SUR LA GUILLOTINE
Voici comment un journal de l'époque rend compte de la séance de 1 Assemblée Nationale dans une suite de couplets :
Air : Paris est au roi.
Monsieur Guillotin, Ce grand médecin.
Que l'amour du prochain Occupe sans fin.
S'avance soudain,
Prend la parole enfin.
Et d'un air bénin
11 propose
Peu de chose
Qu'il expose En peu de mots;
Mais l'emphase
De sa phrase Obtient les bravos De cinq ou six sots.
Air : En amour c'est au village.
Messieurs, dans votre sagesse,
Si vous avez décrété
Pour toute humaine faiblesse
La loi de l'égalité,
Pour peu qu'on daigne m'entendre
On sera bien convaincu
Que s'il est cruel de pendre
11 est dur d'être pendu.
Air : De la baronne.
Comment donc faire?
Quand un honnête citoyen, Dans un mouvement de colère, Assassinera son prochain,
Comment donc faire ?
En rêvant à la sourdine Pour vous tirer d'embarras J'ai fait faire une machine Qui met les lètes à bas.
Air : Quand la mer Rouge apparaît.
C'est un coup que l'on reçoit
Avant qu'on s'en doute, A peine on s'en aperçoit Car on n'y voit goutte; Un certain ressort caché Tout à coup étant lâché Fait tomber, ber, ber, Fait sauter, ter, ter.
Fait tomber.
Fait sauter, Fait voler la tète.
C'est bien plus honnête!
L'origine du nom de guillotine est due à une chanson publiée dans les Actes des Apôtres, journal royaliste.
Guillotin,
Médecin,
Politique, Imagine un beau matin Que pendre est inhumain
Et peu pratique.
Aussitôt
Il lui faut
Un supplice Qui sans corde ni poteau Supprime du bourreau
L'office.
C'est an vain que l'on publie Que c'est par la jalousie
D'un suppôt
Du tripot
D'Hippocrate Que d'occire impunément Même exclusivement
Se flatte
Le Romain,
Guillotin
Qui s'apprête Consulte gens du métier, Barnave et Chapelier, Même lecoupe-tête;
Et sa main
Fait soudain
La machine Qui simplement nous tuera Et que l'on nommera
Guillotine!
Plus tard on chante dans les carrefours :
Honneur au fameux Guillotin Qui nous purge chaque matin.
Son remède est certain Pour chasser le venin.
Dansons la carmagnole,
Vive le son, Dansons la carmagnole,
Vive le son
Du canon.
Le peuple eut un traître pour roi, Ce médecin (d'après la loi)
Nous en purgea soudain...
Et lui fit, un matin...
Danser la carmagnole etc..
Il faut raccourcir les géants Et rendre les petits plus grands,
Tous il la même hauteur
Voilà le vrai bonheur !
Dansons la carmagnole etc..
Pouvoir redoutable, la guillotine eut ses poètes et ses chansonniers. Chansons railleuses, féroces, obscènes, nous les passerons sous silence, tant qu'elles ne seront pas absolument de nécessité historique. La guillotine eut même son historien ; oui 1 il se trouva un homme qui osa imprimer sous son nom le compte rendu des prouesses de la guillotine, et cela dans un style et avec des réflexions qui ne nous permettent aujourd'hui que de donner le titre de cet ouvrage monstrueux :
« Compte rendu aux sans-culottes de la république française, par très-haute, très-puissante et très-expéditive dame guillotine, dame du Carrousel, de la Place de la Révolution, de la Grève, et autres lieux, contenant les noms et surnoms de ceux à qui elle a accordé des passe-ports pour l'autre monde, etc.
« Rédigé et présenté aux amis de ses prouesses, par le citoyen Tisset, rue de la Barillerie, n° 13, coopéraleur des succès de la république française.
« De l'imprimerie du Calculateur patriote, au Corps sans tête, l'an II de la république française une et indivisible, et deuxième de la mort du tyran. » (2 vol.in-8°en quatre parties.)
Toutefois, à propos des hommes ou des événements de la Révolution, nous pourrions être forcés de rapporter les passages les plus caractéristiques de cet ouvrage, très rare à retrouver aujourd'hui. En attendant, mentionnons l'audacieuse inscription proposée par le Journal des Révolutions de Paris, dans son numéro du 28 juillet 1792. — C'était le dessin d'une guillotine appliquée devant le guichet du Louvre, avec cette inscription :
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend pas nos rois.
Certes le vieux Malherbe ne prévoyait pas qu'un jour on travestirait ainsi ses
HISTOIRK DE BICÈTRE 447
vers. Cette inscription élaitplus qu'une allusion menaçante, c'était une prophétie que le 21 janvier de l'année suivante devait réaliser.
Bientôt la mode s'empara de la guiilotiine ; elle en fit un objet de luxe et de caprice, une fantaisie élégante, un jouet, un passe-temps; la machine du bon D' Guillotin se reproduisit en bois, en ivoire. L'or, l'argent furent employés dans la fabrication de ces petits meubles, dont les riches ornaient leurs consoles et leurs étagères. Au Palais-Royal, devenu Palais-Égalité, on vendit des petites guillotines en acajou, destinées à être oirertes en cadeaux. Plus d'un entant en reçut à titre de jouet. Les révolutionnaires l'adoptèrent pour cachet, tandis que les aristocrates, cachés au fond de leurs hôtels déserts, après le 10 août, amusaient leur oisiveté ou trompaient leurs inquiétudes, en s'occupant, au sortir de table, à exécuter en effigie, avec de petites guillotines, des figurines baptisées du nom des plus célèbres révolutionnaires; c'étaient Danton, Marat, Robespierre, Pétion et d'autres, qui venaient tour à tour mettre la tête à la chatière, demander l'heure au vasistas, faire le saut de carpe, et éterniier dans le sac, suivant la p hraséologie de l'époque.
Cependant les spectateurs, ravis de joie, regardaient ces petitesexecutions avec transport, et au moment où la tête séparée du corps tombait aux applaudissements des convives, on voyait tout à coup jaillir de la figurine, en guise de sang, une liqueur rose, que les dames recueillaient avec empressement sur leurs mouchoirs, et qui n'était autre chose qu'une eau parfumée d'ambre ou de rose. Combien denobles gentilshommes. combiendepauvres femmes, enmonlantquelquesannées plus tard sur le véritable plancher de la guillotine, purent se rappeler ces innocentes vengeances, et les comparer aux terribles représailles qu'exerçait le couteau tranchant de Guillotin !
Au plus fort delà Terreur, au moment où la guillotine battait monnaie chaque jour sur la place de la Révolution, un libraire de Paris avait pris pour enseigne une guillotine peinte sur un caisson de forme oblongue. Les deux bras de la machine et sa traverse supérieure encadraient la liste des condamnés dont l'exécution devait avoir lieu ce jour même. Vers le soir on éclairait ce lugubre tableau, qui devenait alors un transparent.
Pourenfiniraveccequ'onpeut appeler l'histoire privée et intime delà guillotine et de ses agents, rappelons ici que par suite du nouveau mode d'exécution les frais et dépense! de l'exécuteur des hautes-œuvres augmentèrent, et qu'il se crut obligé d'en écrire à Roîderer, pour appeler son attention sur ce sujet. Voici un passage de cette lettre ; nous le transcrirons littéralement :
<,< J'ay quatorze personnes tous les jours à nourire, dont huit sonts à gages; « trois chevaux, trois chartiers, les accessoires, un l'oyer énormes à raison de .< l'état (de tous les temps l'exécuteur a toujours été Pogé parle roy). »
Il termine en réclamant le prix des mémoires fournis huit mois auparavant. Sanson écrivait ainsi le 6 aoiU 179i, peu de temps avant la mémorable journée du 10 août et l'institution d'un tribunal criminel, précurseur menaçant du tribunal révolutionnaire. Ktait-ce prévision de sa part? Devinait-il déjà le pénible labeur auquel il allait être condamné? Sanson voyait se réaliser une partie de ces pressentiments qui l'agitaient à Bicélre lors du premier essai de la machine. En effet, la complaisance de la machine était inépuisable comme sa force et sou
insensibilité. Mais bien que Sanson n'eût plus à faire preuve de vigueur ni d'adresse, le moment approchait où son service allait dépasser les forces d'un seul homme. Ses appointements furent donc mis en rapport avec le surcroît de travail que lui imposait la république. Ce ne fui pas toutefois faute de concurrents; car un citoyen, patriote à sa manière, déposait le 17 germinal an II, sur le bureau de la Convention une pétition, par laquelle il oCfrait une somme annuelle pour l'entretien et les réparations de la guillotine. Cette proposition fut unanimement repoussée avec indignation.
Alboize et A. Maquet. — Histoire anccdoUque des Prisons de l'Europe. La Guillotine à Bicêtre.
Voici encore l'une de ces chansons en vogue parmi les forçats et dont l'auteur est un certain chevalier d'industrie du nom de Winter.
Air : De l'heureux pilote.
Travaillant d'ordinaire La forgue dans Pantin (1) Dans mainte et mainte affaire J'ai fait très bon chopin (2).
Ma genti cambride (3) Rendoublée de camelolte (4), De la dalle au flaquel (3), Je vivais sans disgrâce Sans regout ni morace (6), Sans taff et sans regret (7).
J'ai fait par comblance (8) Gironde, largue carpe (9) SoifTant picton sans lance (10) Pivois non maquillé (H).
Tirants, passe à la rousse (12), Attaches de gratousse (13), Cambriot greluché (14),