Chroniques de J. Froissarij t. V, p. zTni
LA BATAILLB DB POITIBRB.
La défaite de Crécy et le désastre de Poitiers ; étonnement général en Europe à la nouvelle de la victoire des Anglais.— Causes de la supériorité de TAngleterre : Edouard III, créateur de Tinfanterie moderne ; — application du principe de la nation armée ; — service militaire et instruction obligatoires ; — interdiction des tournois et de tous jeux autres que le tir de Tare ; — enrôlement forcé d*une élite d*archers et de coutilliers qui forment les quatre cinquièmes de Teffeclif ; — avantages des arcs anglais sur les arbalètes génoises ou françaises, et défense d'exporter ces arcs sur le continent. — Causes de la décadence militaire de la France : préventions aveugles de Philippe de Valois, de Jean et de leur entourage contre l'emploi des vilains à la guerre; — appel illusoire on trop tardif de Tarrière-ban rendu inutile par le défaut de préparation des milices communales ; — intrusion de troupes mercenaires; — mauvais armement; — mœurs et toilette efféminées; — chevalerie de parade ; — application à la guerre des us et coutumes des tournois ; — cartels adressés par Philippe de Valois et Jean à leurs adversaires avant les batailles ; — absence complète d'un service d^édaireurs. — La stratégie et la tactique anglaises comparées & la stra* (égie et la tactique françaises à la bataille de Poitiers.
' Du Guesclin est, avec Jeanne d'Arc et après les rois fondateurs de l'unité nationale, le nom le plus populaire de Tancienne France ; et comme notre pays partage avec la Grèce antique le privilège de faire adopter ses grands hommes par l'humanité tout entière, la po-
pularité du héros breton est presque aussi grande à l'étranger que chez nous. La vie de Bertrand, si bien remplie qu'elle puisse être, ne sufQrait pas pour expliquer June telle gloire ; en réalité, il est arrivé que la reconnaissance pour les incomparables services rendus par Tillustre capitaine a redoublé l'admiration qu'inspiraient ses belles actions; et le sentiment, l'imagination^ se mettant de la partie, ont entouré le vainqueur des Anglais, le libérateur du territoire, d'une auréole légendaire. Il en est des peuples, à ce point de vue, comme des individus : ce n'est pas seulement le mérite des actes, pris en soi, qui les touche ; ils sont d'autant plus reconnaissants que leur détresse était plus grande lorsqu'on est venu à leur secours. Un guerrier qui accroît encore par ses victoires la puissance et le prestige de sa nation, c'est un héros; mais un capitaine dont le bras parvient à retirer son pays du fond de Tabtme où il était tombé, c'est plus qu'un héros, c'est un sauveur. Or, tout le monde en conviendra, le rôle historique de du Gués* clin au quatorzième siècle, comme celui de Jeanne d'Arc au siècle suivant, a ce dernier caractère. L'exposé que nous allons faire de la décadence militaire de la France et des progrès de l'Angleterre sa rivale, à l'époque où parut notre héros, ne saurait donc être considéré comme une digression déplacée, puisque sans cet exposé on ne comprendrait pas ce que le rôle du bon connétable eut d'exceptionnellement glorieux, et qu'on y trouve en partie le secret de sa popularité vraiment merveilleuse. Par la même raison, quoiqu'il ne semble pas que Bertrand ait figuré & la défaite de Poitiers, la recherche des causes de cette défaite, où la supériorité de nos ennemis et notre propre faiblesse, amassées depuis longtemps pour ainsi dire, éclatèrent comme en un coup de foudre, doit trouver place dans le récit de la vie d'un
capitaine dont la prudente bravoure , secondée par la sagesse d'un grand roi, sut prévenir le retour de ces effroyables catastrophes.
La journée de Poitiers marque la fin de la suprématie, du prestige militaire dont la France avait joui presque sans interruption pendant les trois siècles précédents. Crécy n'avait été qu'une défaite ; Poitiers fut un désastre. Dans la première de ces deux affaires^, l'action s'était engagée pour ainsi dire par surprise, assez tard dans l'après-midi, entre les gens d'armes de Philippe de Valois harassés par une marche forcée qui durait de* puis le matin,' et les troupes fraîches d'Edouard campées dans la position la plus avantageuse ; une partie seulement de l'armée française avait donné ; le combat ne faisait que commencer sur toute la ligne lorsque la tombée de la nuit était venue l'interrompre : la défaite avait donc une explication et une excuse. Dans la seconde bataille^, au contraire, les Français avaient eu le temps de se reposer pendant un jour des fatigues d'une chevauchée fort belle d'ailleurs; ils étaient en outre cinq ou six fois plus nombreux que leurs adversaires ; enfm, ils prononcèrent leur attaque dans les conditions les plus favorables, puisque l'ennemi, d'après le témoignage d'un témoin oculaire', eut à soutenir le premier choc au moment oii il était occupé à traverser une petite rivière *. Et pourtant l'immense armée du roi Jean fut mise en pleine déroute par une poignée d'Anglais. En réalité, dans cette journée néfaste, sur ce plateau