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CARACTÈRE SOCIAL DE LA RÉVOLTE S

soufferts par eux pendant leur émigration. On les accusait de taxer arbitrairement les contribuables, de s'attribuer illégalement des frais de vacation, de distribuer des dons et de contracter des emprunts sans rendre compte de leur gestion. Des émeutes éclatèrent pendant l'hiver de 1323, dans le Franc de Bruges tout d'abord, puis bientôt dans les territoires de Furnes et de Bergues. Elles ne furent pas sérieusement réprimées. D'ailleurs les griefs des insurgés étaient réels et après une enquête conduite par Robert de Cassel et les échevinages de Gand, de Bruges et d'Ypres, ils obtinrent satisfaction sur tous les points. La sentence rendue par les arbitres (28 avril 1324) proclama une amnistie générale, déposa quelques-uns des keiirheeren, et mit à la charge des magistrats les dépenses qui avaient été effectuées sans le consentement du peuple.

Celui-ci l'emportait donc, mais il ne devait pas se contenter de ce premier succès. Il le salua comme le gage d'une victoire plus complète. Il crut l'occasion venue de renverser définitivement l'ordre social établi. Quand arriva le temps de la moisson, on vit les paysans refuser le payement des dîmes et demander que les blés des monastères fussent distribués aux pauvres.

Cette attitude caractérise suffisamment l'état des esprits. Elle montre combien, pendant les derniers troubles, les tendances démocratiques qui, depuis le commencement du siècle, fermentaient au sein des classes populaires, s'étaient affermies et précisées. Il ne s'agissait plus du redressement de quelques abus. Ce n'était plus à la seule noblesse qu'on en voulait. Le peuple considérait maintenant comme ses ennemis naturels tous ceux qui vivaient de la rente du sol et pour lesquels il travaillait. En face des nobles et des riches, les petits propriétaires, les petits fermiers libres de la côte s'unirent en un même sentiment de classe. Dès la fin de l'année 1324, la guerre surgit entre les deux groupes.

Ce fut une guerre d'extermination. Les paysans et la chevalerie rivalisèrent d'atrocité. Pendant que les bandes populaires, sous la conduite de leurs hooftmannen , pillaient et incendiaient

les châteaux des nobles et massacraient, avec des raffinements inouïs de cruauté, les riches qui avaient le malheur de tomber entre leurs mains, le comte mandait à son oncle Robert de Cassel de contraindre les révoltés « soit par leur maison ardoir, soit par aus ochire et tuer, soit par aus leur biens et leurs terres faire noiier ou en quelconque autre manière que faire le pores et sorés par vous ou par vos gens ».

On trouve dans le Kerelslied, la seule chanson de l'époque que nous ayons conservée, un écho de ces luttes sans merci. Toute vibrante de haine, elle dépeint le kerel à la longue barbe, mal vêtu, gorgé de lait caillé et de fromage, qui, plein d'arrogance, rêve, quand il est ivre, que l'univers entier lui appartient, et veut se soumettre la chevalerie. Les moqueries, les injures, les malédictions augmentent de strophe en strophe et aboutissent enfin à un sauvage cri de guerre : « Nous ferons hurler les kerels en lançant nos chevaux à travers leurs champs; nous les traînerons sur la claie, nous les pendrons; ils ne peuvent nous échapper, il faut qu'ils tombent sous le joug (i) ». Le seul commentaire qui convienne à une telle poésie se trouve dans les paroles d'un moine contemporain : « Telle fut la peste de l'insurrection que les hommes prirent la vie en dégoût (2) ».

Ce qui frappe dans le soulèvement des châtellenies de la côte, ce n'est pas seulement sa violence, mais aussi sa longue durée. Celle-ci serait inexplicable si l'on ne savait que Bruges, dès le début favorable au mouvement, en prit ouvertement la direction à partir de 1324. La démocratie urbaine seconda la démocratie rurale. Les tisserands et les foulons, maîtres de la grande cité, combinèrent leurs efforts avec ceux des paysans. Des moines, des prêtres, se déclaraient pour le peuple. Une propagande où l'idéal évangélique se mêlait confusément à de vagues aspirations communistes et à une ardente haine de classe, s'organisa. On rencontrait dans les cimetières de la

(O On trouvera le Kerelslied dans Kervyn de Lettenhove, Hist. de Flandre, t. II, p. 538 et dans Liliencron, Historische Volksliederen, t. I, p. 3».

(2) « Duravitque pestis ista postea per biennium et in lantum ubique desaevit, quod taederet homines vitae suae ». Chron. comit. Flandr. Corpus citron. Flandr., t. I, p. 202.

l'anarchie politique 85

Westflandre des démagogues haranguant la foule, annonçant l'avènement d'une ère nouvelle, et s'emparant des esprits par la chaleur de leurs convictions et de leur enthousiasme (i). Les petites villes des environs de Bruges suivirent bientôt l'exemple de la métropole, et quand à Ypres les métiers insurgés à leur tour eurent appelé les bandes conduites par Zannekin, il put sembler que le règne des pauvres allait se réaliser.

Mais Gand échappa à la contagion. Les poorters qui y dominaient, d'autant plus hostiles à la cause populaire que son succès eût assuré la prépondérance de Bruges, se firent les champions de la résistance. Leur ville servit de refuge et de place d'armes aux émigrés et aux nobles de la Westflandre. A l'imitation des insurgés, ils confièrent le pouvoir à des hooftmannen. Une révolte des tisserands fut écrasée, des garnisons furent mises dans les forteresses de la châtellenie et dans le pays de Waes qui s'agitait.

La lutte devint plus âpre encore, lorsque Louis de Nevers surpris à Courtrai, menacé de mort, éclaboussé du sang de ses conseillers égorgés sous ses yeux, fut tombé aux mains des Brugeois. Tandis que, sous la pression du peuple, il cédait le gouvernement à son oncle Robert de Cassel, dont l'inimitié n'avait cessé de le poursuivre depuis son avènement et qui cherchait sans doute à la faveur des troubles à s'emparer du comté, les Gantois donnèrent le titre de Ruwaert à Jean de Namur. Ainsi la dynastie se divisait contre elle-même et fournissait leurs chefs aux partis irréconciliables qui se disputaient la Flandre.

Le roi de France ne pouvait se désintéresser plus longtemps des événements. Non seulement, depuis le commencement de la révolte, les amendes imposées par le traité d'Athis n'avaient plus été payées, mais le parti populaire avait pris, depuis qu'il obéissait à la direction de Bruges, une attitude nettement hostile à la couronne. Il refusait de laisser circuler en Flandre

(1) N. de Pauw, L'enquête de Bruges après la bataille de Cassel {Bullet. de la Comm. royale d'Histoire, 5" série, t. IX [1899], p. 665 et suiv.), — Pour la participation de certains membres du clergé à la révolte, voy. H. Stein, Les conséquences de la bataille de Cassel pour la ville de Bruges et la mort de Guillaume de Deken son ancien bourgmestre {ibid., p. 658).

les monnaies royales, il s'emparait du château de Helchin dans l'évêché de Tournai et y plaçait des troupes, enfin il entretenait avec l'Angleterre des négociations suspectes. N'était-il pas à craindre d'ailleurs, que la conduite de ces ouvriers et de ces paysans qui tenaient leur suzerain en prison, usurpaient ses droits, nommaient des fonctionnaires, ne fût tôt ou tard pour le royaume d'un dangereux exemple? Le 4 novembre 1 325, le roi faisait lancer l'interdit sur les révoltés, les accusait de lèse-majesté, et les sommait de rentrer dans l'obéissance. En même temps, il adressait des lettres menaçantes à Robert de Cassel, confisquait ses biens dans le Perche, supprimait les relations commerciales entre la France et la Flandre, prenait les Gantois sous sa sauvegarde, et concentrait des troupes à Saint-Omer.

Cette attitude affaiblit la force des rebelles. Robert de Cassel, voyant ses intrigues déjouées, n'hésita pas à abandonner le parti populaire, et, pour rentrer en grâce, se signala par son zèle à le combattre. L'interdit angoissait les consciences, la suspension du commerce nuisait aux intérêts de tous. Une scission se fit parmi les révoltés. Les plus modérés d'entre eux demandèrent et obtinrent la mise en liberté de Louis de Ne vers. Le roi, impliqué à ce moment dans de graves difficultés avec l'Angleterre, se montra prêt à négocier, et, le 19 avril 1326, la paix fut conclue à Arques près de Saint- Omer, Elle décidait la démolition des forteresses construites pendant les troubles, le payement des amendes dues à la France, la suppression des « nouveautés » introduites par les révoltés, la destitution des capitaines. On dédommagerait les églises et les abbayes des pertes souffertes par elles, et on donnait 10,000 livres au comte. Robert de Cassel obtenait son pardon. L'interdit était levé.

On put croire un instant que l'ordre allait être restauré. Le .comte envoya ses baillis reprendre leurs postes en Westflandre. Un parti considérable aspirait au repos et se montrait disposé à rentrer dans la légalité. Mais les capitaines accoutumés au pouvoir, ne cherchaient qu'à se maintenir. Ils se sentaient soutenus et encouragés par un nombre considérable de parti-

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