‹ Histoire de Bertrand du Guesclin et son époqueChapitre 208 sur 291 · a El les jours ôureux li dit et ceriifie · texte numérisé non relu

a El les jours ôureux li dit et ceriifie

BERTRAND DU GUKSCLI.N. 1 — 26

402 CHAPITRE XIL

par rincident le plus pénible. Après le retour en Bretagne des chevaliers qui ont accompagné Charles de Blois à Poitiers en qualité de témoins de la trêve du 26 novembre, on remet à Bertrand, le 9 du mois suivant, de la part d'un chevalier anglais nommé Guillaume de Felton, alors sénéchal de Poitou, un défi ou cartel en règle. En lisant le texte môme de ce cartel, Gdèlement reproduit dans sa teneur, autant du moins que cela est possible quand on veut mettre notre vieille langue à la portée du commun des lecteurs, on saura, sans autre explication, en quoi consistait le différend dont il s'agit, et comment il avait pris naissance :

A Monseigneur Bertrand du Guesclin, j'ai entendu par Jean le Bigot, votre écuyer, que vous avez ou devez avoir dit que si nul homme voulait prétendre que vous n'êtes pas bien et loyalement resté otage à cause du traité de paix de Bretagne, en la manière que vous l'aviez promis le jour que monseigneur de Montfort, duc de Bretagne, et monseigneur Charles de Blois avaient entrepris de combattre ensemble sur la querelle de Bretagne, et que vous étiez tenu de rester otage pendant plus d'un mois, vous voudriez vous défendre devant vos juges. Sur quoi, je vous fais savoir que vous promîtes le dit jour, par la foi de votre corps, de vous constituer otage et de rester à la résidence qui vous serait assignée sans en départir jusqu'à ce que la ville de Nantes fût rendue au dit monseigneur de Montfort, duc de Bretagne, ou que vous eussiez reçu congé de mon dit seigneur, lequel serment vous avez trahi, loin de le tenir bien et loyalement. Et, avec Taide de Dieu, je suis prêt à le prouver contre vous par mon corps, comme chevalier doit faire, devant monseigneur le roi de France. Témoin mon sceau à cette cédule apposé et mis le

DU GQESCLIN OTAGE. 403

24 novembre, Tan mil trois cent soixante et trois. Guil- Jorme de Felton*. »

La réponse de du Guesclin ne se fait pas attendre ;

« A monseigneur Guillaume de Felton. Je vous fais savoir qu'avec Taide de Dieu, je serai devant notre sire le roi de France le mardi avant la mi-carôme prochaine, s'il est alors dans son royaume^. Et au cas qu'il n'y serait, je serai, avec l'aide de Dieu, devant monseigneur le duc de Normandie le dit jour. Et quant est de ce que vous dites ou avez dit que j'aurais dû rester otage plus d'un mois, jusqu'à ce que la ville de Nantes fût rendue au comte de Montfort, et que j'ai trahi mon serment, au cas qu'il y aurait lieu de vous en faire raison et le voudriez maintenir contre moi, je dirai et maintiendrai devant le roi ou le duc, en ma loyale défense, que mauvaisement avez menti. Et je serai au rendez-vous, s'il plaît à Dieu, pour y garder et défendre mon honneur et état contre vous, s'il y a lieu de vous en faire raison. Et pour ce que je ne veux longuement être en ce démêlé avec vous, je le vous fais savoir cette fois pour toutes par ces lettres scellées de mon scel, le 9 décembre, l'an mil trois cent soixante et trois. Bertrand du Guesclin*. »

Un des parents de Bertrand, qui est en même temps l'un de ses plus anciens compagnons d'armes, Olivier de

1. Arch. Nal., secl. jud., X*' 7, f* 144. Ce défi a été publié pardom Mo- Tice, Preuves de Vhistoire de Bretagne, 1. 1, col. 1568 et 1569.

2. Le roi Jean passa la première quinzaine de décembre à Amiens (JJ 95, n* 132 bis. K 48, n" 36), et il ne s^embarqua pour PAngleterre que le mardi 3 janvier 1364 [Grandes Chroniques, t. VI, p. 228)-; mais cette curieuse réserve montre que du Guesclin était informé, dés le 9 décembre, du voyage à Londres projeté par le roi de France.

3. Arch. Nat., secl. jud., X'* 7, ^ 144 v. Dom Morice, Preuvejt, t ï, -col. 1569. Le nom de famille de Bertrand est écrit cU' Gw.vc/m (X»< 7 , f 149).

kOk CHAPITRE XII.

Mauny, se fait un point d'honneur d'assister son cousin dans cette circonstance. Après avoir joint son démenti à celui de du Guesclin, il provoque en duel quiconque, parmi les parents de Felton ou les partisans de Montfort, voudrait prendre la défense du chevalier anglais*. Il trouve bientôt à qui parler. Le 15 février 1364, un cousin du sénéchal de Poitou, Thomas de Felton, notifie à Olivier de Mauny qu'il accepte le défi.

Du Guesclin n'est déjà plus le bouillant écuyer, le bachelier à rhumeur batailleuse que nous avons connu naguère. Supposez le héros du siège de Rennes provoqué par Felton dans les termes qu'on vient de voir. Avec quel empressement il se serait mesuré en champ clos contre son adversaire! Avec quelle rage il lui aurait fait mordre la poussière! Mais aujourd'hui le progrès de Tâge, le sentiment de la responsabilité que donne une position plus élevée, peut-être môme les ordres exprès du dauphin, qui ne voudrait à aucun prix exposer aux chances d'un combat singulier son meilleur capitaine, toutes ces circonstances ont singulièrement amorti la fougue juvénile d'autrefois.

Du Guesclin prend donc le parti d'évoquer son afTaire devant le roi ou le dauphin, et de se soumettre entièrement à leur décision. Jean vient d'être forcé de se remettre en captivité et de retourner en Angleterre, parce qu'il veut faire honneur à sa parole, et que Louis, duc d'Anjou, son second fils, n'a pas craint de manquer a la sienne. Le duc de Normandie, qui le premier a attaché Bertrand au service de la France, tient alors les rênes du gouvernement, avec le titre de lieutenant du roi son père. Ce prince, comme pour témoigner d'une manière

1 . Dom Morice, Preuves, t. I, col. 1572 et 1573. Le défi, porté par Olivier (le Mauny en date du 9 décembre 1363, est vidimé dans la réponse de Thomas de Felton.

éclatante de sa haute estime pour Bertrand, veut donner .la plus grande solennité à un débat où l'honneur d'un tel serviteur est en jeu. C'est pourquoi, au jour convenu, le mardi de la mi-carôme*, 27 février 1364, il convoque les gens de son Parlement dans une séance solennelle, qu'il préside en personne. Il est assisté des pairs et d'une élite de barons et de chevaUers. A sa droite, un grave personnage assis sur un trône, la tête ceinte d'une couronne, attire tous les regards : c'est Pierre P"", roi de Chypre, le vainqueur des Sarrasins, dont la présence ajoute je ne sais quel prestige étrange à la cérémonie, qu'elle colore pour ainsi dire d'un reflet d'Orient. La parole est ensuite donnée aux avocats des deux parties, et les débats durent trois jours. Le jeudi 29, dernier jour du mois de février, en présence du roi de Chypre' et du dauphin, la Cour rend son arrêt dont voici la substance réduite en syllogisme. La loi ne permet les duels qu'à défaut de preuve testimoniale. Or, du

1. En 1364j année bissextile, le mardi avant la mi-carême tomba le 27 février, et non le 26, comme dom Morice le dit par erreur {Hist, de Bretagne, t. I, p. 302). Le savant bénédictin a été amené ainsi à dater du 28 le prononcé du jugement qu'il faut reporter au 29 du môme mois.

2. « Prescntibus illustri principe rege Chipri, consanguineo nostro.... » Arch. Nat., sect. jud., X'* 7, f» 143. — Pierre I*' revenait d'Angleterre où il avait passé la plus grande partie du mois de novembre {Eulogium hûsl., vol. ni, p. 233). Un jour qu'à la (in d'un repas somptueux il pressait son hôte de prendre part à la croisade projetée : « Quand vous aurez conquis la Sainte Terre, se contenta de répondre le prosaïque Edouard dont Tarnbition conquérante était toujours en éveil, j'espère que vous me rendrez le royaume de Chypre dont mon ancôlre Richard confia jadis le dépôt à l'un de vos prédécesseurs. » Le roi de Chypre fit semblant de n'avoir rien entendu, mais il ne tarda pas à prendre congé du roi d'Angleterre et revint en France {Chronique des quatre premiers Valois, p. 128). L'infatigable historien de Chypre, M. de Mas-I^tric, n'a pas mentionné la présence de Pierre I"* dans la séance solennelle du Parlement, en date du 29 février 1364, où fut rendu l'arrôt dans le procès pendant entre Follon el du Gnesclin.

Guesclin a déclaré, en présence de plus de deux cents chevaliers et écuyers, qu'il ne peut rester otage que pendant un mois. Il a tenu sa promesse, comme en font foi plusieurs témoins qui Tont ramené, à l'expiration de ce délai, de chez Robert Knolles. Donc, Guillaume de Felton n'est pas recevable à appeler Bertrand en duel pour prouver un fait attesté par plus de deux cents personnes. La seule satisfaction que cet arrêt accorde au chevalier anglais, c'est de n'être pas tenu de payer les cent mille francs de dommages et intérêts réclamés par son adversaire*.

Au moment où du Guesclin vient de gagner ainsi son procès contre Felton, le dauphin et le roi de Navarre s*apprélenl à vider dans les plaines de Normandie un débat bien autrement solennel. Celte querelle, qui s'agite déjà à main armée, et qui ne doit être tranchée que sur un champ de bataille, c'est celle même de la France menacée de nouveau par les convoitises de Charles le Mauvais, et c'est Tépée de Bertrand qui va la juger.

1. Voyez le l>oau mémoire que notre ami et ancien camarade, Henri Lot, a publié sur les frais de justice au quatorzième siècle (Biblioth. de VÉcole des Chartes, t. XXXIII, p. 217 à 253, 558 à 594). C'est le travail le plus neuf qui ait été fait dans ces derniers temps sur Thistoire de noire ancienne procédure.

PRISB DB MANTBS BT DB MBULAN.

Mort de Philippe de Rouvre. — Le roi Jean prend possession du duché de Bourgogne. — Prétentions de Charles le Mauvais. — Mort de Philippe de Navarre. — Redoublement du brigandage. — Jean Jouel. — Préparatifs hostiles du roi de Navarre. — Prise de Rolleboise par Jean Jouel. — Arrestation de Renier le Coutelier, vicomte de Bayeux, par le Navarrais Michel de Villeneuve. — Panique aux environs de Paris. — Terreurs des habitants de cette ville et de leur nouvel évéque, Etienne.

— Hiver exceptionnellement rigoureux de 1363-1364; eflets de ce froid extraordinaire. — Siège de Beaumont-lc-Richard, de (Juesnay et prise du Molay-Bacon, par du Guesclin et Olivier de Mauiiy. — Wauter Strael, capitaine de la garnison de Rolleboise. — Siège de cette place par les troupes du duc de Normandie. — Épuisement du Trésor. — Luxe ruineux des gens de Cour. — Dépenses de tout genre faites par le dauphin Charles à l'occasion du séjour à Paris de Pierre I", roi de Chypre. — Mécontentement des Bretons, qui ne peuvent obtenir le payement de leur solde. — Du Guesclin et le comte d'Auxerre prennent la direction du siège de Rolleboise. — ConGscation des liefs du roi de Navarre situés dans le royaume et soumis à la suzeraineté du roi de France. — Du Guesclin est chargé d'exécuter cet arrôt. — Surprise et pillage de Mantes par Bertrand et ses Bretons. — Prise et pillage do .Meulan. -- Mort du roi Jean. — Voyage du nouveau roi Charles V en Normandie.

— Engagement illusoire de neutralité pris par la reine Blanche. — Du Guesclin reçoit le titre de chambellan du roi. — Donation à Bertrand, à Jean le Bouteiller, à Lyon du Val, à Lucas de Maillechat, à Olivier de Porcon, des biens confisqués d'un certain nombre de bourgeois de Mantes (1363, octobre- 1364, avril).

L'une des conséquences du traité de Brétigny a été le rétablissement de la paix entre les rois de France et de

408 CHAPITRE XIJI.

Navarre. Un an s'est à peine écoulé depuis la conclusion de ce traité que la mort de Philippe de Rouvre, duc de Bourgogne, survenue le 21 novembre 1361, vient troubler de nouveau la bonne harmonie qui règne entre les deux souverains. Philippe ne laisse pas d'enfants. Petitfils de Robert II, cousin germain de Philippe de Rouvre*, le roi Jean prend possession du duché moins comme d'un apanage revenu à la couronne que comme d'un héritage qui lui échoit par succession. Le roi de Navarre n'est que rarrière-petit-fils de Robert et le cousin issu de germain du dernier duc*; il n'en prétend pas moins avoir des droits sur la Bourgogne. Dans le courant de l'année 1362, il dépêche à plusieurs reprises des ambassadeurs auprès de son beau-père et les charge de faire valoir ses réclamations. Le roi Jean déclare mal fondées les prétentions de son gendre et n'en tient nul compte. Charles le Mauvais se prépare dès lors à rentrer dans la lice et à reprendre les hostiHtés. Il fait attaquer sous main le royaume par un certain nombre de chefs de Compagnies qui sont à ses ordres, et ne guette que l'occasion de déclarer la guerre.

Il trouve, il est vrai, dans son frère Philippe de Navarre, dont il a fait son lieutenant général en France et en Normandie, un partisan résolu du maintien de la paix. Mais ce prince, qui s'est réconcilié loyalement avec le roi Jean et le dauphin, meurt à Vernon, des suites

1. Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe de Valois et mère du roi Jean, était l'une des filles de Robert II et la sœur d'Eudes IV, père de Philippe de Rouvre.

2. Marguerite de Bourgogne, première femme de Louis le Ilutin. mèro de Jeanne mari«'"e à Philippe, comte d'Évreux, père du roi de Navarre, était Tune des filles de Robert II, la sœur d'Eudes IV et la tante de Philippe de Rouvre. D*où il suit que Charles le Mauvais, petit-fils de Marguerite de Bourgogne, était seulement le cousin issu de germain du dernier duc de Bourgogne.

d'un refroidissement, le 29 août 1363*, au moment même où Charles, assuré de Tappui indirect du roi d'Angleterre et du prince de Galles, va lever complètement le masque. C'est alors, en effet, qu'Edouard, furieux de la mauvaise foi du duc d'Anjou, lâche en quelque sorte sur la Normandie le fameux Jean Jouel'. Loin de contenir le roi de Navarre, le monarque anglais et le prince d'Aquitaine vont l'exciter désormais à aller de l'avant. Ils donnent le mot d'ordre, et Ton voit aussitôt tous ces aventuriers d'au delà du détroit qui occupent encore un certain nombre de forteresses en France, faire à Tenvi cause commune avec le Navarrais. Jean de Montfort luimême, que ses prolecteurs avaient paru d'abord entraîner dans les voies pacifiques, subit le contre-coup de ce revirement, et il est amené ainsi, selon toute vraisemblance, à mettre en avant, dans les derniers mois de 1363, des récriminations, et à prendre une attitude d'où ne peut résulter qu'un nouveau recours aux armes.

Dès le milieu de cette année, le roi de Navarre, en mandant près de lui le chanoine Gui Quieret, son plus intime conseiller et l'un de ses lieutenants en Normandie, a bien soin de le faire passer par Bordeaux', où il l'a chargé sans doute de quelque mission auprès d'Edouard, prince d'Aquitaine et de Galles, et du captai de Buch. C'est de ce côté, en effet, que Charles le Mauvais attend un appui, au moins occulte, dans la guerre qu'il

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