Arcli. Nat., scct. adm., P 1334', n
326 CHAPrTRE X.
pitaine de Pontorson est charge de les proléger contre tes gens des Compagnies qui les oppriment. Lourde tâche, même, ou. pour mieux dire, surtout après le traité de Brêtigiiy. En effet, si ce traité est un bienfait incontestable pour Ks populations, en revanche, pour les mercenaires de tout pays si nombreux dans les armées du quatorzième sit-cle, il équivaut à un désastre : il les prive de leur gagne-pain et suspend l'exercice de leur industrie, de Tindustrie non-seulement la plus brillanto, mais encore la plus lucrative. D'ailleurs, depuis la bataille de Poitiers, et surtout depuis Taccord secret conclu en 135S entre Éiouanl et Charles le Mauvais, les gens d'armes à la solde des rois d'Angleterre et de Navarre se sont éparpillés en mille petits groupes indéixMidants el se sonl mis à vivre sur le pays. Ces brigands, sous le nom de Compa^rnies, forment dès lors comme un monde à pari dans la société d alors, monde dont il importe d'indiquer ici les éléments, les passions et le genre de vie.
L'homme est ainsi fait qu'une industrie, quelle qu'elle soit, fonctionnant au moyen d'une population agglomérée et soumise à des chômages périodiques, a pour cfTet presque inévitable de corrompre un grand nombre de ceux qui lexercent. Au moyen âge, aussitôt que rinsuffisance des armées féodales força les princes à recourir aux troupes soldées, il y eut une industrie qui éclipsa toutes les autres. Celte industrie, ce (ut la guerre. Sans parler de la gloire à recueillir, on arrivait par ce chemin à la fortune et à la noblesse. Aussi, quiconque pouvait mettre un bras vigoureux et un cœur intrépide au service de son ambition, n'avait qu'un rêve, tenir une épée. Malheureusement pour ces ambitieux et heureusement pour leurs contemporains, la guerre était, comme les industries de nos
jours, sujette à des trêves, à des traités de Brétlgny, c'est-à-dire à des chômages. Malheureusement encore, les vices résultant de l'agglomération et de l'absence de toute vie de famille, stimulés par les appétits non moins que par les besoins, prenaient prétexte de ces chômages pour faire explosion : de notre temps, ces vices ont donné naissance à la Commune ; vers le milieu du quatorzième siècle, ils suscitèrent la Compagnie.
Considérée au point de vue des éléments qui la composent, la Compagnie revêt dès l'origine, comme la Commune, un caractère essentiellement international. Toutes les nations, toutes les races s'y confondent pêlemêle. Le Wallon Eustache d'Auberchicourt donne la main au Gascon Jean de Ségur; Croquarl, de Herck en Hollande, coudoie Martin Enriquez, de Pampelune; le Breton Alain Taillecol, surnommé l'abbé de Malepaye, fraternise avec le Gallois Jacques Wyn, et l'Allemand Franck Hennequin, de Cologne, avec Rodigot, d'Agreda, ou Juan Martinez, de Soria. A Creil, la garnison est mi-partie d'Anglais et de Navarrais, tandis que les brigands qui exploitent une petite forteresse du Valois nommée Chaversy sont presque tous des Espagnols*. Chaque profession a fourni son contingent. A côté des cadets, des bâtards des familles nobles, des « boura », comme on les appelle dans le pays basque, on rencontre des aventuriers sortis des derniers rangs de la société. Robert Knolles a débuté comme ouvrier tisserand, Croquart et le Petit-Meschin comme valets. On y trouve même quelques cultivateurs. Les victimes se font bourreaux à leur tour. Un villageois prend en embuscade et tue un autre paysan, son cousin, qui s'est