V. les n** xvui et xix des pièces jusUflcatives
liers et les écuyers ; ils sont armés de lances, d'écus et de targes. Tous ces gens d'armes s'avancent dans un si bel ordre que c'est merveille de les voir. Ils descendent dans les fossés et s'approchent avec des échelles pour escalader l'enceinte du château de Melun ; mais ils sont aussitôt le point de mire des archers et des arbalétriers de la garnison dont les traits tombent sur eux « plus dru que la pluie en hiver. » Le Bascon de Mareuil anime les assiégés par son exemple ; il soulève des pierres énormes et les lance sur les Français. Du Guesclin ne pardonne pas à ce Navarrais d'avoir voulu naguère s'emparer par surprise de Pontorson. «Ah Dieu ! s'écriet-il dès qu'il l'aperçoit, enfin le voilà. J'ai tant à cœur de le combattre que j'en oublierais le boire et le manger. Quel bonheur, si je lui pouvais enfoncer ma dague dans le corps ! »
Pendant que ses troupes tentent ainsi l'escalade, le dauphin , appuyé contre la fenêtre d'une maison voisine, observe avec anxiété toutes les péripéties de la lutte. « Seigneurs, dit-il aux conseillers qui l'entourent, vous me ferez blâmer. Je devrais être à la tête de mes • soldats, c'est ma main qui aurait dû frapper les premiers coups, et vous me condamnez à rester ici les bras croisés, tandis que là-bas tant de braves donnent leur vie pour moi. » — « Sire, répondent les conseillers, laissez vos gens faire leur besogne Aujourd'hui, c'est un devoir de se garder de la trahison ]ui a déjà attiré tant de maux sur nous. Un mauvais cotip est bientôt fait. Si Ton ne prend soin de mettre en sûreté votre personne, on allumera dans peu de temps pour vous les cierges des funérailles , et nous aurons perdu notre dernier espoir. »
A ces mots, tous les malheurs qui sont venus fondre en quelques années sur le royaume se présentent à la
pensée du jeune prince et lui inspirent les plus mélanco liques réflexions. « Le royaume de France est, en effet, bien confondu à cette heure. Mon père est prisonnier en Angleterre, et c'est le vassal qui tient son suzerain en servage. Il s'est emparé de nos forteresses, et ses soudoyers les occupent sans que je puisse les en chasser, je Tavoue à ma honte. Pour comble d'infortune, mes amis, mes plus proches parents sont contre moi ; ceux qui devraient honorer les Fleurs de Lis les foulent aux pieds. Hélas! ne verrai-je donc jamais le bon droit vengé, mes ennemis abattus et mon père délivré de sa captivité ! Dieu veuille m'accorder ces grâces I Oh ! que volontiers, pour les obtenir, je disparaîtrais de ce monde! » Cependant le Bascon et les siens font pleuvoir une telle grêle de flèches, de carreaux*, de pierres, que les Français, qui s'étaient approchés avec des échelles, reculent épouvantés. «Brigand, crie duGuesclinau Bascon, que ne puis-je te joindre ! Je le jure par le saint nom de Dieu , ou je serai assommé au point que les médecins n'y pourront trouver guérison, ou j'irai aux créneaux te parler tête à tête ! » En disant ces mots, Bertrand saisit une longue échelle , la pose sur son épaule et va la planter contre les remparts ; puis, se couvrant la tête de son écu , il commence à monter. A la vue de cet homme qui ose seul tenter Tescalade , « quel est celui, demande le duc à ses gens, qui ainsi monte là? » — « C est Bertrand du Guesclin, lui répond un de ses conseillers, ce chevalier breton si renommé pour ses prouesses , qui a tant combattu es guerres de Bretagne pour votre cousin Charles de Blois. » — « Quel inlrépide guerrier ! reprend le duc. Je me souviendrai de lui. »
1 . Tandis qu'avec les arcs on décochait des flèches ordinaires, on lançait avec les arbalôtcs des flèches à quatre pans qu'on appelait pour cette raison des carreaux.
Furieux des provocations de Bertrand , le Bascon de Mareuil se fait apporter les pierres les plus pesantes que Von peut trouver, des poutres, des tonneaux pleins de <:ailloux. « Courage ! disent les assiégés. Écrasez ce vilain qui monte ainsi à l'échelle. Regardez comme il est gros, court et carré, et comme il est enflé, parce qu^il porte des armes ! Dieu ! qu'il ferait bon le précipiter dans les fossés ! En tombant, il aurait bien vite le cœur •crevé. Surtout, donnez-lui une bonne charge, car c*est évidemment un portefaix de Paris qui a endossé le harnais. On dirait qu'il est tout poussif. » Sans s'émouvoir de ces insultes, Bertrand continue de monter à Téchelle; il invite le Bascon à venir se mesurer avec lui, il se fait fort de lui prouver sa félonie. Mareuil saisit alors une grande caque ' remplie de cailloux qu'un autre aurait eu peine à soulever et la décharge sur son adversaire. Le choc est si violent que Téchelle se brise sous lepoid^, et Bertrand roule au fond du fossé la tête la première. Le dauphin, qui remarque l'incident, ordonne d'aller au secours du chevalier breton. Un écuyer, le prenant par les pieds, le retire de l'eau. Du Guesclin est tellement étourdi par la chute qu'il semble plus mort que vif. <c Oh! je vous en conjure, dit le duc à ses médecins en le voyant ainsi sans connaissance, sauvez-moi mon homme! »
On emporte Bertrand et on le pose, pour le réchauffer, en un tas de fumier chaud où il ne tarde pas à recouvrer ses esprits. « Beaux seigneurs, demande du Guesclin aux amis qui l'entourent, dès qu'il est revenu à luimême, comment va? Avez- vous pris la forteresse? Les assiégés se sont-ils rendus? » — « Non , répondent les
1. Espèce de barrique où Ton met les harengs salés. On connaît le proverbe : la caque sent toujours le hareng.
chevaliers auxquels il s adresse. On ne veut rendre Melun au duc de Normandie qu'à une condition, c'est qu'il lève auparavant le siège et retourne à Paris. » — « Par ma foi ! dit Bertrand, le duc n'y consentira pas. Retournons à Tassant, et qui m'aime me suive ! » Il prend à peine le temps de revêtir ses armes, court aux barrières et s'avance jusqu'à un endroit où les plus hardis n'ont osé aller. Il repousse les assiégés qui ont proGté de sa mésaventure pour faire une sortie , en tue plusieurs et les force à se replier derrière leurs palissades. L'ennemi s'y renferme et lève le pont-levis. On sonne la retraite, et la nuit vient mettre Qn à la lutte ^
Cet assaut général, si important pour l'avenir de du Guesclin, parce que le duc de Normandie y vit le capitaine de Pontorson à l'œuvre pour la première fois , eut lieu sans doute dans les derniers jours de juillet. Sur ces entrefaites, les reines, enfermées dans le château de Melun, s'entremirent entre le dauphin et le roi de Navarre. Des préliminaires de paix furent arrêtés, et le 31 juillet le régent retourna à Paris. Après des négociations fort laborieuses, la paix fut signée à Pontoise le 21 août suivant. Le même jour, la reine Blanche, veuve de Philippe de Valois cl sœur de Charles le Mauvais, qui avait pris à ces négociations la part la plus active *, céda Melun à la Couronne en échange de Vernon, de Pontoise, de la vicomte de Gisors, de Gournay et de Neufchâtelen-Bray*.
1. Ciivelier, éd. de Cliarrière, t. I, p. 124 à 132, vers 3510 à 3670.
2. Le pape Innocent VI avait aussi pesé beaucoup sur le roi de Navarre pour le décider à conclure la paix de Pontoise. et peu avant le mois de mai 1359 les cardinaux de Périgord et d'Urgel avaient été députés à Meulan par le Saint-Père pour tenter un suprême effort auprès de Charles le Mauvais. Arcli. Nat., sccl. hisl., JJ90, n* 161.