INTRODUCTION
ligent chroniqueur Villani (i), le contraste de la langue et des mœurs. La longue guerre qu'elle vient de soutenir a éveillé chez elle le sentiment national. Bilingue, la Flandre plongeait jadis pour ainsi dire ses racines dans la France. Thioise, elle se sentira à l'avenir, sinon étrangère à elle, du moins différente d'elle. Ainsi un nouvel obstacle protège dès lors les Pays-Bas contre l'absorption française, les flanquant sur leur point le plus menacé comme un solide bastion.
En même temps que la marche des événements politiques provoquait, au commencement du xiv'' siècle, ce premier recul de l'influence française, d'autres causes encore contribuaient au même résultat. La France, en effet, cessait d'être le grand marché des Pays-Bas. Les foires de Champagne, qui avaient formé jusqu'à la fin du xiii^ siècle le débouché par excellence de l'industrie nourricière de la région, la draperie, perdent toute importance depuis que les progrès de la navigation ont établi entre les côtes belges et les contrées du Nord et du Midi, des relations faciles et rapides. Le commerce maritime, admirablement favorisé par la configuration géographique, devient la principale source de la vie économique des Pays-Bas. De Bruges d'abord, puis d'Anvers, il rayonne dans leurs divers territoires et tend de plus en plus à les amalgamer les uns aux autres, à établir entre eux une solidarité d'intérêts qui contribue puissamment à préparer l'État qu'y fonderont les ducs de Bourgogne. Dès lors, la France ne joue plus dans leur mouvement commercial qu'un rôle secondaire, incomparablement moins important que celui de l'Angleterre ou de la Hanse.
Il ne faut pas oublier enfin, si l'on veut sainement apprécier la situation qui apparaît depuis 1320 environ, que les successeurs de Philippe le Bel se trouvèrent hors d'état de continuer vigoureusement la politique de ce prince. La réaction féodale qui éclata sous leur règne, puis bientôt après la guerre avec l'Angleterre, paralysèrent leurs forces. Sans doute, l'intervention des rois de France auprès des princes des Pays-Bas reste singulièrement active et hors de toute comparaison avec
(1) J. Villani, Historié Florentine, éd. MuT&tovi, Scriptores rerum Italicarum, t. XIII, p. 5o2 (Milan, 1728).
celle des empereurs. Mais le temps est passé où ils les traitaient en clients et en protégés. Ils ne leur donnent plus d'ordres : ils cherchent à se les concilier par des mariages ou des faveurs de toute espèce. Ils sentent bien qu'ils ne peuvent plus s'en servir qu'en se les gagnant, et leur conduite vis-à-vis d'eux rappelle celle que, plus d'un siècle auparavant, les Hohenstaufen avaient adoptée à l'égard de Baudouin de Hainaut (i). A vrai dire, d'ailleurs, l'attitude des princes au xiv^ siècle ressemble assez exactement à ce qu'elle a été au XII*. Ne se sentant plus écrasés par cette France toute puissante qui les fait trembler depuis cent ans, ils reprennent leur ancienne liberté d'allures. Placés entre trois grands Etats qu'une guerre formidable va mettre aux prises, ils choisissent leur parti au mieux de leurs intérêts. Ils sont Anglais ou Français, comme ils étaient jadis Guelfes ou Gibelins, non par conviction mais par calcul, et prompts à changer de camp s'ils y trouvent leur avantage. La nature des questions politiques qui troublent l'Europe est faite à souhait pour leur permettre de n'agir qu'à leur guise. En face du roi de France, dont la légitimité est contestée par l'Angleterre, et de l'empereur Louis, frappé d'anathème par le pape, quoi de plus aisé que d'invoquer des scrupules de conscience quand l'obéissance devient pénible ou paraît désavantageuse. Au surplus, que craindre de suzerains occupés ailleurs, et qui, bien loin de nourrir des projets d'annexion, se montrent trop heureux de payer à bon prix l'alliance précaire d'un prince féodal ?
Ainsi la situation des Pays-Bas au xiv^ siècle est bien différente de ce qu'elle était au xiii^. Presque aussi libres vis-à-vis de la France qu'ils le sont depuis longtemps vis-à-vis de l'Allemagne, et en quelque sorte livrés à eux-mêmes, en l'absence d'une puissance assez forte pour leur imposer son ascendant, ils revêtent un aspect nouveau et il importe, en abordant l'étude d'une période si riche en événements de toutes sortes, de se rendre compte tout d'abord des modifications qu'elle présente, et, s'il se peut, d'arriver à en débrouiller la complexité déconcertante.
(i) Voy. le tome I de cet ouvrage (2« édit.), p. 201.