V. le n* XVI des pièce» juslificalivcs
278 CHAPITRE Vin.
OÙ du Guesclin est à peine mentionné, si Ton veut se faire une idée de Tactivité guerrière que dut déployer notre héros comme capitaine de Pontorson pendant cette terrible année 1358. Tout ce qu'on sait, c'est que Bertrand se fit adorer des soudoyers placés sous ses ordres et aussi des habitants du pays où son nom est encore aujourd'hui Tobjet d'une vénératfon particulière. Quel ne fut pas l'étonnement,. quelle ne fut pas la reconnaissance de ces populations, accoutumées à être foulées par les gens de guerre, qulls fussent Anglais, Navarrais ou même Français, en trouvant, peut-être pour la première fois, un capitaine assez ferme et assez humain en même temps pour mettre les personnes et les biens des laboureurs à l'abri de toute atteinte 1 Le renom de du Guesclin comme protecteur du pauvre peuple des campagnes devint bientôt légendaire.
La première condition & remplir, quand on veut que le soldat ne vive pas aux dépens des paysans, c'est de le payer régulièrement. Bertrand le comprenait si bien qu'il fut, toute sa vie, en lutte contre les trésoriers des guerres et autres financiers auxquels il arrivait de ne pas s'acquitter dans les termes convenus envers les gens d'armes enrôlés sous sa bannière. La garnison de Pontorson se composait, comme on l'a vu plus haut, de soixante hommes d'armes et de soixante archers; et^ dès le 13 décembre 1357, le dauphin Charles avaitmandé aux généraux élus à Paris de prélever sur les subsides octroyés pour la guerre la solde de cette garnison. Mais ces ordres ne furent pas exécutés et pour cause : le Trésor était vide. Dominés en matière de finance comme e» politique et en administration, moins par l'esprit de réforme que par la passion révolutionnaire, les États généraux avaient promulgué, au commencement de 1357^
une sorte d'impôt sur le revenu qui n'avait rien produit*. Aussi, dans une réunion tenue en janvier 1358', quelques jours seulement après le mandement rendu au proGtde du Guesclîn, ils avaient dû recourir à l'expédient honteux qu'ils avaient mis naguère leur honneur à flétrir : ils avaient décrété raffaiblissementde la monnaie et décidé que le duc de Normandie toucherait le cinquième du profit, dont les quatre autres cinquièmes seraient affectés & la défense du royaume. Cette ordonnance, abusive au point de vue monétaire, avait été le prélude d'événements politiques plus fâcheux encore. Le triomphe de la démagogie à Paris, le massacre de Régnant d'Acy, des maréchaux de Normandie et de€hampagne, Teffacement complet du régent, contraint de se sauver de Paris et de chercher un refuge en province, avaient porté le désordre financier à son comble. Les États, du reste, s'étaient fait de bonne heure un système de serrer les cordons de la bourse pour triompher plus sûrement delà résistance qu'ils pouvaient rencontrer de la part du dauphin \ Telle fut la détresse où ce
i. Grondés Chroniques, t. VI, p. 21 à 25. Cet impôt ou capitation, qui atteignait la noblesse et le clergé aussi bien que le peuple, était parfaitement juste en théorie, mais il n'était pas pratique. Un pareil impôt eût été excessivement difficile à établir, alors même que le pouvoir central eût été très-fort; c'est assez dire qu'il n'avait aucune chance d'être perçu au lendemain du désastre de Poitiers. On se procura un peu d'argent en faisant financer les fonctionnaires plus ou moins suspects que les États, comme on sait, avaient destitués en masse. Arch. Nat., sect. hist., JJ 89,
2. Grandes Chroniques, t. VI, p. 80 et 81. Le 11 janvier 1358, le duc de Normandie dit devant le peuple de Paris assemblé aux halles, que « de toute la finance qui avoit esté levée ou royaume de France, depuis que le« Trois Estas avoicnt eu le gouvernement, il n'en avoit ne denier ne maille. • Ibid,, p. 78.
3. « Fu le dit monseigneur le duc (de Normandie) si mené que il n'avoit denier de chevance, pourquoy il convenoit que il feist tout ce que tes dessus dis de Paris vouloient. • Gr, Chron,^ t. VI, p. 62.
jeune prince se trouva réduit qu'il dut emprunter des sommes même modiques à ses conseillers, comme un particulier tombé dans la gène, pour qui le plus petit appoint n'est pas à dédaigner. Le 5 novembre 1358, Pierre Paien, chevalier et conseiller du roi, donna quittance à Gillet Traguenaz, receveur général des impositions de la ville et vicomte de Paris, « de cent deniers d'or prô^ tés naguère au régent à son besoin, pour le fait de ses guerres *. »
En quittant Paris, le régent, plus clairvoyant et plus prompt à se décider que ne le fut plus tard Louis XVI, voulait circonscrire l'incendie allumé par quelques factieux avant qu'il n'eût eu le temps de se communiquer au reste du royaume et étouffer pour ainsi dire la rébellion parisienne sous le royalisme provincial. Toutefois, avant de s'éloigner d'une ville où on le tenait en chartre privée pour se rendre au milieu de ses fidèles Champenois, le duc de Normandie avait pris des mesures importantes qui prouvent que le soin de sa sûreté ne lui faisait pas oublier la défense du royaume. Les environs de Dreux et de Chartres étaient désolés par les compagnies anglo-navarraises, notamment par le fameux James de Pipe qui tenait garnison à Ëpernon, et par Jean de Standon qui occupait la Ferté-Fresnel '. 11 y avait deux mois à peine, le mardi 16 janvier, ces brigands avaient poussé l'audace jusqu'à attaquer la ville d'Étampes qu'ils avaient prise et pillée le jour même où se célébrait à Paris le mariage de Louis, comte d'Étampes, avec Jeanne d'Eu, veuve de Gautier, duc d'Athènes, tué à Poitiers*.
1. Dom Morice, Preuves de Vhistoire de Bretagne, l. Ij col* 1527.