Chroniques de J. Froissart ^ t. III, p
SOUS les plus brillants auspices, eut Tissue désastreuse que Ton sait, c'est en partie à l'absence d'un service d'éclaireurs bien organisé, fonctionnant d*une manière régulière et constante, qu'il faut l'attribuer. Avec une activité à laquelle il convient de rendre hommage, le roi Jean qui était encore avec le gros de ses forces à Meung-sur-Loire le jeudi 8 septembre, avait réussi à concentrer quarante ou cinquante mille hommes dans les environs de Poitiers dès le vendredi 16 septembre; mais il avait si mal éclairé sa marche que lorsque, le matin du 16, après avoir fait passer la Vienne à ses troupes sur le pont de Chauviguy, il s'avança dans la direction de Poitiers, les Anglais qu'il croyait devant lui étaient derrière. Arrivé à Ghàtellerault dans la soirée du mercredi 14, le prince de GaUes. se voyant déjà débordé sur sa gauche par l'armée française, avait voulu lui laisser le temps de s'écouler, et il était resté immobile le jeudi et le vendredi. Il n'avait repris sa marche en avant que le samedi 17, de grand matin. Arrivé à Chauvigny, il s'était écarté à dessein de la route qui va de cette localité à Poitiers pour ne pas rencontrer les Français ; il avait sacriQé dans cette intention la plus grande partie de ses bagages et s'était avancé à travers champs. Son but était de laisser Poitiers à sa droite, de se dérober par la gauche de l'armée française qu'il savait campée en face de cette ville, du côté du sud-ouest, en la contournant, et de regagner Bordeaux par l'Angouraois. C'est en ce moment qu'eut lieu sur la route de Chauvigny à Poitiers la fameuse rencontre entre les éclaireurs du prince, commandés par Eustache d'Auberchicourt et Jean de Ghistelles, et une partie de l'arrière-garde du roi de France. Les Français eurent le dessous dans cette escarmouche où les comtes d'Auxerre et de Joigny furent faits prisonniers ; mais cet engage-
ment, en révélant à Jean la véritable position des Anglais rendait la bataille inévitable.
Le prince de Galles, s'inspirant de l'exemple de son père à Crécy, ne songea plus dès lors qu'à choisir remplacement le plus favorable pour soutenir Fattaque et s'y établit avec ses dix à douze mille hommes dont les deux tiers étaient des archers ou des Tantassins à pied et l'autre tiers des hommes d'armes, chevaliers ou écuyers. La nature de cet emplacement était commandée à un capitaine aussi habile qu'Edouard par la composition même de son armée. Sa principale force résidait dans son infanterie et son artillerie, tandis que celle de l'ennemi consistait surtout dans sa cavalerie aussi importante par la qualité que par le nombre : l'élite de la noblesse d'Allemagne, d'Ecosse aussi bien que de France, accourue à l'appel du roi Jean, était venue ranger ses bannières autour de l'oriflamme. Par conséquent, le prince de Galles avait intérêt à occuper des hauteurs abruptes, boisées, inaccessibles à la cavalerie ; c'est ce qu'il fît.
Au sud des plaines de Beauvoir^ où se développait l'immense armée du roi de France, s'élève un plateau, alors planté de vignobles, hérissé de haies épaisses, couvert à l'ouest et au sud-ouest par le bois de Saint- Pierre et les bords escarpés du Miausson, au sud et au sud-est parle bois de Nouaillé' et l'abbaye de ce nom, longé à l'est par la yoie romaine de Poitiers à Limoges : telle est la position qu'occupa le prince de Galles. Il en compléta les défenses naturelles en faisant creuser, dans la journée du dimanche 18, des fossés ou des retranchements en avant de ses lignes. Cette position
1 . Mignaloux-Beauvoir, Vienne, arr. Poitiers, c. Saint-JuIien-I'Ars.