Vienne, an*. Poitiers, c. la Villedieu
était très-forte, si forte que le premier devoir de l'agresseur était de la faire explorer sous toutes ses faces, par tous les côtés, afin d'en trouver, s'il était possible, le point vulnérable. Quel que fût le résultat de cette exploration, il fallait, dans tous les cas, couper à l'ennemi la retraite vers Bordeaux, en faisant occuper par des forces suffisantes, d'une part, la rive gauche du Hiausson au sud-ouest, d'autre part, la voie romaine de Poitiers à Limoges au sud-est du campement des Anglais. Ces mesures une fois prises, on pouvait à son choix attaquer le prince de Galles par le côté que Ton aurait reconnu le plus abordable, sinon même par plusieurs côtés à la fois, ou bien Taffamer en se contentant de le bloquer.
Que fit au contraire le roi de France? Renouvelant sans y rien changer les errements de son père à Crécy, il envoya en éclaireurs dans la journée du dimanche Eustache de Ribemont et trois autres grands seigneurs qu'il chargea de le renseigner sur la situation des Anglais. Eustache de Ribemont était ce chevalier qui s'était rendu fameux, six ans auparavant, sous les murs de Calais, par un combat corps & corps contre le roi d'Angleterre. C'est assez dire que la bravoure personnelle était ce qui le recommandait le plus. Au lieu de contourner la position des Anglais et de.Tétudier sous ses divers aspects, Eustache et ses compagnons se bornèrent à chevaucher tout droit devant eux. Ils ne reconnurent ainsi que la partie nord du campement de l'ennemi, et c'était précisément celle dont l'attaque offrait le plus de difficultés. On n'y pouvait pénétrer que par un étroit ravin où quatre hommes d'armes auraient pu à peine s'avancer de front, et ce ravin était bordé de haies épaisses où s'étaient embusqués les archers anglais. On peut dire que cette reconnaissance si incomplète fut Tune des principales causes du désastre, car c'est par ce côté le
plus défavorable de tous que le roi Jean fit commencer l'attaque le lendemain au matin, en lançant dans l'étroit ravin dont nous venons de parler Télite de sa chevalerie qui y trouva la mort.
Du reste, si les Français, avant d'en venir aux mains, furent mal renseignés sur la position de leurs adversaires, ils ne semblent pas s'être mieux rendu compte des mouvements de Tennemi le jour même de la bataille. Ils paraissent avoir toujours ignoré qu'au moment où ils attaquèrent les Anglais, ceux-ci se mettaient en mesure de traverser le Hiausson. L'opération du passage était même si avancée que l'avant-garde, commandée par le comte de Warwick, était déjà de l'autre côté de cette rivière. Le prince de Galles, attaqué sur ses derrières, fit volte-face ; et ce fut son arrière-garde, placée sous les ordres du comte de Salisbury, qui eut à soutenir le premier choc. Ce qui est certain, c'est qu'aucune chronique française ne mentionne cette particularité d'une importance capitale ; elle a été révélée par un héraut* d'armes anglais qui assistait à la bataille.
En présence d'une telle ignorance des mouvements de l'ennemi du côté des Français, qui pourtant se battaient sur leur propre territoire, on serait porté à se demander comment le roi Jean, à défaut d'un service de reconnaissances organisé dans son armée, ne fut pas mieux renseigné par les gens du pays, si un curieux incident rapporté par une chronique du temps ne nous donnait la raison pour laquelle cette source d'informations ellemême dut lui manquer. D'après cette chronique, Renaud Chauveau, évêque de Châlons, fut tué au moment où il s'enfuyait, par un charretier qui la veille avait prié vai-
1. Le héraut Chandos. V. Life of Edward tht black prince, chronique rimée publiée par M. Coxe, vers 1374 à 1376.
nement cet évêque d'intercéder en sa faveur, afin qu'on le remît en possession de ce que lui avaient enlevé par saisie les preneurs du roi*. Tout le monde sait qu'en vertu d'une certaine coutume appelée droit de prise, le roi de France pouvait faire main basse, partout où il passait, sur les bestiaux, grains, fourrages et autres biens meubles nécessaires pour l'entretien de sa maison. Les gens d'armes, de leur côté, ne se faisaient pas faute de s'approprier ce qui était à leur convenance. Aussi nos paysans, en ce temps-là surtout, fuyaient-ils sur le passage d'une armée, môme française, comme à l'approche de la peste. On aurait dit des lièvres qui se blottissent au fond de leurs gîtes jusqu'à ce que les chasseurs aient disparu. Ainsi en fut-il sans doute, les 18 et 19 septembre 1356, des paysans du Poitou, voisins du champ de bataille. Il ne faut donc pas s'étonner si le roi Jean, réduit à la reconnaissance dérisoire d'Eustache de Ribemont, ne se rendit compte ni de l'ensemble de la position des Anglais ni du mouvement par lequel le prince de Galles inaugura la journée.
On ne prend pas ces précautions, quand on est convaincu que l'on tient dans ses mains la victoire, et tel était le cas du roi de France. Assuré de la supériorité du nombre, confiant avec raison dans sa bravoure personnelle et dans celle de ses troupes, n'avait-il pas en outre au doigt un de ces anneaux enchantés' avec lesquels on
1. « Entre ceuls qui fuioient l'evesquc Sauviau s'cnfuioil. Ung charretier Taperçast ; et au passer ung fossé, il le tua pour ce qu'il ne lui avoit voulu passer une lettre pour les preneurs du roi. ■ Chronique des quatre premiers ValoiSj in-8% Paris, Renouard, 1862, p. 57.
2. C'est Pétrarque qui nous a révélé cette curieuse particularité. « Neque vero 8CU Polycrati tune sardonyx ille ne morsu volucrum sensim in cruce marcesccret, seu modo Joanni GalUarum régi, ne acie victus in manus hosUum pervenirei, huus valuii prœstare carbunculus: queni, die illa in digito cjus inventum crcptumque, sibi et post annos ab aniico
croyait au quatorzième siècle se rendre invincible*. Mal renseigné avant le combat, Jean commit deux fautes grossières de tactique pendant le combat lui-même. Par un contre-sens à peine croyable, c'est par de la cavalerie qu'il fit attaquer au début de Taction un ravin profond et étroit, des pentes boisées et abruptes. Puis, lorsque les hommes d'armes anglais, témoins de la déroute de l'avanl-garde française, ayant remonté sur leurs chevaux qu'ils n'avaient cessé de tenir par la bride, s'élancèrent au grand galop dans la plaine, par un second contre-sens non moins énorme que le premier, le roi de France donna Tordre aux siens de mettre pied à terre pour soutenir en rase campagne le choc de cette charge impétueuse. Écrasés sous le poids de leurs lourdes armures, embarrassés dans leur marche par des chaussures à la poulaine de dimensions démesurées, ayant à manier des lances longues de plus de cinq
quodam orbe alio redemptum remissumque, cerncre fuil ac taogcre rem prelii infiniti. » Petrarchœ ojoera,ed. Bas., p. 36j De remediis utrinsque fortunœ, dial. xxxvii de Gemmis et Margaritis. Cet anneau fut arraché au roi Jean, à la Gn de la journée de Poitiers, dans la presse à laquelle donna Heu la prise du roi de France. Galéas Visconti trouva moyen de le racheter, et lorsque Jean fut rentré à Paris en décembre 1360, au retour de sa captivité en Angleterre, il y reçut une députation envoyée par le seigneur de Milan. Le chef de cette députation, qui n'était autre que Pétrarque tout en complimentant le roi de France sur sa délivrance, lui remit deux anneaux dont Tun était le diamant enchanté « carbunculus « perdu à Poitiers.
1. Qu'on ne s'imagine pas, [du reste, que le moyen âge seul ait connu ces superstitions \ elles sont de tous les temps, et Ton en pourrait citer des exemples qui datent d'hier. Un souverain, personnellement bon comme ie roi Jean, qui avant de se lancer à l'extérieur dans une politique d'aventures, avait donné à son pays quelques années prospères, et qui rappelle le vaincu de Poitiers au moins par la gravité du désastre qui a signalé sa chute, ne disait-il pas à ses intimes, au rapport d'un témoin oculaire, en leur montrant je ne sais quel talisman qu'il prétendait avoir appartenu à Charlemagne : « Quand on possède ceci, on est le maître du monde 1 »
éprouve comme un soulagement*. C'est que, rester debout et intact, quand on sent son pays qui est là blessé à mort et gisant à terre sur un champ de bataille, c*eat pour un roi le plus cruel des supplices. Aussi toute blessure est la bienvenue, en attendant que Dieu veuille vous enlever la pensée avec la vie. Mais plus Jean s'acharne à poursuivre la mort, plus celle-ci semble le fuir, La presse devient telle autour de lui, qu'il ne peut plus faire un mouvement. Un des ennemis, qui se disputent cette royale proie, s'écrie alors : « Je suis Français et originaire du pays d'Artois, je m'appelle Denis de Morbecque. » Jean se rend de préférence à ce chevalier et lui tend son épée.
Depuis plus d'une heure que dure cette lutte héroï-
1. « El re medesimo, conoscendo gia la viltoria in mano de^ suoi nemici, non volendo per vilta di fuga vUuperare la Coronay Gcramente 8*adduro alla batlaglia, facendo grandi cosc d'arme di sua persona. Ma sentendosi a lato messer Gianni (lisez : Filippo), suo piccolo liglluolo. commando che fosse menalo via e tratlo délia battaglla. Il quale per comandamenfo del re essendo montato a cavallo con alquanti in sua compagnia, e partilo un pezzo; il fanciuUo hcbbe tanla onta di lasciarc il padre nella batlaglia, che ritorno a lui. E^ non potendo adopcrare Tarme, considéra va i pericoli del padre, e spesso gridava : « Père, guarde vous a désira o a sinislral » od'allra parle, come vedea gli assalitori.» htorie di Maiteê VUlani, lib. VII, cap. xviii, dans Muralori, Rer. liai. Script.^ t. XIV, •col. 417. — Mathieu Villani, à qui nous devons celte belle page, appartenait à ces sociétés de banquiers de Florence qui se chargeaient de recouvrer dans toutes les parties de la chrétienté les décimes du saint-siége; «t nous avons aux Archives (sect. hist., cart. L 398) Tanalyse d'un marché passé en 1319 entre le trésorier du pape et Mathieu Villani et un Alberti, mandataires de la société des bourgeois de Florence. Les Villani, Jean, Mathieu, Philippe, avaient donc intérêt à être exactement renseignés sur ce qui se passait dans les pays où ils avaient affermé les créances papales, et c'est surtout à ce point de vue qu'ils enregistraient les événements comme le feraient nos grands banquiers d'aujourd'hui, s'il n'y avait pas de journaux ; ils notaient tout, même l'héroïsme. C'est que de tels hommes devaient être passés maîtres pour savoir au juste ce que pèse, même financièrement, Thonncur.
que, la (leur de la noblesse, 61eclrisée par l'exempte d'un tel chef, s'est fait luer aux côtés de son roi. Frappé mortellement, Geoffroi de Cliarny, le {,'ardîon de l'oriflamme, est mort en tenant embrassée la bannière nationale qu'il serre dans une suprême étreinte. Tant de sang aurait-il été dépensé en pure perte, et la vaillance du souverain n'aurait-elle abouti qu'à l'immolation impuissante et inutile du meilleur de son armée? Immolation impuissante, nous le voulons bien, mais nullement inutile. Les nations, dignes de vivre, ne trouvent jamais trop grands les sacriflces qu'on leur demande dans ces journées décisives 0(1 se joue leur destinée, et elles pensent avec raison que le sang le mieux employé est celui qu'on verse uniquement pour sauver l'honneur. Chacun des coups de hache dont le roi de France, dans cet effort désespéré, vient de frapper les Anglais, va pour ainsi dire enfoncer son nom au plus profond d» cœur de ses sujets qui, malgré les clmrges dont il les accablera pour payer sa rançon et celle du royaume, ne voudront plus voir en lui désormais que Jean le Bon. L'ennemi luimême rendra tout à l'heure hommage à tant d'héroïsme. Jusqu'alors Edouard III et son fils aîné ont alTeclé de n'appeler le fils et successeur de Philippe de Valois que Jean de Valois; mais, après Poitiers, le prince de Galles sent bien que tes chevaliers anglais seraient les premiers A protester s'il gardait ces habitudes de langage avec un prince qui a défendu si intrépidement l'honneur de sa couronne. Aussi, lorsque le vainqueur aborde son prisonnier le soir de la bataille, ce n'est plus Jean de Valois qu'il salue, c'est le roi de France.
La conclusion de ces longs développements, c'est que la plupart des contemporains se trompèrent en attribuant au défaut de courage des gentilshommes ou mémn à la trahison le désastre de l'armée française. On a vu
plus haut que nous avons apprécié sévèrement la prévention contre l'emploi, dans les armées, des milices communales, Tamour effréné du luxe, la passion des tournois, l'esprit romanesque qui s'emparèrent de la noblesse sous les règnes de Philippe de Valois et de Jean, défauts que ces deux princes portèrent plus ou moins dans leur manière de faire la guerre, en un mot ce que nous avons appelé la chevalerie de parade. Nous n'en devons pas moins reconnaître que ce qui manqua le moins aux vaincus de Poitiers, ce fut précisément le courage. S'il y eut des défections partielles dans leurs rangs, le nombre des morts de leur côté* suffirait, à défaut de témoignages plus explicites, pour attester avec quel acharnement ils disputèrent en général la victoire. Un échec isolé peut être le résultat d'une surprise; mais quand un peuple essuie coup sur coup des défaites graves comme celles de Crécy en 1346, de Saintes* en 1351, de Mauron en 1352, de Poitiers en 1356, il est rare qu'elles résultent de causes purement accidentelles et qu'elles ne soient pas la conséquence d'une décadence plus ou moins générale, plus ou moins profonde. La môme légèreté, le môme aveuglement, qui fait qu'une nation se précipite tôle baissée dans un abîme, la porte à chercher partout ailleurs que dans ses fautes accumulées la cause de sa chute. On cria aussi à la trahison après Crécy, et les paysans de Picardie égorgèrent les
1. Le moine de Malmesbury, qui semble tenir d'un témoin oculaire les détails si précis de sa narration, dit qu'il périt à Poitiers, du côté des Français, vingt-deux banncrets, deux mille cinq cents hommes d'armes et une quantité innombrable de gens de pied. Eulogium, Chroni^ con ab urbe condita usqtte ad annum Domini 1366, a monacho quadam Malmesburiensi exaralunij cdited by Frank Scott Haydon. London, 1863 ; vol. III, p. 225. Les chiffres que donne Froissart sont encore plus élevés.
2. Chroniques de J. Froissart y t. IV, sommaire, p. XLiii, note 1.
arbalétriers génois qui revenaient de la bataille*. La vérité est qu'à Crécy comme à Poitiers, c'est notre pays qui, en restant stationnaire, en se laissant envahir par le luxe et Tesprit romanesque, an lieu d'étudier de près et de s'assimiler les progrès militaires accomplis sous Edouard III par une nation rivale, c'est notre pays^ dis-je^ qui s'était trahi luinmême.
Il n'est que juste en effet de le faire remarquer,, quelles qu'aient été les fautes de nos rois et de leurs* sujets pendant cette période si désastreuse pour nous» l'Angleterre avait encore plus nwnté que la France n'avait décliné. Voilà pourquoi, lorsque nous avons essayé de tracer, en commençant ce chapitre , le tableau sommaire des mesures prises par Edouard III dès les premières années de son règne pour constituer l'incomparable infanterie anglaise du quatorzième siècle, nous ne nous écartions de notre sujet qu'en apparence, car au fond, c'est cette infanterie qui triompha à Poitiers comme elle avait triomphé à Crécy dix ans auparavant. Nous nous trompons peut-être, mais il nous semble qu'après avoir lu ce qui précède, loin de s'étonner du succès du prince de Galles , on se demanderait bien plutôt comment il aurait pu se faire que son armée n'eût pas remporté la victoire. A notre avis, cinq à six mille archers anglais , exercés et outillés comme l'on sait, secondés par un égal nombre de coutilliers, auraient toujours eu raison, du moins dans une attaque de front et de vive force, de la plus brave chevalerie du monde, fût-elle même très-supérieure en nombre. Telle paraît avoir été du reste l'opinion du plus fameux capitaine du moyenàge, de Bertrand du Guesclin, qui ne livra jamais une
1. « Pour ce que renommée et voix publique couroit que yceulx Geneuois et estrangiers avoient tray le roy Phelippe. » Chroniques de Fr'oissart, t. IV, sommaire, p. i, note 1 .
grande bataille rangée contre une véritable armée anglaise qu'à son corps défendant; à Cocherel, il eut affaire surtout à des Gascons, et, à Pontvallain, il écrasa Tarrière-garde de Robert Knolles, grâce à Tune de ces marches foudroyantes dont il avait le secret, mais il fut vaincu à Auray et à Najera.
Loin de profiter d'une seconde et si cruelle épreuve, la noblesse française, avec l'aveuglement de la routine, ne trouva rien à changer à ses anciens errements. Elle y persista si bien que, le 6 avril 1362, elle éprouva un nouveau désastre plus honteux encore : elle se fit battre à Briguais par un ramassis de brigands, brigands, il est vrai, d'origine anglaise ou formés à l'école anglaise. Deux ans s'étaient] à peine écoulés depuis cette défaite, que Charles V signalait son avènement au trône en appelant du Guesclin, quoiqu'il fût simple chevalier et qu'il dût avoir sous ses ordres un prince du sang , à commander l'armée qui vainquit à Cocherel : c'est le point de départ d'une ère nouvelle et glorieuse où peu à peu tout se relève, et la stratégie, la tactique, ne restent pas étrangères à ce relèvement universel. Il était temps que cette révolution arrivât. Pendant les règnes de Philippe de Valois et de Jean, au moment même où l'Angleterre réalisait des progrès immenses, on vient de voir ce qu'était devenu chez nous l'art de la guerre. Tandis que le génie organisateur d'Edouard III mettait au service d'une ambition insatiable l'infanterie la plus redoutable peut-être que l'Europe eût vue depuis la chute de l'empire romain , en France , au contraire , la routine, aggravée par le préjugé d'un faux idéal chevaleresque, menaçait de faire disparaître complètement le véritable esprit militaire.
DU GUESCLIN AU SIBGB DB BBNNBS.
Mise eD liberté de Charles de Blois et retour de ce prince en Bretagne. — Domination des Anglais dans la plus grande partie du duché. — Siège de Rennes par le duc de Lancastre. — Noms des principaux défenseurs de cette place. — Séjour de Charles de Blois à la cour du régent; envoi de secours aux habitants do Rennes. — Rôle de du Guesclin pendant la première période du siège. — Tentative des Anglais contre Dinan ; combat à outrance entre du Guesclin et Thomas de Canterbury; prédiction de Tiphainc Raguenel. — Ruses de guerre du capitaine de Rennes. — Du Guesclin réussit à s'introduire dans la place assiégée et à la ravitailler ; son entrevue avec le duc de Lancastre. — Duel avec Guillaume de Bramborc. — Joute avec Nicolas de Dagworth. — Duel entre Olivier de Mauny et Jean de Bolleton à l'occasion de six perdrix. — Trêve de Bordeaux ; versions diverses sur la levée du siège de Rennes; contribution de guerre payée par les habitants ; échec relatif du duc de Lancastre. — Commencement de la popularité de du Guesclin en France (octobre 1356-juillet 1357).
Un mois environ avant la bataille de Poitiers, il s'étdt passé un événement d'une grande importance au pcdnt de vue des affaires bretonnes. Après avoir tenu ^Çlitrtes de Blois en captivité pendant neuf années, le vol d*Angleterre avait enfln consenti , sur les instances iH pape Innocent YI, à mettre en liberté son prison- Bior. Par acte daté de Westminster le 10 août 1356 S le
mari de Jeanne de PenthiÈvre s'engagea à payer pouri sa rançon sept cent mille florins en cinq ans et à laisser | ses deux fils, Jean et Gui, otages en Angleterre jusqu'au \ parfait payement de cette somme. 11 fut stipulé en outr qu'on rendrait à Edouard, avant le 24 juin 1357, toutesl les pièces relatives à un mariage projeté à la fin deF 1352' entre Jean de Bretagne, fils einé de Charles d^ Blois, et l'une des filles du roi anglais. Edouard, lora-J qu'il s'était prêté à ces négociations, était déjà tuteui du jeune comte de Monlfort, auquel il avait fiancé laM princesse Marie; et l'on comprend qu'il eût à cœur dôT faire disparaître toute trace d'un arrangement qui au-] rail pu être si préjudiciable aux intérêts de son pupille! et de son futur gendre.
Trois jours avant la signature du traité du 10 août,] Edouard avait accordé k Charles de Blois des lettres de 3 Bauf-conduit pour retourner en Bretagne avec sa fiUe | Marie et une suite de quarante personnes. Du reste lea I négociations qui aboutirent à cette mise en liberté défi- a nitive du prisonnier de la Roche - Derricn n'avaient ï jamais été interrompues depuis le dernier voyage de Charles en Bretagne. Grûce aux lettres de sauf-oonduit du 7 août 1356, nous connaissons les noms des principaux personnages qui avaient pris part è ces négocialions : c'étaient Robert do Saint-Pern, Éven Charruel, Etienne Goyon , Guillaume du Châlcllier, Pierre Poulart, chevaliers; Jean Beaucours, Rainfroi le Voir, grand chantre de Dol, Jean Kermoisan, Olivier de Morzelles et Alain Chanu'. Il n'est pas impossible que Bertrand du Guesclin ait fait partie de cette dépulation où l'on re- )
t. Dom Morice, Pretiva de {'biliaire de Bi-etagne, l, I, coL 14B6 et -] 2. Kynior, vol. III, p. 33j. Cf. dum Moricc, Prruvt», t. I, col. IbWet J
trouve quelques-uns des membres les plus considérables de l'ambassade de 1354, notamment Éven Charruel; toutefois il faut reconnaître que cette conjecture a contre elle le silence des actes, puisque notre héros, auquel Edouard avait délivré des lettres de sauf-conduit le 10 novembre 1354, ne figure pas parmi les chevaliers bretons qui en obtinrent nommément le 7 août 1356.
Charles de Blois débarqua à Tréguier, sans doute dans le courant du mois d'août. Sa première visite fut pour Téglise cathédrale où il fit déposer dans le tronc de la fabrique dix écus de Jean et gratifier de cinq florins chacun des cinq vicaires ; il donna aussi cinq florins à la fabrique de l'église de Saint-Tugdual. Le lendemain il alla rejoindre à Guingamp sa femme, Jeanne de Penthièvre*. Le bonheur qu'eurent les deux époux de se revoir dut être mêlé de bien de l'amertume, car leurs afi'aires étaient alors dans la situation la plus déplorable. Sauf la partie occidentale du diocèse de Tréguier, les Anglais étaient les maîtres de toute la Bretagne bretonnante : Saint-Pol-de-Léon , Saint-Mathieu, Brest, le Conquet, Quimper, Conk (aujourd'hui Concarneau), Quimperlé, Sùscinio, Hennebont, Auray, Vannes, étaient en leur pouvoir. Ils avaient même des postes avancés dans la Bretagne gallot comme Ploermel et Bécherel, d'où ils inquiétaient les garnisons françaises des environs de Rennes, et le Fougeray, Châteaubriant , Blain, Guérande*, d'où ils menaçaient Nantes. Ils ve-
1. Déposition de Mathieu Rouaud, écuyer, alors clerc du receveur de la Hoche-Derrien dans Tenquôte faite en 1371, pour la canonisation de Charles de Blois. Bibl. Nat., dép. des mss., fonds latin, n* 5381, 1. 1, f»» 319 V et 320.
2. Toutes ces localités étaient déjà au pouvoir des Anglais en 1355, comme on le voit par un mandement adressé par Edouard III le 14 septembre de cette année aux capitaines de ses forteresses en Bretagne. Rymer, vol. III, p. 312. Cf. Morice, Preuves^ t. I, col. 1498 et 1500.
naient depuis quelques mois de prendre pied en basse Normandie, non loin des coaflns de la Bretagne, en occupant Saint-Sauveur-lc-Vicomte que leur avait livré Godefroi de Harcourt. Enfin, au moment où Charles rentrait dans son duché, le duc de Lancastre, lieutenant du tuteur de Montfort, en s'emparant au mois de septembre 1356, soit dans le cours de sa chevauchée vers la Loire, soit au retour de cette chevauchée , de Domfront, de Messei, du Bois de Maine et de quelques autres forteresses, tendait à rendre plus difficiles les communications entre la presqu'île bretonne et les provinces limitrophes de Normandie, du Maine et de TAnjou d'où le roi de France était le plus à portée de venir au secours de son allié.
Les Anglais rencontrèrent d'autant moins de résistance que Jean, sire de Hangest, nommé, au commencement de 1355, lieutenant sur les frontières de Normandie et de Bretagne en remplacement du sire d'Audrehem, était allé dès lé mois d'août' 1356 rejoindre le roi Jean avec le gros de ses forces; il avait combattu à Poitiers ; et, comme il avait été assez heureux pour n'être ni tué ni fait prisonnier dans cette néfaste journée, le régent l'avait nommé capitaine général es parties de Poitou et de Saintonge *, poste qu'il occupait encore en 1357. Mais les forteresses, placées sur les limites de la Normandie et de la Bretagne, étaient trop importantes pour qu'on les dégarnît de leurs garnisons : Pierre de Villiers, ca-
1. Jean, sire de Uangest, lieutenant du roi es parties de Normandie I>ar devers la Bretagne, donna quittance à Pontorson le 15 mars 1356 (n. st.), à Caen le 24 mai, à Rouen le 25 août de la môme année. Bibl. Nal., dép. des mss., Titres originatiXj au mot Hangest, V. le n» viii des
2. On a un mandement de Jean, sire de Hangest, capitaine pour le roi es parties de Poitou et de Saintonge, daté de [Poitiers le 28 octobre 1356. Ibid.
pitaine de Ponlorson, était donc resté pour garder ce château ; et il paraît que , si du Guesclin lui aussi ne se battit pas à Poitiers, c'est qu'il servit sous les ordres dudit Pierre depuis le 7 août 1356 jusqu'au 3 mars suivant*.
Non content de la prise des places indiquées plus haut, le duc de Lancastre mit le siège devant Rennes dans les premiers jours d'octobre, comme pour se consoler de n'avoir pu prendre part à la victoire de Poitiers remportée par le prince de Galles quinze jours auparavant. Le siège de Rennes est une des plus glorieuses étapes de la carrière militaire de du Guesclin ; c'est alors que sa renommée, qui jusqu'à ce moment n'avait guère franchi les limites de la Bretagne, se répandit en France. Aussi Cuvelier n'a-t-il pas consacré moins d'un millier de vers à cet épisode de la vie de son héros. Le trouvère picard a commis de nombreuses erreurs de détail que nous aurons l'occasion de relever. Néanmoins, comme il écrivait son poôme quelques années seulement après la mort du connétable, les principaux faits qu'il raconte ont dû lui être rapportés par d'anciens compagnons de Bertrand et peut-être par des témoins oculaires.
D'après Cuvelier, dont la version paraît avoir été acceptée jusqu'à ce jour, sans discussion, par la plupart des historiens, le sire de Penhoët, dit le Tort Boiteux, aurait commandé la place assiégée ^ D'un autre côté, s'il fallait ajouter foi au témoignage d'un chroniqueur contemporain dont le récit est généralement exact et digne de confiance, le capitaine de Rennes était Ber-
1. Ces dates, qui semblent trop précises pour n'avoir pas été fournies par des documents originaux, sont empruntées à une notice imprimée sur du Guesclin trouvée dans les papiers de d'Hozier. Bibl. Nat.^ Titre» originaux, au mot Du Guesclin.
2. Chronique rimée, éd. Charrière, t. I, p. 41, vers 1056 et 1057.
trand de Saint-Pern *, qu'une tradition fort ancienne ; très-accréditée désigne comme le parrain de du Guescl
i Du reste , il n'est pas impossible de concilier deux <
'\ sertions qui semblent au premier abord contradictoir
A cette époque, toute ville fortifiée qui, comme Renn était pourvue à la fois d'un château et d'une encein avait ordinairement deux chefs militaires, un châtela préposé à la garde du château proprement dit, et un < pitaine, chargé de la défense des remparts. Le sire Penhoët , surnommé le Tort Boiteux , put avoir le ti et remplir l'office de châtelain , tandis que Bertrand Saint-Pern exerçait de son côté les fonctions de capital de la ville. Malheureusement il n'y a là que des conj( tures plus ou nK)ins vraisemblables que des actes, en f nés de Bertrand de Saint-Pern et du sire de Penhoët pe
dant la durée du siège dont il s'agit, pourraient seuls ; ; nous les possédions, changer en certitude,
Les mômes doutes s'élèvent dans l'esprit, la môme i certitude subsiste, lorsqu'on voit Froissart* et certai historiens bretons compter au nombre des défenseï de Rennes le sire de Derval , le vicomte de Rohan , sire de Laval et Charles de Dinan. Cette assertion • inexacte , au moins en ce qui concerne Bonabbes ou 1 nabbé de Rougé, sire de Derval, qui fut fait prisonnie la bataille de Poitiers et emmené en Angleterre. B< trand d'Argentré cite, on ignore sur quel fondemei parmi les principaux capitaines de la garnison GeofT: Charruel, sans doute un parent, sinon un frère d'É\
1. « Environ ce temps, mist le duc de Lenclastre le siège devant Rey en Bretaigne, lequel siège dura bien huit mois et plus. Et estait ded Bertran de Saint Père cappitaine de la ville, et y estoit Bertran Claiquin et grant foison de nobles chevaliers et escuiers du pais de ij taigne. » Bibl. Nat., mss., fonds français, n* 4987, f^ 59 v* et 60.