‹ Histoire de Bicêtre (hospice-prison-asile) d'après des documents historiqueChapitre 106 sur 137 · Dossier F..., 5° division. Archives de Bicétre · texte numérisé non relu

Dossier F..., 5° division. Archives de Bicétre

Xavier Cotton

Dans cette fjjalerie de ligures célèbres de Bicètre nous ne pouvons oublier l'abbé Cotton.

Xavier Cotton est né à Vedoin (Vaucluse), le 12 juillet 1826. De bonne heure.il était entré dans les ordres. Très courageux, infatigable au travail, il avait rapidement appris l'hébreu, le grec et le latin.

« Sous l'Empire, il était jeune prêtre du diocèse d'Avignon. Mgr Dubellay l'avait distingué, l'avait aimé paternellement... Mais un jour, le prélat entrevit en ce jeune homme un douloureux problème : le savant, le penseur, le croyant luttaient, dans le diacre, contre le poète, l'artiste, le mystique, l'ambitieux. Premiers ravages dans cette âme d'élite, dans cette intelligence exceptionnellement remarquable.

« L'archevêque, attristé et anxieux, lui donne une bibliothèque et l'envoie dans un hameau alpestre :

— Soignez votre âme, mon enfant, travaillez, devenez humble, apaisez-vous ; dans peu d'années, vous serez une des lumières de l'Eglise.

« Hélas ! La tare cérébrale était ineffaçable; les hauts lieux, les pins harmonieux dans les collines, les espaces bleus, la solitude, rien n'apaise cet esprit inquiet, ne rafraîchit ce cerveau enfiévré.

« Un jour, un prêtre de Paris, Verger, assassine Mgr Sibour. On saisit ses papiers et dans sa correspondance on trouve des lettres du prêtre vauclusien.

« Celui-ci doux, au fond, et sans fil, ni méchant, ni sectaire, est épouvanté à la nouvelle du crime abominable. Il s'était cru simplement initié à une sorte d'association pacifique et toute de doctrine, avec une prétendue émancipation du petit clergé pour but ; au bout de ses vagues

IIISTOIRK DE ]ilClVriîK 313

conceptions lui apparaissait soudain le poignard ensanglanté, vision stupéfiante et farouche qui frappa sa raison. Cotton devint fou (1). »

Suspendu par son évêque, il passa près d'une année dans divers monastères. Il fut un instant enfermé dans l'asile de Montdevergues d'où il s'évada. Alors, il vint à Paris, sans aucune ressource, avec la résolution de poursuivre un double but (2).

Dessinateur, doué d'une assez grande habileté, il avait conçu le plan d'une série de lithographies apocalyptiques ; penseur inspiré, il avait trouvé le « Dogme fondamental el primordial du Christianisme, trait d'union entre le Spirituel et le Temporel, — le Pape et la Royauté ! «

Dans une lettre adressée à la princesse Olotilde, lettre qu'il fit publier, il traite de V « Id'e primordiale du. Christianisme envisagée et proposée comme loi vitale de toute association p hilanthropique et charitable. » Cette lettre renfermait des phrases comme celle-ci :

Le serviteur du serviteur des serviteurs de Dieu... Jésus le Verlie fait chair... se fait un devoir, un honneur, un plaisir, de fournir soit verbalement, soit par écrit, tous les éclaircissements désirables sur l'idée primordiale du Christianisme... Tant aux hommes de désirs et de honne volonté qui se croiront appelés à devenir les amis de l'époux dans l'Institut des Frères Eclusiers, qu'aux lilles d'Eve douées d'un cœur... de Marie-Magdeleine qui brillent d'être tant soit peu... les amies de l'époux, dans la Congrégation des bonnes jardinières du Jardinier divin. Il n'est pas do rigueur d'écrire franco... et pour trouver l'éclaircisseur de la grande chose, il faut se présenter, 9, rue Ferron, 9, de 6 heures du soir à 6 heures du matin, plutôt (lue de 6 heures du matin à 6 heures du soir, comme Nicodènie, la nuit convenant mieux... aux fervents entretiens.

A dater de ce moment, le désordre intellectuel de l'abbé Cotton fit de rapides progrès. L'état miséraljle dans lequel il vivait aigrit son caractère. Et dans une lettre adressée en 1(S()(5 A l'un des aumôniers de l'Empereur, il s'éleva contre ses supérieurs ecclésiastiques lesquels n'étaient à ses yeux que des « abbés parvenus, des lâches, des fripons, des pervers, des coquins, des scélérats contre lesquels il faut une

1. Le Fiijaro. — Supplément liUéraire en date du 12 décembre IS8:i, 11» aniire,!!" uO. Jean Séguret. — Excentricités du jour : Xavier Cotton.

2. Cette notice sur l'abbé Cotton acte rédigée d'ajirès les notes médicales du Doss et, surtout, d'après le rapport de M. le D'' Lassègue,en date du 26 janvier 1860

1er

314 HISTOIRE DR liir.ftTRK

charge à fond de train ; » et il ajoutait qu' « il ferait son devoir qui est d'accomplir la grande œuvre de Dieu coûte que coûte. » En même temps, il fît imprimer le prospectus encore inédit de ses publications artistiques ayant pour objet, disait-il, de conserver à la France l'éminent penseur, poète et peintre. Ce factura se composait de trois sonnets et d'un acrostiche que l'auteur qualifiait de trois fois admirable et de mille fois sublime.

N'obtenant aucune réponse de l'archevêché, il écrivit une lettre de menaces à Mgr Darboy, puis essaya de pénétrer aux Tuileries afin d'obtenir du chapelain de l'Empereur le concours que lui refusait l'archevêque pour la réalisation de son idée. Arrêté et envoyé à Bicêtre, l'abbé Cotion y resta du 29 janvier 1866 au 31 août 1870. 11 ne cessa de récriminer contre sa séquestration, écrivit dans sa cellule, au quartier de sûreté, un poème V Aigle et la Vipère et envoya, soit au Directeur de l'Hospice, soit au journal le Siècle de longs mémoires sur les incidents de sa captivité. Pendant ce temps, tout ne fut que contraste dans son état mental ; à côté d'idées mystiques et de devoirs religieux, il tenait des propos lubriques et crayonnait des obscénités. Il n'oubliait pas toutefois l'œuvre qu'il avait entreprise :

Je vous annonce donc, écrivait-il à son frère en 1870, que mon travail marche el s'avance... lentement mais d'autant plus sûrement vers la pei'fectton absolue qui doit, étant dans les moindres détails, faire dire de lui... par tous les amateurs sans exception... qu'il est bol et bien incontestablement et manifestement le plus beau tableau composé depuis le commencement du monde... pour faire éclater la vérité pure aux yeux des grands et des petits... pour servir à la gloire des l)ons et à la confusion des méchants. A mesure que je vois ce travaif se transformer... sous l'action de ma réflexion... el se remplissant de ces harmonies qui font naître l'admiration dans les esprits des amateurs les plus difficiles encore plus vite que dans l'esprit des connaisseurs les plus naVl's, je me dis que... mon frère se trouvera bien content, bien heureux et bien fier... lorsqu'il pourra produire ce travaif de son frère malheureux, en défiant le monde entier de lui faire voir, dans les capitales de l'Europe, rien qui puisse être mis en parallèle avec cela.

De Bicêtre, il écrivit encore de nombreuses et longues lettres à sa mère, sa vieille mère « pauvre paysanne ignorante dont le âls faisait le martyre et l'orgueil, qui l'admirait autant qu'elle l'aimait, et qui ne comprit jamais pourquoi les hommes appelaient fou cet enfant

IIISTOIHK [)E inCÈÏRK 315

sublime, ce prêtre impeccable, cet oint du Seigneur, ce Christ de ses entrailles. «

— Ma très chère mère, lui disait-il, voici le magnifique et parfait beau temps arrivé ; voici le plus beau des mois et les plus grands jours sans des chaleurs écrasantes; vous pouvez sans trop exposer vos forces, le peu de forces physitjues, le peu de santé qui vous restent et que Dieu ne manquera pas de vous doubler et quadrupler pour récompenser votre zèle et votre courage... Vous pouvez sans plus attendre vous mettre en campagne pour faire voir Ui-bas comme ici, de la manière la plus décisive et la plus méritoire, que vous êtes et qucYOUs avez toujours été la digne mère du prêtre qui fut, dès 1853, et qui restera... le premier défînileur de l'idie primordiale du Verbe fait chair, Jésus de Nazareth... Oui, ma très chère mère, le moment d'agir en femme forte dans votre faiblesse, et forte de votre faiblesse même et d'autant plus forte que vous pouvez paraître aux autres et vous paraître à vous-même... plus faible que jamais... physiquement, matériellement et moralement parlant... le moment, dis-je, d'agirenmère infatigable... imperturbable... intraitable... est venu pour vous. Dieu ne veut pas que vous hésitiez et que vous difTériez davantage...

— .le suis devenu sage et grand parmi les fous el les petites gens de Bicêtre plus que n'ont pu devenir grands et sages auprès des grandeurs et des sommités sociales, ces Brunel qui sans doute vous donnent quelques regrets... Je vous en conjure, souvenez-vous que vous êtes ma mère et venez remplir jusqu'au bout votre devoir de mère d'un prêtre qui n'a plus à baisser la tête devant personne parce qu'il a bu jusqu'à la lie le calice des expiations... illuminatrices, venez sans crainte, venez prouver que la justice et la vérité ne sont pas de vains mots.

Le 31 août 1870, lors de l'évacuation de Bicétre, l'abbé Colton faisait partie d'un transfert d'aliénés dirigés sur Toulouse. En chemin, il ouvrit la portière du wagon, sauta du train sur la voie, se releva sans blessure et partit Il se dirigea vers la Provence.

Aux élections législatives de 1871, il posa sa candidature. Tète nue, une couronne d'épines au front, ceint d'une longue chaîne de fer, une croix sur l'épaule et vêtu d'une robe rouge, le pauvre fou parcourut ainsi la Provence, distribuant sur son passage une liste de cinq candidats à élire :

Hugo, poète.

Veuillot, pamphlétaire.

Garibaldi, guerrier, ■ Naquet, savant.

Gottoii, prophète.

Dans le département de Vauclus3, cette liste eut trente-cinq voix.

310 IIISTOIRK DE lilCÈTRE

Puis Cotfon disparut. Pendant quinze ans on n'entendit plus parler de lui.

Un soir de décembre 1885, un commissaire de police de Paris voyait amener au poste par deux agents un individu aux longs cheveux gris, au front vaste, aux yeux larges et beaux. Son costume était étrange. Des flots de dentelle couvraient son chapeau de haute forme, son corps était enveloppé d'une couverture blanche serrée aux reins par une longue chaîne de fer. Cet individu gesticulait, pérorait, parlait de grande découverte, d'idée primordiale et de Jésus... C'était l'abbé Cotton ! Soumis à l'examen du D-^ Legrand du Saulle, il fut envoyé dans une maison de santé...

Le 25 juin dernier (1889) un petit homme aux cheveux gris d'une longueur absalonnienne, attachés derrière le dos à l'aide d'un ruban noir, aux yeux ombragés de cils énormes, dissimulés derrière des lunettes, aux vêtements d'une malpropreté sordide, se présentait vers trois heures de l'après-midi dans les bureaux de la direction à l'hospice de Bicêtre. Il demanda à parler au Directeur. On lui répondit qu'il était absent.

— « Pourriez-vous, dit-il à l'employé qui venait de lui faire cette réponse, me laisser voir M. M... »

On lui indiqua la salle où se trouvait la personne qu'il désirait voir. Quelques instants après, il revint :

— « J'ai vu M. M... Je l'ai entretenu de la grande chose. Je reviendrai. » S'adressant alors à celui qui écrit ces lignes il continua: « Monsieur, j'ai une prière à vous adresser. Peut-être, en l'absence de M. le Directeur, pourriez-vous m'accorder ce que je vous demande. Je désire aller faire un pèlerinage à la Sûreté de Bicêtre. Je veux m'agenouiller sur les dalles que j'ai jadis foulées de mes pas; je veux ouvrir là mon âme à Jésus de Nazareth, le verbe fait chair !... Je suis Xavier Cotton!... »

Nous répondîmes par un refus à cette demande, mais désireux d'observer de près l'homme dont nous avions écrit une partie de la vie dans notre Histoire de Bicêtre nous l'amenâmes peu à peu sur le sujet de sa folie. De la serviette bourrée de papiers qu'il tenait sous le bras, il tira alors un dessin fait par lui et, avec une parole brève, laphrase hachée, il nous l'expliqua en ces termes :

IIISTOIIii; DK lilCKTKK 317

•< — Paris, la cito liirnuTe, ne doit plus s'appeler Paris... Paris aujourd'hui Babylone... .\utrefois LiiU-ce... alors elle était belle ... c'était la jeune vierge puis la jeune mère... féconde... fraîche.... infatigable... arts, sciences, industrie tout sortait de son sein... son sein, la ruche... Paris, apis, mais aussi Paris, le bœuf Apis... L'exposition universelle est un monde, les étrangers sont émerveillés, aussi Paris doit offrir tout beau, tout neuf... Paris est vieux. Le plus sagement sage de tous les grands b'gislateurs présents, passés et à venir va transfigurer Paris... Désormais il s'appellera Apiqa. Apir/a, ruche d'abeille dont la parisienne travailleuse sera la beauté etla joie... Paris, mot rude, Apiqa mot doux. Et alors quand les parisiennes seront devenues les abeilles de cette ruche travailleuse. cela sera si beau, si grand, si imperturbablement beau qu'elles pourront en cracliant dans la mer lui enlever son amertume. »

Du reste, ajouta Cotton, prenez ce papier, lisez et méditez, v Et il nous tendit le factum que nous reproduisons fidèlement ci-après p. .'JIS.

Aucominencementdelapériodeolectorale de septembre 1889, Cotton avait posé sa candidature contre M. Brisson dans le X« arrondissement de Paris. Il alla trouver l'ancien ministre en lui disant que son élection était assurée s'il lui versait cinquante francs. L'otton se désistait par avance en sa faveur, M. Brisson reconduit et le candidat-prêtre se rendit alors à pied k Fontainebleau pour demander une audience au Président de la République. Sur son chapeau de haute forme il avait collé le récépissé de sa déclaration que lui avait délivré la iVéfecture. Il n'avait pas fait imprimer d'aftiches. Il promenait sa déclaration de foi, écrite à la main, au bout d'un bâton. Le programme de Cotton comprenait entre autres : la débaptisation de Paris en Apiqa et un projet de loi qu'il avait ainsi conçu :

Il est interdit au candidat de faire imprimer sa profession de foi. Elle devra être manuscrite et unique et colportée par le candidat dans la circonscription où il se présentera. Tout contrevenant à cette loi sera passible d'autant de fois mille francs d'amende qu'il aura d'alfiches imprimées et placardées sur les murs.

Hélas, avant qu'il ne fût couvert par l'inviolabilité parlementaire, les agents de la Préfecture de police arrêtèrent Cotton et l'envoyèrent à Sainte--4nne pour y être soumis à l'examen des médecins aliénistes. Le candidat Cotton n'obtint que 4 voix et maintenant il attend à l'asile Sainte-Anne le moment de reprendre le chemin de Bicètre qu'il a quitté il y a dix-neuf ans.

IIISTOIRK DE BICÈTRE

l.e PROGRÈS siège dans I'Église aviint de trôner dans l'ÊTA-T... Du POiSTlFE la Bâtardise... s'implante dans le Potentat. Et mû par la Foi la plus vive, impatient dV/»niMcr le M. \L qu'il faut déraciner. .. Vieillard... enfant... voici... yarrive, j'arrive enfin... enfin J'i%.ItRIV'EÎÎ! et... du haut, non pas seulement de la tour Eitïel, mais bien du mont Ventour et non Ventoux {mons venturi, venturi nions).

Page 1