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LES PAYSANS DE LA CÔTE

dans le plat -pays la situation de la noblesse. La chevalerie avait saisi avec empressement, sous un gouverneur aussi dévoué à ses intérêts que l'était Jacques de Châtillon, l'occasion qui s'oifrait à elle d'augmenter son influence et de combattre ainsi la diminution constante de ses revenus. La réaction nobiliaire qui se manifesta alors fut surtout sensible dans cette région àe polders et de iioateringen qui, s'étendant le long du bas Escaut et de la mer, du pays de Waes au Neuf- Fossé, contrastait si vivement avec le reste de la Flandre par la nature de son sol et par la condition de ses habitants.

Dans cette contrée conquise sur les flots, sur les marécages ou sur les bruyères, les paysans descendants des colons (hospites) qui avaient défriché et endigué la terre, n'avaient jamais été soumis au système domanial ; ils avaient conservé l'indépendance personnelle et la plupart d'entre eux étaient propriétaires. Au milieu du xiii^ siècle, des chartes leur avaient été octroyées, qui, par l'organisation politique qu'elles établissaient, achevèrent de les différencier du reste de la population agricole, lentement arrivée à la liberté et continuant à vivre sous la juridiction de seigneurs laïques ou d'abbés. Depuis le règne de la comtesse Marguerite, toutes les châtellenies de la côte, pays de Cassel, de Bruges, de Bourbourg et de Furnes, Franc de Bruges, terre des Quatre-Métiers et pays de Waes, possédaient leur loi, leurs privilèges et leur tribunal, jouissaient d'une large autonomie et constituaient des corporations territoriales reconnues et garanties par le droit public. Dans chacune d'elles, l'assemblée des keurheeren possédait une autorité analogue à celle qui, dans les villes, appartenait à l'échevinage, et les habitants ou keurbroeders, rattachés les uns aux autres par les liens de la défense et de la protection mutuelles, formaient, à côté des communes urbaines, autant de communes rurales.

Plus une telle organisation avait propagé chez les paysans l'énergie, la vigueur, l'aptitude à s'administrer soi-même et le sentiment de l'autonomie, plus les prétentions et les empiétements de la noblesse durent leur paraître intolérables. A peine leur pays avait-il passé au pouvoir des Français qu'ils se

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plaignaient de toutes parts d'être opprimés et réduits en servitude.

Aussi saluèrent-ils avec transport la révolte de Bruges en 1302. Quelques jours après, les gens du Franc et de la Westflandre accueillaient Guillaume de Juliers en libérateur. Leur soulèvement fut si général, leur attitude si menaçante, que les Leliaerts s'empressèrent de fuir sans essayer une vaine résistance. Cassel seul ne se rendit qu'après un siège. Dès le mois de juin, tout le pays, de Bruges au Neuf-Fossé, appartenait au peuple et se mettait en armes.

Pendant les deux ans que dura la guerre qui aboutit au traité d'Athis, ses habitants prirent une part active, sous la direction de Bruges, aux opérations militaires. Le contact continuel dans les armées avec les gens de métier, répandit chez eux les tendances démocratiques qui venaient de triompher dans les villes. La haine contre les nobles, contre les Leliaerts, contre la France qui les soutenait, s'empara de plus en plus des esprits. La chevalerie ayant émigré presque tout entière, les paysans demeurèrent seuls maîtres des châtellenies, les gouvernèrent à leur guise et s'accoutumèrent bientôt à l'exercice d'une autorité sans partage.

Dans ces circonstances, on comprend la fureur que dut provoquer le traité d'Athis. Les bannis rentraient en foule dans le pays, exigeant avec arrogance des dédommagements povir les pertes subies par eux pendant les troubles. Quoi d'étonnant dès lors si la paix apparut au peuple comme une trahison ? N'étaient-ce pas des nobles d'ailleurs qui l'avaient négociée et pouvait-on douter qu'elle ne fût une machination complotée entre le roi, le comte et l'aristocratie pour opprimer les petits ? Les âmes simples des gens du « commun » ne pouvaient comprendre les considérations politiques qui avaient contraint Robert de Béthune à cesser les hostilités. Pleins de confiance dans leurs forces, enflés de leurs succès sur les champs de bataille, ils craignaient d'autant moins la continuation de la guerre, qu'elle leur apparaissait avec raison comme la condition même de ce gouvernement démocratique auquel ils s'étaient habitués.

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Les tentatives du comte pour lever les amendes dues au roi provoquèrent à la fois dans les grandes villes et dans les campagnes de furieux soulèvements. En 1309, les habitants du pays de Waes se révoltèrent, mirent à leur tète des capitaines ou hooftmannen , chefs populaires dont le nom doit apparaître si souvent désormais dans l'histoire de Flandre, et Robert de Béthune dut faire appel à la chevalerie pour les réduire. Les rebelles ne déposèrent les armes qu'après une résistance désespérée : vingt-cinq capitaines furent bannis, cinq périrent sur le gibet, et entre la noblesse et le peuple exista dès lors un nouveau ferment de haine.

La reprise de la guerre contre la France (1310 à 1320) retarda de quelques années l'explosion de la guerre civile. Mais la paix définitive de 1320 devait infailliblement la faire éclater. Il fallait cette fois, coûte que coûte, accomplir les conditions des traités et fournir au roi la somme énorme de 1,500,000 livres dont 480,000 seulement avaient été payées.

Le pouvoir que les grandes villes s'étaient arrogé sur leurs alentours depuis le commencement du xiv^ siècle, explique la marche que prirent les événements. Gand, où après la répression d'émeutes formidables suscitées par les tisserands, la haute bourgeoisie s'était emparée du gouvernement municipal, parvint à empêcher, dans le pays de Waes et dans les Quatre- Métiers, une insurrection populaire. Mais Bruges, qui depuis l'expédition contre l'Ecluse avait recouvré une administration démocratique où dominait l'influence des métiers de la draperie, agit tout autrement. Sans doute elle n'entendait nullement favoriser, dans les territoires qui l'environnaient, des mouvements d'indépendance qui les eussent soustraits à son autorité. Depuis de longues années elle s'eJÊforçait de restreindre les privilèges du Franc, et, tout récemment encore, elle n'avait pas hésité à faire briser les métiers à tisser dans les villages de sa châtellenie (i). Mais une révolte en Westflandre était trop favorable à ses intérêts pour qu'elle cherchât à s'y opposer. Le

(1) Le 27 octobre i322, Bruges s'était fait, en effet, octroyer par le comte un privilège supprimant l'exercice de la draperie dans les villages de la châtellenie. Gilliodts Van Severen, Of. cit., t. I, p. SSj.

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refus opiniâtre des paysans à payer les amendes et la rente du « transport » ne devait-il pas lui permettre d'échapper ellemême à ces odieuses contributions ? Une levée en masse contre les nobles pouvait-elle ne pas être appuyée par les tisserands et les foulons qui aspiraient depuis si longtemps à l'égalité sociale? On ne peut guère douter que, dès les premiers symptômes d'agitation qui, peu après l'expédition contre l'Écluse, se manifestèrent dans le Franc et dans la châtellenie de Fumes, Bruges n'ait encouragé les émeutiers. L'instigateur et bientôt le chef principal du soulèvement, Nicolas Zannekin, figurait au nombre de ses haghepoorters .

Ce que nous savons de ce Zannekin suffit à montrer combien la révolte des paysans de la Wesflandre diffère des deux autres grandes insurrections rurales du xiv^ siècle : la Jacquerie de 1357 et la rébellion anglaise de 1382. A la différence de& chefs de la première et de Wat Tyler, qui a donné son nom à la seconde, Zannekin n'était rien moins qu'un misérable. Il possédait dans le village de Lampernisse des terres étendues, et la grande majorité des hommes qui se placèrent sous ses ordres appartenaient à cette classe de petits propriétaires si nombreux dans les châtellenies de la côte. Ce ne fut pas la misère qui mit les armes aux mains de ses partisans, et, par sa longue durée comme par son organisation, leur soulèvement diffère du tout au tout de ces explosions soudaines qui effrayèrent plus tard la France et l'Angleterre, mais qui furent aussi courtes que violentes. Il nous apparaît comme un essai de révolution tenté par des paysans robustes, pleins de confiance en euxmêmes, capables de vouloir et de persévérer, inspirés d'idées égalitaires et décidés à se débarrasser pour toujours d'une noblesse détestée. Le but qu'il poursuivit de plus en plus nettement, à mesure qu'il grandit en force et en intensité, ce fut l'établissement d'une démocratie rurale et d'un régime agraire où le sol eût appartenu tout entier à ceux qui le travaillaient.

Le point de départ de la révolte doit être cherché dans la conduite des keurheeren appartenant à la noblesse qui, rentrés dans les châtellenies après la paix avec la France, avaient profité de leurs charges pour s'indemniser des dommages

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