CHAPITRE IV
Né le 10 novembre 1433, Charles avait trente-deux ans lorsque, en 1465, il prit le titre de lieutenant de son père. Il avait reçu une éducation soignée. On trouve parmi ses précepteurs le savant artésien Antoine Haneron qui, l'année même de la mort de son maître, fonda le collège de Saint-Donat à l'université de Louvain. Des chevaliers bourguignons, le sire d'Auxy et Jean de Rosimboz, lui apprirent le maniement des armes. Mais Philippe veilla aussi à ce qu'il connût la langue et les mœurs de ses sujets thiois. A l'âge de treize ans, il fut fait roi de la gilde du Voetboog àe Bruges (i), et il apprit à parler couramment le flamand (2). Toutefois, élevé au milieu de l'étiquette de la cour et soumis à l'influence de sa mère, la sérieuse Isabelle de Portugal, qui semble avoir exercé sur lui une action profonde (3), il n'acquit jamais cette bonhomie au moins extérieure, qui rendit Philippe le Bon populaire dans les Pays-Bas. Ardent, mais concentré, il vécut isolé au milieu de sa cour, sans amis et sans confidents. Les beaux portraits où Van der Weyden (4) l'a représenté avec son teint basané^ ses cheveux noirs, contrastant étrangement avec ses yeux
(1) Gilliodts Van Severen, Inventaire des archives de Bruges, t. V, p. 294.
(2) G&chavd, Documents inédits, t. I.p. 212.
(3) Philippe de Commines, Mémoires, éd. Dupont, t. l, p. 8. Chastellain, t. IV, p. 344.
(4) L'un au musée de Bruxelles, l'autre à celui de Berlin.
bleus et clairs, sa bouche pincée et son menton poussé en avant, respirent on ne sait quel air de sauvagerie qui s'accorde parfaitement avec ce goût pour la tempête et les mers houleuses que signalent en lui ses contemporains ( i ) .
Il eut une jeunesse austère et sérieuse, adonnée à l'étude et à la lecture des anciens. L'histoire d'Alexandre, comme lui fils d'un Philippe, fut de bonne heure son livre préféré (2). Il s'appliqua à cultiver ses dons naturels pour l'éloquence (3) ; il aimait les arts, était passionné de musique (4), La chasteté absolue de ses mœurs, par quoi il se distingua de tous les princes du temps, s'allie bien à cet amour immodéré du travail qui forme un des traits saillants de son caractère. Il était, dit Chastellain, trop laborieux pour un prince (5). Soir et matin au conseil, examinant personnellement les affaires, préparant de nuit les réponses à donner aux ambassadeurs, s'interdisant le sommeil durant des semaines entières, voulant tout voir, tout connaître, tout diriger, il se montra aussi dur envers lui-même qu'ill'était pour les autres. Car il fut un maître sévère et redouté. Au milieu du faste de sa cour il imposa une discipline exacte et morose ; il insultait et rudoyait ses serviteurs et suscitait comme à plaisir les traîtres parmi eux. De sa mère il tenait un naturel défiant, soupçonneux, qui le fit croire aux présages et aux pratiques de l'envoûtement (6), et il était sujet, comme son père, à de terribles accès de fureur. « Il estoit aigre en son vouloir et agu en ses mots (7). » Sa violence et sa hardiesse se manifestèrent dès l'enfance, et l'ardeur de son tempérament était telle qu'il s'abstenait de vin et ne buvait que de la tisane ou de l'eau
(i) Olivier de La Marche, t. II, p. aoy.
(2) Les contemporains attestent sa connaissance approfondie de l'histoire ancienne. Commines, éd. Godefroy-Lenglet, t. III, p. 146. Gingins la Sarra, op. cit., t. II, p. 354.
(3) Sur son éloquence, cf. Chastellain, t. V, p. 128-140.
(4) Chastellain, t. VII. p. 229.
(5) Ibid., p. 229 et t. V, p. 362. Add. Commines, éd. Dupont, t. I, p. 5i. — Pendant l'expédition de Lorraine, en 1475,1e duc travaille tant qu'il mangea peine une fois en vingt-quatre heures. Gingins La Sarra, op. cit., t. I, p. 261.
(6) Commines, éd. Godefroy-Lenglet,t. II, p. 392. — Un ambassadeur milanais rapporte qu'il considérait le mardi comme un jour favorable à ses entreprises. Gingins La Sarra, op. cit., t. II, p. 25.
(7) Chastellain, t. Vil, p. 229.
rougie (i). Avec cela, dévoré d'orgueil, prétendant imposer sa volonté à tous, ne cédant jamais devant l'obstacle, usant ses forces dans une obstination fiévreuse et maladive qui le fit sombrer enfin dans la folie (2). Totalement dépourvu des éminentes qualités politiques de Philippe le Bon, il ne sut ni attendre ni faire naître les circonstances, ni déjouer les plans de ses ennemis, ni conserver ses alliés. Après avoir, par quelques coups de force, achevé l'unification des Pays-Bas, il perdit de vue le possible et le réel et « mit tant de choses en son imagination qu'il demeura soulz le faix (3) ». Il est impossible de savoir, et lui-même sans doute n'a jamais su exactement - ce qu'il voulait. A partir du siège de Neuss, en proie à un vertige d'ambition qui lui fait tout entreprendre à la fois, il s'abandonne à un rêve confus de domination universelle.
\/k. l'envisager au point de vue de l'histoire de Belgique, sa conduite apparaît en contradiction flagrante avec les traditions et les besoins du pays.^i la conquête de Liège et celle de la Gueldre se ramènent encore à la politique de Philippe le Bon qui les a préparées toutes deux, si la guerre du « Bien Public » a pour résultat de reprendre à Louis XI les villes de la Somme, si les entreprises sur l'Alsace se rattachent à des plans conçus déjà par Philippe le Hardi et s'expliquent par la nécessité de réunir la Belgique et la Bourgogne et par le désir de reconstituer le royaume de Lothaire, il n'en va plus de même des expéditions subséquentes.
Sans doute, les États bourguignons devaient être constamment exposés à l'hostilité de la France. Mais très forts déjà par . eux-mêmes, ils eussent pu tenir cette puissance en échec grâce à une alliance avec l'Angleterre et l'Allemagne. Rien ne les poussait à l'offensive. Dans ces contrées de commerce et d'industrie, la paix était le premier des besoins, et, dès 1468,
(1) Commines, éd. Dupont, t. II, p. Sg. Chastellain, t. VII, p. 23i,
(2) L'obstination maladive qu'il tenait de sa mère (Chastellain, t. IV, p. 844) est attestée par tous les contemporains. Voy. entre autres Chastellain, t. V, p. 436, Gingins la Sarra, op. cit., t. I, p. 79. — Dès 1464, Louis XI déclare que Charles est fou ou peu s'en faut. Perret, Histoire des relations de la France avec Venise, t. I, p. 418.
(3) Commines, éd. Dupont, t. I, p. 3 12.