Voyez le n* zLvindcs pièces justificatives
DU GUESCLIX OTAGE. 391
pour la première fois, ne ruine-t-elle pas par la base la version que Montfort s'efforça d'accréditer quelques mois plus tard, lorsqu'en voyant la guerre ouverte près de se rallumer, dès la fin de 1363, entre le roi de Navarre, son allié, et leduc de Normandie, il jugeale moment opportun pour reprendre avec avantage l'offensive contre Charles de Blois? Encore une fois, si le mari de Jeanne de Penthièvre avait violé à la fin de juillet 1363 un serment solennel prêté en présence de deux armées, comment le comte de Montfort aurait-il consenti à signer une trêve avec un aussi perfide adversaire, trois mois seulement après la violation dont ce dernier se serait rendu coupable! Comment du moins n'aurait-il pas pris soin de faire ses réserves en prévision des négociations qu'il jurait de reprendre à Poitiers, sous les auspices du prince de Galles, au commencement du carême de Tannée suivante! Comment la trêve du 26 novembre ne contiendrait-elle aucune allusion, directe ou indirecte, à la rupture d'un pacte conclu si peu de temps auparavant! Comment enfin Jean de Montfort et les quatre chevaUers de son parti, présents à l'arrangement de Poitiers, auraient-ils laissé passer sans protestation ce passage où Ton indique Vannes comme le lieu de la résidence ordinaire de Montfort, Nantes comme le séjour habituel de Charles de Blois, au lendemain d'un prétendu traité qui aurait assuré à Jean la possession de cette dernière ville!
Dans l'engagement qu'aurait pris à Évran le mari de Jeanne de Penthièvre, sous la foi des serments les plus sacrés, de céder dans quinze jours ou un mois Nantes avec la moitié de la Bretagne à son compétiteur, il faut donc voir, selon toute vraisemblance, une fable inventée après coup. Du reste, on n'eut intérêt et l'on ne chercha réellement à accréditer cette fable que dans l'intervalle compris entre la trêve du 26 novembre et l'entrevue du
24 février de Tannée suivante. Jean de Montfort imagina sans doute ce système lorsque la reprise sourde des hostilités en Normandie dans les deux derniers mois de 1363 obligea le fidèle allié de Charles deBIois, lejeunedauphin qui était déjà le véritable roi de France, à tourner toutes ses forces contre son cousin de Navarre, tandis que lui, Jean, assuré dès lors de l'alliance ouverte de Charles le Mauvais, de Tappui occulte des Anglais, se trouvait ainsi placé dans les conditions les plus favorables pour recommencer la lulte. Quoi qu'il en soit, les positions respeclives des deux compétiteurs étaient si bien prises à l'avance que leur seconde entrevue à Poiliers, le 24 février 1364, se réduisit à un vain simulacre. Après que Jean de Montfort eut formulé parla bouche de son conseiller Pierre Mignot ses récriminations calculées et plus ou moins imaginaires, Hugues de Montrelais, évoque de Saint-Brieuc, qui portait la parole pour Charles de Blois, tournant le dos au rcprcsentant de Montfort et s'adressant uniquement à l'arbitre choisi par les deux parties, répondit que ce n'était ni le lieu ni le moment de faire justice des griefs qui venaient d'être articulés et que, si son maître était venu à Poitiers, c'était simplement pour témoigner de sa déférence envers le prince de Galles*. Cela équivalait à une déclaration de guerre. Aussi, le lendemain môme de cette entrevue, alors que Charles faisait roule de Poitiers à Parthenay pour retourner à Nantes avec une faible escorte armée seulement d'épées et de couteaux, il n'échappa que par miracle à une embuscade tendue sur son passage par cinq cents Anglais ^.
Avant d'en venir au rôle de du Guesclin dans l'affaire
l. bom Morice. Preuves, l. 1, c<»I. lôG.'i el \:>(j6.
1. Un Anglais, prisonniiT de Maurice Mauvinel, l'un des principaux chevaliers qui, avec le sire de Deaumanoir el Pierre Poulart, commandaient
d'Évran, on nous pardonnera peut-être d'emprunter à l'un des ouvrages les plus curieux du quatorzième siècle une anecdote qui doit trouver place ici, parce qu'elle a une importance capitale pour Thistoire du costume et des mœurs sous les trois premiers Valois. Le héros de cette anecdote est Jean, sire de Beaumanoir, Tun des quatre chevaliers du parti de Charles de Blois, qui se portèrent garants de la trêve du 26 novembre. En assignant pour la première fois le lieu et les circonstances où dut se passer la scène dont il s'agit, en la rapportant par conséquent à sa date, en la replaçant dans son milieu historique et sous son véritable jour, notre but est d'éclairer le principal personnage qui y figure et surtout le langage qu'on lui prête d'une lumière plus vive et vraiment nouvelle.
L'entrevue du 26 novembre avait eu lieu à Poitiers ou Edouard, prince d'Aquitaine et de Galles, tenait alors la cour la plus brillante peut-être de l'Europe. Nous avons dit précédemment que le roi d'Angleterre s'était opposé; de toutes ses forces, mais sans aucun succès, au mariage de son fils aîné avec la belle Jeanne de Kent, veuve de Thomas de Holland. Une fois le mariage consommé, le 19 juillet 1362, il conféra au vainqueur de Poitiers le titre de prince d'Aquitaine. Il créait ainsi une véritable vice-royauté au profit du Prince Noir qui s'engageait seulement à reconnaître la suzeraineté de son père en lui payant chaque année une redevance d'une once d'or*. C'était l'exil le plus brillant, mais ce n'en était pas moins un exil. Passionné pour le luxe et les plaisirs autant que pour la gloire, le prince de Galles
l'escorte de Charles de Blois, quinze jours après que cette embuscade avait été dre^ïsécr, raconta le (ait à Nantes à Guillaume André, clerc notaire du duc de Bretagne. Bibl. Nal., niss. lat., n" 5381, t. H, r* 52 à 54. 1. R>mcr, vol. 111, p. 668 et 669.
avait toujours jeté Tor à pleines mains, et son mariage lui avait été une occasion de redoubler de prodigalité. Le 29 août, au moment où il allait s'embarquer pour se rendre en Guyenne, il élail tellement criblé de dettes qu'il dut faire son testament pour donner des gages et fournir une hypothèque, le cas échéant, à ses nombreux créanciers*.
Jeanne de Kent n'avait pas moins que son mari des goûts de faste et de dépense. Le luxe nait toujours au sein de la richesse mal acquise. Dès la fîn du règne de Philippe de Valois, les maîtresses des capitaines anglais, qui s'étaient enrichis en Bretagne par le brigandage, avaient commencé à porter des corsets fendus sur les côtés et bordés de larges bandes d'hermine ainsi que des coiffures constellées de perles. La veuve de Thomas de Holland s'était trouvée pendant de longues années en perpétuel contact avec ces drôlesses à Vannes, à Creully, à Saint-Sauveur-le-Vicomte où son mari avait rempli successivement les fonctions de lieutenant du roi d'Angleterre. Elle n*avait pu se soustraire complètement à l'influence d'un tel milieu ni passer une partie de sa vie dans ce monde d'aventuriers et d'aventurières sans en contracter plus ou moins les habitudes. Il ne faut donc pas s'étonner si l'une des premières parmi les grandes dames de sa nation, elle avait adopté les modes nouvelles. Son ameublement n'était pas moins luxueux que sa toilette. A l'occasion de son mariage avec le Prince Noir, elle s'était fait faire un lit de velours rouge, brodé de plumes d'autruche d'argent et de tètes de léopard d'or, qu'elle légua par testament à son fils Richard H.
Lorsqu'à la fin de 1362 et en 1363, le vainqueur de