Bibl. Nat., mss. lat., d* 5381, (. I; f
une nature comme la sienne, haïr les Anglais, c'est les combattre par tous les moyens dont il peut disposer. La défaite de la Roche-Derrien , la captivité du chef de son parti , la trêve conclue par Edouard tant avec le roi de France qu'avec Charles de Blois, rendent la guerre régulière désormais impossible. Bertrand se met alors à faire aux ennemis de son pays une guerre de partisan. Des nobles de haute condition répugneraient à faire cette guerre ou ne ipudraient pas se placer sous les ordres d'un simple écuyer. Ce qu'il faut d'ailleurs, ce sont des hommes jeunes, pauvres, endurcis aux privations, surtout connaissant à fond le pays par une longue habitude , capables de se retrouver à certains indices au milieu de l'immensité des landes, de l'épaisseur des bois , sachant les sentiers écartés , les chemins perdus , les défilés des routes, les souterrains, les clairières inconnues des forêts susceptibles d'offrir un refuge en cas de poursuite, les fourrés où Ton peut s'embusquer pour faire un bon coup et tomber à l'improviste sur les Anglais ^ Qui réunit mieux ces conditions que des paysans jeunes et bien choisis, de vigoureux gars, comme on les appelle encore dans la Bretagne française et en Normandie? Bertrand les recrute sans doute de préférence parmi les compagnons des jeux de son enfance, dont il a pu mettre à l'épreuve de bonne heure le courage ou la ruse dans ses belliqueux amusements; il les réunit au nombre de cinquante ou soixante et se met à leur tête*.
] . Par bois et par forés nuit et jour les guia.
De jour fu es forés et par nuit chevaucha Et de nuit et de jours planté d'Englois greva. {Chron. rimée, éd. de Charriére^ t. I, p. 27.)
LX compagnons avec lui amena.
{Ibid., p. 27, vers 644.)
Ce qui porte à croire que les compagnons d'armes de notre héros, pendant cette curieuse période de sa vie, sont bien de simples paysans , c'est que Bertrand doit prendre à sa charge les frais de leur armement *. Cuvelier prétend môme que, dans un moment de gêne, du Guesclin alla jusqu'à crocheter Tarmoire et à faire argent des joyaux de sa mère, pour équiper ou nourrir sa troupe. Bertrand jura, il est vrai, s'il faut ajouter foi au récit du trouvère, que pour chaque denier pris il ne tarderait pas à en rendre cent*. Cette vie de surprises^ d'embuscades, d'escarmouches perpétuelles, cette chasse à l'affût dans les genêts, les bruyères, les halliers du « border » breton, offre plus d'un trait de ressemblance avec l'existence que menèrent les chouans dans ces mêmes parages à l'époque de la Révolution. Seulement les partisans du quatorzième siècle, loin d'être réduits à attendre du secours des Anglais , les avaient en exécration. Alors aussi la complicité des gens du pays contre un envahisseur abhorré dut venir en aide à du Guesclin et aux siens comme elle soutint plus tard les chouans; et quoique les uns et les autres fussent réduits à vivre au jour le jour et à tout demander aux hasards, aux bonnes fortunes de la guerre, ce qui, malgré des désordres inévitables, les différencie profondément des brigands de profession, d'un Raoul de Caours ou d'un Croquart, par exemple, c'est que les gars de du Guesclin, les chouans de Charles de Blois, ne cherchaient,