‹ Histoire de Bertrand du Guesclin et son époqueChapitre 207 sur 291 · A Dinant li donna une dame jolie · texte numérisé non relu

A Dinant li donna une dame jolie

compte d'une telle illusion, elle ne voit son compatriote qu'à travers l'auréole, déjà légendaire, qui le transfigure. Elle appartient, d'ailleurs, à une famille où les vertus, les malheurs de Charles de Blois ont exalté la fidélité jusqu'à une sorte de culte^ où Ton vénère à la fois dans le mari de Jeanne de Penthièvre le souverain légitime du duché, un saînt et un martyr des Anglais. Du Guesclin, lui aussi, s'est fait dès le début le champion de la bonne cause. Il a continué de la servir, après qu'elle a été humiliée et vaincue. Il unit donc le dévouement chevaleresque à la bravoure : c'est moitié plus qu'il n'en faut, même à un homme laid, pour gagner le cœur d'une Bretonne.

On devine avec quel empressement le duc doit se prêter à ce projet d'union entre deux familles, où l'attachement inviolable à son parti est passé en quelque sorte dans le sang. Il saisit d'autant plus volontiers celte occasion de rapprocher Bertrand de sa personne qu'il craint davantage d'être privé à l'avenir des services d'un sujet aussi utile. Le capitaine de Pontorson reste toujours, il est vrai, dévoué du fond de Tàme au prince pour lequel il a combattu d'abord ; il vient d'en donner une nouvelle preuve en interrompant tout à coup une campagne commencée sous les plus brHlants auspices pour se constituer prisonnier entre les mains de Robert Knolles. H n'en a pas moins élé amené, depuis quelques années, par la force des choses, à se mettre presque continuellement à la solde du duc d'Orléans, du dauphin et du roi de France. En mariant le héros du siège de Rennes à la fille de Robin Raguenel, Charles de Blois resserre et scelle d'une manière pour ainsi dire indissoluble les liens qui rattachent Bertrand à son pays d'origine.

Thiphaine paraît avoir été l'une de ces femmes fidè-

les, aimantes et enthousiastes qui cherchent surtout le bonheur dans la gloire de leur mari. Avant de rendre le dernier soupir à la fin de 1372, elle fut en mesure de goûter pleinement ce bonheur, car c'est du vivant de sa première femme que du Guesclin remporta ses plus belles victoires, Cocherel, Montiel, Pontvallain. Appelée bientôt à partager la haute fortune de son époux, devenue comtesse de Longueville et duchesse de Molina, la digne compagne du connétable de Charles V reçut ainsi la récompense qu'elle méritait pour s'être éprise du courage, même pauvre et entaché de laideur. Toutefois, il manqua à ce mariage la bénédiction suprême, et d'une union si bien assortie il ne naquit point d'enfant. Pendant que Bertrand guerroyait au loin, il paraît que Thiphaine se consolait de l'isolement où elle était réduite en s'adonnant à l'astrologie. Dû haut des tours de son château de Pontorson ou du sommet du Mont- Saint-Michel, où Ton a longtemps montré aux voyageurs l'emplacement de la maison qu'elle avait habitée, la comtesse de Longueville étudiait le cours des astres pour essayer d'y lire la destinée de son mari. On prétend même qu'elle réussit à prédire par la magie de son art tout ce que le sort réservait au grand capitaine d'heureux* ou de malheureux, notamment la défaite d'Auray. Du Guesclin ne tint jamais le moindre compte de ce qu'il considérait, non sans raison, comme des rêveries. On n'en est pas moins touché du sentiment qui dictait à Thiphaine de tels pronostics : il sied bien aux femmes d'avoir ces superstitions du cœur.

Du Guesclin ne songe qu'à jouir de son bonheur lorsqu'il est troublé au sein d'un repos si chèrement acheté

Page 1