Ryiner, vol. HI, p
Poitiers, créé nouvellement par son père prince d^Aquitaine, vint tenir sa cour à Bordeaux et à Poitiers, les femmes des seigneurs gascons et poitevins, rattachés au parti anglais, n'eurent naturellement rien de plus pressé que de se modeler, dans leur toilette comme dans tout le reste, sur la princesse de Galles. Celte imitation des modes exotiques faisait fureur lorsque Charles de Blois et les quatre chevaliers de son parti qui garantirent la trêve du 26 novembre arrivèrent à Poitiers: nos Bretons connaissaient trop bien Toriginede tout ce luxe, dont les dépouilles de leur pays avaient fait les frais, pour en ôlre éblouis.
Aussi, la femme d'un grand seigneur de Guyenne, qui était dans toute la ferveur de celte imitation ^es modes anglaises, ayant un jour pris à partie Jean, sire de Beaumanoir, son cousin, au sujet de la mise de la dame de Beaumanoir qu'elle n'avait pas trouvée conforrtie au goût du jour, elle eut bientôt lieu de se repentir de cette sortie malencontreuse. Du reste, Timprudente ne pouvait plus mal s'adresser. Ce Beaumanoir est celui-là même qui avait commandé les champions de Charles de Blois au combat des Trente et qui, grièvement blessé, tourmenté d'une soif dévorante, avait reçu de l'un de ses compagnons d'armes la fameuse réponse : « Beaumanoir, bois ton sang, ta soif se passera. » C'était un vrai Breton, fort peu endurant, très-beau parleur, assez enclin à la raillerie, aussi prompt à la riposte et même à l'attaque dans une conversation que sur un champ de bataille. Son maître Charles de Blois, qui se faisait un devoir de réciter les psaumes des trépassés chaque fois qu'il traversait un cimetière, avait bien de la peine à imposer silence pour quelques instants à ce causeur intarissable. 11 avait coutume de lui dire: « Beaumanoir, Beaumanoir, récitez avec moi votre « Pater noster » pour les défunts, et n'ou-
bliez pas que notre tour viendra aussi, à vous comme à moi*. » Mais il est temps de laisser parler le sire de Beaumanoir ou plutôt le chevalier delà Tour Landry qui prêle au chevalier breton un langage d'une si piquante saveur.
« La femme d'un baron de Guyenne critiquait un jour la toilette de la dame de Beaumanoir : « Beau cousin, disait-elle au sire de Beaumanoir, je viens de Bretagne où j'ai vu belle cousine votre femme, qui n est pas mise et n'a pas sa robe garnie comme les dames de Guyenne et de plusieurs autres lieux, car la bordure de ses corsets n'est pas assez large ni de la mode qui a cours à présent. » — « Ma dame, répondit Beaumanoir, puisque ma femme n'est pas habillée à votre guise et comme vous, que la bordure de ses corsets vous semble trop étroite et que vous m'en blâmez, sachez que vous ne m'en blâmerez plus. J'ai in)aginé un costume aussi nouveau et plus élégant, plus riche qu'aucun de ceux que vous portez, vous et les dames qui se mettent à votre mode, car vous et elles n'avez après tout que la moitié de vos corsets et de vos chaperons recouverte de parements de vair et d'hermines, tandis que moi je ferai encore mieux : je ferai porter à ma femme ses corsets et ses chaperons à l'envers, la doublure de fourrure en dehors; ils seront de cette façon plus bordés et mieux garnis que les vôtres. Ce n'est pas, croyez-le bien, que je ne veuille voir ma femme aussi bien mise que les bonnes dames de son pays. Mais je ne veux pas qu'elle renonce au costume des honnêtes femmes, des dames de bon renom qui sont en France et chez nous pour adopter les modes des maîtresses, des filles suivantes des Anglais et des gens des Compagnies, car ce furent