruine de Dinant, fut déterré pendant la nuit et jeté dans la Meuse (2). Quelques jours plus tard, le 9 septembre, profitant d'une absence momentanée de Humbercourt et de Louis de Bourbon, quelques centaines de bannis, portant sur leurs vêtements déguenillés la croix blanche de France, s'introduisaient à Liège au cri de « Vive le roi et les franchises ! » Les pauvres, les gens de métier les accueillirent comme des sauveurs. Ils affirmaient d'ailleurs que des troupes françaises allaient arriver. En les attendant, on s'empressa de barricader sommairement la ville et de confectionner des armes. Il est probable cependant que la majeure partie de la population espérait éviter une nouvelle rupture avec la Bourgogne. Pris de pitié pour ce peuple qui ne voulait pas mourir, le légat envoyé par le pape dans l'évêché, Onufrius, évéque de Tricarico, ne lui cachait pas ses sympathies et s'offrait à lui comme médiateur (3). Sa présence dans la ville qu'il avait refusé de quitter, donnait aux événements une apparence de légitimité. On croyait encore que l'on pourrait arriver, grâce à ses bons
(1) Adrien d'Oudenbosch, loc. cit., col. iBaj, i328.
(2) Ibid., col. 1327.
(3) St. Bormans, Mémoire du légat Onufrius sur les affaires de Liège (Bruxelles, i885),
Z86 LES GUERRES LIÉGEOISES
offices, au rétablissement des franchises. On n'en douta plus lorsque Louis de Bourbon surpris à Tongres, puis ramené à Liège, eut promis d'être bon seigneur à l'avenir, eut confié les fonctions de mayeur à Jean De Wilde, l'un des bannis, et proclamé l'amnistie. On s'empressa de déposer les bannières royales que l'on avait arborées, et l'évèque fut député auprès du duc pour implorer son pardon.
Mais Liège n'avait pas de pardon à attendre. Le jour même où Bourbon était rentré à Liège, Charles expédiait, à l'autre extrémité des Pays-Bas, le sauf-conduit qui amenait Louis XI à l'entrevue de Péronne. La nouvelle de l'insurrection des Liégeois, qu'il attribua aux intrigues de son ennemi, le porta à l'un de ces accès de fureur qui confinaient chez lui à la folie. jty^' Liège était dès lors irrémédiable perdue. Le duc allait châtier
sur elle la perfidie du roi et en faire l'instrument de l'humiliation sanglante qu'il voulait imposera celui-ci. Louis XI, on le sait, consentit à tout. Il poussa la bassesse jusqu'à assister en spectateur au sacrifice de ses victimes. Charles quitta Péronne en ordonnant à ses sujets de n'allumer les feux de joie pour la paix conclue avec la France qu'après l'accomplissement de sa vengeance sur les Liégeois (i).
Son armée parut le 26 octobre en vue de la cité, sur les hauteurs de Sainte- Walburge. Elle ne s'attendait pas à un combat, mais à une simple exécution militaire. Sans alliés, sans murailles, presque sans armes, Liège étonna ses vainqueurs par l'héroïsme de ses derniers jours.' N'espérant plus échapper à son sort, elle ne l'accepta point pourtant sans une lutte suprême. L'avant-garde bourguignonne, qui comptait entrer dans la ville sans coup férir, fut repoussée et désemparée. Le zj octobre, les Liégeois incendièrent le faubourg de Sainte- Marguerite, le 28, celui de Saint-Laurent. La fièvre obsidionale s'emparait du peuple. Quelques-uns proposaient de faire sortir les femmes et les enfants, de massacrer les prisonniers, puis de mettre le feu à la ville pour que le duc ne pût se vanter de l'avoir brûlée (2). Le 29, Goes de Strailhe, avec quelques cen-
(1) Philippe de Commines, Mémoires, éd. Dupont, Preuves, t. III, p. 236. (a) Adrien d'Oudenbosch, loc. cit., col. i338.