CHAPITRE PREMIER
L'histoire politique des Pa5^s-Bas jusqu'au commencement du xiv^ siècle présente, comme on a cherché à le montrer dans le premier volume de cet ouvrage, un double mouvement de bascule.
Solidement reliée à l'Allemagne par la forte main des Ottons, la Lotharingie profite au xii^ siècle de l'ébranlement communiqué à cette puissance par la guerre des investitures pour s'en détacher peu à peu. Ses princes laïques secouent le joug des évêques ; son duc cesse d'être un gouverneur impérial. Elle se morcelle bientôt en une série de principautés qui, au milieu des troubles du grand interrègne (1254-1273), acquièrent une indépendance presque complète et sur lesquelles le Saint-Empire Romain n'exerce plus aucune autorité.
De son côté, la Flandre suit tout d'abord une évolution bien différente. Grâce à la faiblesse des premiers rois capétiens, ses comtes jettent facilement les bases d'une formidable puissance territoriale, et, pendant longtemps, leur autonomie se développe avec une liberté d'allures qui contraste au plus haut point avec la situation précaire où le duc et les évêques impériaux réduisent, au x^ et au xi^ siècle, leurs voisins de Hainaut ou de
Brabant. Mais à la même époque où les forces de l'Allemagne diminuent, celles de la France augmentent, si bien que, par un curieux renversement de la situation antérieure, au moment où les princes de la rive droite de l'Escaut n'ont plus à compter avec les empereurs, ceux de la rive gauche se voient réduits à défendre contre les Capétiens, leur héritage et leur seigneurie.
A partir du règne de Philippe-Auguste (i 180-1223), le péril grandit rapidement. La France ne cherche plus seulement à réduire la Flandre. Animée de plus hautes ambitions, sa politique envisage désormais le comté comme le pivot d'un vaste mouvement tournant qui fera tomber tous les Pays-Bas en son pouvoir et portera ses frontières jusqu'au Rhin. Un instant, sous Philippe le Bel, ce plan semble à la veille de réussir. Mais le roi n'a compté qu'avec les princes. Il a cru qu'il lui suffirait d'abattre les Dampierre, de s'allier aux d'Avesnes et de se concilier ou de se gagner le duc de Brabant et l'évêque de Liège, pour arriver à ses fins. Il n'a pas tenu compte de ces riches communes flamandes, travaillées depuis longtemps par de terribles luttes sociales, et où le peuple des artisans voit dans le triomphe des fleurs de lys la ruine de ses plus ardents espoirs. L'annexion du comté est à peine achevée, qu'avec une force irrésistible les masses ouvrières se soulèvent, et, contre toute attente, triomphent de la chevalerie française dans les plaines de Courtrai, rétablissent sur le trône Robert de Béthune et ferment à Philippe le Bel le chemin de la Belgique. La Flandre, il est vrai, sort démembrée de la lutte. En signant la paix de 1320, elle abandonne au roi ce qui lui restait encore de ces vastes terres wallonnes qui s'étaient jadis étendues jusqu'à la. Canche. Mais ce sacrifice accompli, la part du feu est faite. La frontière du comté qui n'a cessé de s'infléchir au nord depuis le commencement du xiir siècle, s'arrête décidément à la Lys. Amoindrie de l'Artois tout d'abord (11 91-12 12), maintenant de Lille, de Douai et de Béthune, la Flandre forme désormais un territoire exclusivement germanique. C'est bien plus que le cours d'une rivière qui la sépare de la France, c'est surtout, comme le comprend déjà l'intel-