Manche, arr. Avranches, c. Pontorson
dont il est, en quelque sorte, le complément*. Du Guesclin avait joué un rôle si brillant pendant le siège de Rennes que le bruit des exploits du chevalier breton était, sans doute, parvenu jusqu'aux oreilles du duc de Normandie, et Charles de Blois, qui se trouvait alors à Paris, avait dû faire valoir avec chaleur les services d'un de ses sujets les plus fidèles. Toutefois, si notre héros fut appelé au commandement de quatre forteresses auxquelles leur situation sur les confins de la Normandie et de la Bretagne donnait une importance de premier ordre, il est probable que ce fut surtout grâce à la recommandation de Pierre de Villiers, qui avait pu apprécier le courage et les talents militaires de Bertrand pendant le long séjour qu'il avait fait à Pontorson comme capitaine de cette forteresse.
Pontorson est sur la rive droite et non loin de l'embouchure du Couesnon', rivière qui, comme on sait, sépare la Normandie de la Bretagne. Philippe, duc d'Orléans, frère du roi Jean, s'étant marié le 18 janvier 1344 & Blanche de France, comtesse de Beaumont, fille de Charles lY dit le Bel et de sa troisième femme Jeanne d'Évreux, Philippe d'Évreux, à la suite d'un procès entre lui et la veuve de Charles le Bel sa sœur, au sujet de l'héritage du royaume de Navarre, avait assigné cinq mille livres de rente en France et en Normandie à Marie et à Blanche de France, filles de sa dite sœur. La châtelle-
1. Diaprés d'Argentré {Hisl. de Brtt., 3* édit., p. 414 et 415), dont la Tersion a été adoptée jasqa*à ce jour par tous les historiens, c'est seulement après la conclusion du traité de Brétigny que le roi Jean, à son retour d'Angleterre, aurait pris du Guesclin à son service et lui aurait fait donner, par le duc d'Orléans son frère, la capitainerie de Pontorson.
2. Nous signalons un plan de Pontorson conservé aux Archives Nationales, section administrative, série N, 3* classe, Manche, n* 9. La légende de ce plan dit que la pont de Pontorson sépare les deux provinces pour la tpiritael seulement.
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RgUTe et où la vie d'ici-bas devient si belle qu'elle prend quelque chose de la vie d'en haut. On raconte une légende qui témoigne du prestige dont fut entouré le Mont- Saint-Hichel aux plus grands siècles du moyen âge. Un jour que Norgot, évoque d'Avranches, qui vivait au commencement du onzième siècle, assis à l'une des fenêtres de son palais épiscopal, portait ses regards du côté de la mer, il lui sembla que la célèbre abbaye était tout en feu. Il flt prendre aussitôt des informations, et l'abbé déclara que lui et ses moines n'avaient rien vu ni rien entendu de ce que disait l'évéque. Alors, ajoute dom Huynes qui rapporte cette légende*, tous reconnurent que ce feu qu'avait vu le prélat n'était autre chose que la présence des bienheureux esprits qui visitaient cette montagne, et l'évéque Norgot n'eut rien de plus pressé que de se démettre de sa charge épiscopale pour se faire moine au Mont-Saint-Michel. Quoi qu'il en soit du phénomène qu'avait cru observer le bon évoque d'Avranches, l'explication qu'en donnèrent les contemporains respire la plus touchante poésie : le monastère du Mont- Saint -Michel apparaissait aux hommes du onzième siècle si au-dessus de la terre qu'il leur semblait se confondre avec le ciel et n'être pas indigne de la véné^ ration même des anges.
Il importait d'autant plus de protéger le Mont-Saint- Michel, en le confiant à la garde de du Guesclin, que l'église de la célèbre abbaye, considérée comme but de pèlerinage, ne fut jamais plus fréquentée qu'au quatorzième siècle. La place que les voyages d'agrément occupent dans la vie de nos jours, les pèlerinages la tenaient dans l'existence de nos pères. Mais aujourd'hui, malgré
1. Histoire générait de Vabbaye du Mont-Saini-Miehel^ par dom Haynes, publiée par M. Eugène de Robillard de Beaurepaire, t. I, p. 66 à 68.
252 CHAPITRE Vm.
la facililé beaucoup plus grande des commimkmtioiis, les gens riches ou du moins aisés entreprennent seuls de grands voyages pour leur instruction oo pour leur plaisir. Autrefois, au contraire, les classes laborieuses, les paysans et les ouvriers des villes, étaient précisément celles qui s'adonnaient le plus aux pèlerinages. On abusait même de cette forme de dévotion en y admettant prématurément les enfants. Il n'était pas rare alors de rencontrer par les chemins des petits garçons de dix à douze * ans et au-dessous ' qui se rendaient par bandes à un pèlerinage, quelquefois lointain, en vivant d'aumônes et en chantant des cantiques. D'ailleurs il y avait, outre les pèlerins volontaires, les pèlerins forcés. Le plus souvent, lorsque les rois de France accordaient à un criminel sa grâce, ils le condamnaient à se rendre en pèlerinage, dans un délai fixé, à quelque célèbre sanctuaire, pour y demander pardon à Dieu et y déposer telle ou telle offrande, un cierge, par exemple. Les plus coupables devaient faire le voyage nu-pieds et en chemise, les autres à pied et en jeûnant au pain et à Teau. Nous avons dressé, d'après les registres de la chancellerie royale, la liste de ces sanctuaires pour ainsi dire officiels, liste qui n'est pas sans intérêt, quand on songe à la place énorme que tenaient, à tort ou à raison, les pèlerinagi^s dans la vie du moyen âge. On y remarquera une lacune où s'accuse bien la politique suivie par les rois de France pendant tout le cours du quatorzième siècle dans la question du siège de la papauté. Tandis
I . VKiil nmllos parrulos de partibus Blesensi et Francie, oj^a/w duo- A .:.H W Ym ft octo annorum vel ciita, ut sibi TÎdetur, ad scpulchnim t::,^;.^^ s'..H d« tombeau de Cbarles ^e «lois à <lui^^^^ en iJi^lagnO artluenles... de elemosinis vivebant. . Bibl. Nat., mss. lat.,
Aliquoliena «e« annorum. • /*»«., r iw \ .
qu'on impose en certaines occasions aux criminels graciés des voyages en Chypre, au Sinaî, à Jérusalem, on ne les condamne pas une seule fois à se rendre en pèlerinage à Rome *..
Le dauphin Charles parait avoir eu pour le pèlerinage du Mont-Saint-Michel une dévotion particulière dont hérita, du reste, son fils et successeur, l'infortuné Charles YI '. Le trait suivant, qui nous est fourni par un do-
1. Voici la liste de ces sanctuaires rangés par ordre alphabétique : Chypre (le sanctuaire n*est pas spéciûé). Ârcb. Nat., sect. bist., JJ 122,
Jérusalem. Arcb. Nat., sect. jud., x »• 7, f" 126 v* à 130.
Mont-SaintrMicbel. JJ 110, n* 346.
Noire-Dame de BouIogne-sur-Mer. JJ 94, n* 19. JJ 95, n" 14. JJ 107, n« 280. JJ 122, 235. Bibl. Nat., Chartes royales, y, 235.
Notre-Dame de Chartres. JJ 95, n* 14. JJ 111, n» 101. JJ 113, n* 222.
Notre-Dame des Doms, à Avigpnon. JJ 121, n* 197.
Notre-Dame de Lience (auj. Liesse, Aisne, arr. Laon, c. Sissonne). JJ 94, n* 19. JJ 110, n* 313. JJ 122, n" 119, 249.
Notre-Dame de Montfort (Eure, arr. Pont-Audemer). JJ 122, n* 235.
Notre-Dame du Puy en Vêlai. JJ 119, n'^ 97, 164. JJ 123, n" 186.
Notre-Dame de Rocamadour (Lot, arr. Gourdon, c. Gramat). JJ 86, n«419. JJ87, n-319.
Notre-Dame de Vauvert (Gard, arr. Nîmes). JJ 123, n* 186.
Saint-Antoine de Viennois (Isère, arr. et c. Saint-Marcellin). JJ 120, n»83.
Sainte-Catherine du mont Sinaï. JJ 91, n* 275.
Saint-Gilles de Provence (auj. Saint-Gilles du Gard, Gard, arr. Nîmes). JJ 119, n» 12. JJ 122, n- 148, 329.
SaintnJacques en Galice. JJ 119, n* 11. JJ 122, n" 61.
Saint-Julien du Mans. JJ 145, n" 368.
Saint-Lubin de Gravant (Eure-et-Loir, arr. Dreux, c. Brezolles). JJ 120. n» 253.
Saint-Maur des Fossés (Seine, arr. Sceaux, c Charenton). JJ 113,
Saint-Maurice du Buisson. JJ 89, n* 274.
SaintrNicolas de Bar (à Bar-sur-Aube, Aube). JJ 91, n" 275.
Saint-Thibault en Auxois (Câte-d'Or, arr. Semur, c. Vitteaux). JJ 86, n* 374.
2. Les historiens de Charles VI n*ont pas fait mention d*un pèlerinage que le malheureux roi, en butte aux premières atteintes de la maladie qui
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de leur fidélité. La gloire du Mont-Saint-Michel, au quatorzième siècle, c'est d'avoir été un véritable sanctuaire de ce sentiment national que la guerre de Cent ans développa, pour ne pas dire éveilla avec tant d'énergie. Depuis dix ans que durait la lutte contre les Anglais, les religieux avaient montré un patriotisme admirable. Leur abbé, Nicolas le Vitrier, qui avait vu le jour sur le pittoresque rocher dont le monastère forme le couronnement féerique, avait armé ses hommes et serviteurs, « faisant luy mesme, ajoute dom Huynes, historien du Mont-SaintrMichel, un tel guet autour de ce rocher que jamais nul Anglois durant ces troubles n'y mit le pied*. » Pour récompenser cette grandeur de courage, le dauphin accorda à Nicolas le Vitrier le 27 janvier 1357 des lettres patentes portant que le capitaine du Mont- Saint-Michel ne serait désormais autre que l'abbé ou celui que l'abbé désignerait au roi. Nicolas, dont la modestie égalait le patriotisme, désigna sans doute GeofTroi de Castegny, car cet écuyer est mentionné comme capitaine de la garnison du Mont dans un acte du 1 1 juillet 1357. Geoffroi de Castegny fut remplacé le 13 décembre sui* vaut par Bertrand du Guesclin, ou, s'il fut maintenu, il se trouva placé sous les ordres du nouveau capitaine de Pontorson. Mais, afin que la nomination de Bertrand ne pût préjudicier au privilège accordé à l'abbé du Mont- Saint-Michel le 27 janvier précédent, le duc de Normandie confirma ce privilège le 22 décembre 1357'. Déjà, du temps que Pierre de Villiers exerçait le commandement dont hérita Bertrand, il avait sous ses ordres la
1. Histoire générale de Vabbaye du Monl^aint-Michel au péril de la mer y par dom Jean Huynes» publiée par £. de Robillard de Beaurepaîre, t. Il, p. 93.