‹ Histoire de Bertrand du Guesclin et de son époqueChapitre 180 sur 286 · Juigné-sur-Sarthe, Sarthe, arr. la Flèche, c. Sablé · texte numérisé non relu

Juigné-sur-Sarthe, Sarthe, arr. la Flèche, c. Sablé

tant de relief, que les choniqueurs se sont arrêtés avec élonnement devant cette figure où Ton trouve réunis à leur plus haut degré d'Apreté primitive, et pour ainsi dire à l'état sauvage, les traits caractéristiques de la race anglo-saxonne. Hugh a la taille d'un géant, les pommettes saillantes, la face injectée, les cheveux rouges et les dents si longues qu'on ne les peut voir sans penser aux défenses du sanglier. Dans son propre pays, déj& renommé pour les orgies de boissons fermentées et de viandes saignantes, il a la réputation de manger comme quatre et de boire comme dix. En France, lorsqu'ils entendent raconter les prouesses de ce Gargantua, les pauvres paysans, aux dépens de qui se font ces festins homériques, se demandent avec effroi comment ils pourront combler un pareil goufre. Calverly n'en porte pas moins dans les combats ce sangfroid audacieux et cette solidité impassible où excellent dès lors les gens de sa nation à la guerre. Avec cela pieux, dévot même, correct jusqu'à la minutie dans toutes les pratiques extérieures du culte, arrosant volontiers d'eau bénite, comme pour le mieux digérer, le fruit de ses brigandages soldatesques ^

Tel est l'adversaire qui attend du Guesclin au passage de la Sarthe pour lui barrer la route. Un combat acharné s'engage. Les Français, au nombre de quatorze cents combattants, ont d'abord le dessus; mais ils se laissent tourner par les archers anglais qui les viennent attaquer par derrière. Le désordre se met alors dans leurs rangs. Guillaume de Craon et bien quatre-vingts hommes d'armes l&chent pied au milieu de l'action et quit-

1. «Profecto nostris temporibus non est inventus in ordine militari similis illi qui conservaret legem Excelsi. > Chronicon Angliœ (1328- 1388); auclore monacho quodam Sancti Albanie p. 237.

tent précipitamment le champ de bataille. Cette défection décide du sort de la journée. Privé d'une partie notable de ses forces au moment où il en a le plus besoin, du Guesclin a beau redoubler d'efforts pour ressaisir la victoire qui lui échappe, trois cents des siens périssent à ses côtés ou tombent aux mains de Tennemi. Il est bientôt cerné lui-même, de toutes parts, par un gros d'Anglais qui se contentent de parer ses coups et épargnent à dessein une si riche proie. « Rendez-vous! rendez-vous! » lui crie Hugh en faisant claquer ses dents de fauve. Bertrand voit que toute résistance est désormais inutile, et, frémissant de rage contenue, il tend son épée à Calverly *.

Le chroniqueur anonyme , seul témoin contemporain qui nous ait conservé le souvenir de Taffairedu pont de Juigné, ne donne pas la date de cet événement. Toutefois, il n'est pas impossible de fîxer celte date d'une manière assez précise , en rapprochant le récit du chroniqueur de quelques autres faits parfaitement connus avec lesquels il s'adapte ou même qu'il permet d'expliquer pour la première fois. Du Guesclin doit avoir été battu et fait prisonnier à la fin de 1360, ou dans les premiers jours du mois de janvier de l'année suivante. Le 8 février 1361, il se fit délivrer des lettres de sauf-conduit pour se rendre en Angleterre auprès du duc d'Orléans '. Or il n'entreprit, selon toute apparence, ce voyage, dont le but était resté ignoré jusqu'à ce jour, que pour prier ce prince du sang, auquel appartenaient du chef de sa femme les revenus de la chAtellenie de Pontorson , de vouloir bien concourir au payement de la rançon

Page 1