Le sauf conduit a pris, si le foit reeorder
Car lire ne savoit n'escripre ne compter. »
donc, reprend le duc, qu'avgint que celle question soit jugée, il en coûtera la vie à plus de cent mille hommes.» — ce Eh, bien! s'écrie Bertrand, s'il y a beaucoup de gens tués, c'est tant mieux pour les survivants : leur part d'héritage en sera d'autant plus belle. » Le prince anglais ne peut s'empêcher de rire de cette saillie et fait au chevalier breton des offres magnifiques, s'il veut entrer à son service. « Sire, répond Bertrand, à Dieu ne plaise que j'accepte vos propositions. Certes, si bonne paix était entre vous et mon dit seigneur, je me mettrais volontiers à votre disposition. Mais convenez, sire, que, si tout premièrement je vous avais servi et vous quittais pour autre servir qui serait votre ennemi, je vous aurais vilainement trahi et serais déloyal.»
Le duc de Lancastre, loin de s'irriter de cette réponse, sent redoubler au contraire l'estime qu'il avait déjà pour du Guesclin. Il fait apporter le vin et les épices, et l'on boit à la santé du chevalier breton. Pendant qu'on vide les verres, un des seigneurs anglais nommé Guillaume de Bramborc, proche parent de ce Robert de Bramborc à qui notre héros au début de sa carrière avait pris le château du Fougeray, adresse un cartel à du Guesclin : « Bertrand, dit-il, je vous requiers de trois coups de lance, si cela vous convient. » — « Beau sire, grand merci, répond Bertrand en serrant la main A l'Anglais; par mon serment, je ne vous en faudrai. Vous dcmahdcz trois coups de lance : je prends Dieu à témoin que vous en aurez six, si besoin est. » Le combat est fixé au lendemain matin ; il doit avoir lieu dans l'espace compris entre le camp anglais et les fossés de la ville de Rennes. Le duc de Lancastre, touché de la générosité avec laquelle a été traité son héraut, ne veut pas rester en arrière de Bertrand, il lui donne un cour-
sier magnifique. « Sire, dit Bertrand en remerciant le prince, je n'ai trouvé jusqu'à ce jour duc, comte ni prince qui m'ait donné du sien la valeur d'un denier: si j'ai conquis quelque chose, c'est à la pointe de mon épée ; mais, puisque vous voulez bien me faire cadeau d'un si beau cheval, je l'essayerai demain devant vous. » Bertrand prend congé du duc et retourne à Rennes. Informé de la provocation adressée par Guillaume de Bramborc au chevalier français, le capitaine de la ville craint qu'elle ne cache un piège et veut dissuader notre héros de tenir son engagement. Du Guesclin ne se laisse pas ébranler. Il a donné sa parole, et il ne peut croire que le duc de Lancastre manque à la sienne. D'ailleurs, quand même les Anglais trameraient quelque perfidie, il a confiance que Dieu se mettrait du côté du bon droit. Le lendemain, de grand matin, Bertrand s'ajuste un bon jupon boutonné et serré à la taille, revêt un haubergeon ou cotte de mailles et endosse par-dessus tout cela un grand jaque. Il refuse de mettre un pectoral d'acier que lui offre le capitaine de Rennes. Une lance et un écu à nervures complètent son équipement. Il se rend ensuite à l'église où il entend une messe chantée ^ Il venait de monter à cheval, après avoir pris une soupe au vin, et se dirigeait vers le champ clos lorsqu'il ren-
1. D*après le manuscrit de rArsenal, du Guesclin aurait fait vœu, s'il était vainqueur^ d'aller à la croisade combattre les Sarrasins :
« Et promist à Jeshus, en droite leauté, Que se Jeshus de gloire Ta à honnour getté De la jouste qu'il a emprise de son gré, Son chevalier sera toujours mais son aé Et se metra en paine de cuer et voulenté D'essaucier nuit et jour sainte cre<ienté ; Aventurer s'yra sur païens outcre mer, Pour acroistre la loi où nous sommes fondé. »
(Éd. Charrière, 1. 1, p. 65, en note.)
BBRTBÂRD DU GUESCLIN. I — U
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contre sa tante, tout en larmes, qui, redoutant elle aussi la perlidie anglaise, supplie son neveu de ne pas aller au rendez-vous convenu. •■ Fais ôler ton heaume, dît-elle, et je te vais embrasser. » — <- Allez-vous-en chez vous, répond Bertrand, embrasser votre mari et préparer le dîner; car, s'il plaît à Dieu et pourvu que mon champion soit prfit, je serai de retour que votre /eu ne sera pas encore allumé. ■>
La ville de Rennes est en grand émoi; les habitants, grands et petits, montent sur les créneaux de l'enceinte et suivent du Guesclin du regard. Aussitôt que les deux combattants sont en présence, le duc de Lancastre fait proclamer à son de trompe qu'aucun des assistants, armé ou non, ne s'approche des champions plus près qu'à la dislance de vingt lances et ne prête aide ou assistance â l'un ni à l'autre. Le prince anglais reste seul avec le comte de Pcmbroke pour garder le champ clos. Le signal est donné : du Guesclin et Bramborc saisissent leur écu et se précipitent l'un contre l'autre, la lance au poing. A la première passe, notre héros assène un tel coup sur l'écu de Bramborc qu'il le perce et aussi le haubert. L'Anglais, de son côté, frappe le bassinet du chevalier breton avec une telle force qu'il l'entame. Bertrand ne s'en maintient pas moins sur ses étriers immobile ainsi qu'une tour. Deux autres passes restent également sans résultat. Du Guesclin s'approche alors de son adversaire et lui dit : n Bramborc, ètes-vous content? Par égard pour le duc ici présent dont j'ai été l'hûte, je vous ai épargné jusqu'à cet instant; mais je ne réponds de rien, si vous me tenez tête davantage! » ~- n Recommençons, » riposte aigrement l'Anglais, Revenant à la charge avec plus d'impétuosité qu'auparavant, Bertrand, cette fois, au premier coup qu'il porte .& son adversaire, l'atteint au-dessous du blason. Le fer
perce de part en part la cotte de maille, entre dans les chairs, et peu s'en faut qu'il ne traverse le poumon. Bramborc est renversé de cheval à demi mort. <« J'espère que vous en avez pour votre argent, crie du Guesclin au vaincu. Si je n'avais pitié de vous par égard pour le duc de Lancastre, vous n'en seriez pas quitte à si bon compte. »
Bertrand reçoit les félicitations du duc de Lancastre, donne à l'un des hérauts de ce prince le cheval du vaincu et retourne à Rennes. Le vainqueur est accueilli par toute la population avec des transports de joie et conduit au château où Ton donne un somptueux festin en son honneur.
Le soir même du jour où du Guesclin vient de remporter ce triomphe, le duc de Lancastre fait donner un assaut au moyen d'une haute tour ou grand beffroi de bois que les assiégeants traînent jusqu'au pied des remparts de Rennes. La nuit ayant interrompu Tattaque, les Anglais laissent dans cette tour de bois un certain nombre de gens d'armes et d'archers pour la garder? bien décidés à recommencer la lutte le lendemain dès le lever de l'aurore. Ils ont compté sans Bertrand qui, profitant de l'obscurité de la nuit pour faire une sortie avec le capitaine de la garnison et cinq cents arbalétriers, attaque la lour, y jette du feu grégeois; et bientôt l'énorme machine est la proie des flammes. Lincendie prend de telles proportions que, de toutes les parties du camp anglais, on voit cette haute tour flamber au milieu des ténèbres.
La victoire remportée sur Bramborc avait encore accru le prestige de du Guesclin. Dès lors, les chevaliers anglais les plus renommés pour leur force physique, leur adresse, leur bravoure, briguèrent l'honneur de se mesurer contre un si redoutable adversaire;
et Bertrand n'était pas homme à leur en refuser Toccasion : de l'humeur dont il était, il aurait répondu successivement aux provocations d'une armée tout entière.
Froissart* nous a conservé le souvenir d'un autre fait d'armes dont l'invincible Breton et un chevalier anglais nommé Nicolas de Dagworth* furent les héros. Ici la lutte fut plus longue et plus compliquée qu'avec Bramborc : les combattants échangèrent non-seulement trois coups de lance, mais encore trois coups de hache et trois coups de dague. Cette seconde joute eut lieu comme la première en présence de l'armée assiégeante et des habitants de Rennes qui contemplaient ce spectacle du haut de leurs remparts : elle fut également honorable pour les deux champions qui quittèrent le champ sans avoir réussi à se blesser l'un l'autre*.
Le chroniqueur de Valenciennes, mentionnant cette joute avec Nicolas de Dagworth, dit que Bertrand était alors un jeune bachelier *. Ceci demande pour le lecteur moderne quelques mots d'explication. 11 y avait au moyen âge, comme chacun sait, deux grandes classes de chevaliers correspondant à des situations de fortune différentes. Les chevaliers assez riches pour enrôler le