‹ Histoire de Bicêtre (hospice-prison-asile) d'après des documents historiqueChapitre 127 sur 137 · LES KOUS · texte numérisé non relu

LES KOUS

Ils sont là. j.auvres f(nis, captifs, la tête basse. Pendant qu'à côté d'eux, la campagne, l'espace S'ouvrent démesurés!

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Et Paris vient s'offrir dans la hnime lointaine Comme une vision céleste et surhumaine A leurs yeux égarés !

Oh! que se passe- t-il dans ces têtes perdues? Quelles sont ces lueurs, ces flammes inconnues

Qui lirillent dans leurs yeux?

Qui donc pourra descendre au fond de leui' pensée Et savoir ce qui gronde en leur àme insensée,

Sous leur front soucieux ?

Leur esprit chancelant, obscur, impénétrable.

Au profane apparaît comme un gouffre insondable,

Un ahime sans fond Mais dissipant au loin l'obscurité première La science éternelle a porté la lumière Dans ce chaos profond.

Car pendant ce siècle homérique, Ce siècle éclatant de grandeur Où la vérité chimérique A de partout chassé l'erreur.

On a voulu sonder l'aliime, Et, s'élevant de cime en cime, Monter jusqu'au sommet sublime Et se perdre dans le ciel bleu ; On a voulu l:)riser la chaine, Découvrir la loi souveraine, Fouiller au fond de l'âme humaine.

On a voulu disséquer Dieu.

Tout se révèle à, la science Quand elle a, pour guider ses pas.

Le Génie et la Patience, Flambeaux qui ne vacillent pas.

Leur lumière éclatante et pure A traversé la nuit obscure Et resplendit sur la nature, Comme une étoile dans lescieux.

Maintenant la nuit est passée Et l'on a surpris la [lensée Dans le cerveau mystérieux.

Parfois, brutalement, la Mort, qui tend son piège

Parmi ces malheureux que la démence assiège,

Leur donne un coup de faux!

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Et celui qui succombe à sa fatale atteinte La regarde venir de sa prunelle -éteinte Comme un terme à ses maux.

Hélas ! ils sont nombreux tous (;eux que la démence Jette dans la folie et dans l'incohérence,

Tous les dégénérés Qui resteront toujours loin de toute lumière Et qui ne sortiront qu'à leur heure dernière

De ces lieux désolés.

Mais tous, rongeant leurs fieins, vivant dans leur chimère Traînant ijéniblenient leur boulet de misère,

Gardent au foml du cœur Un sentiment profond ([ui les trouble et les hante Et qui vient redoubler dans leur àme vibrante

L'éternelle douleur.

Cet aiguillon brûlant qui rougit leurs fronts mornes, C'est l'aspiration vers l'espace sans bornes,

L'espace illimité!

C'est l'amour des grands bois, de la mer, de l'abime, De tout ce qu'on sait beau , l'amour du ciel sublime

Et de la Liberté !

LA SALLE DE G.\RLlE

Dans un couloir obscur au profane interdit, Ui'i l'on doit allumer le gaz en plein midi, S'ouvre une porte basse, étroite et chancelante Qui sur ses gonds rouilles oscille et se lamente. Derrière elle on découvre un alTreux cabanon. Un cachot ténébreux, un galetas saiis nom, Un in pace lugubre, un cul de basse-fosse. Une oubliette sombre, épouvantable, atroce. Deux soupiraux étroits, par où filtre un peu d'air. Mettent un jour douteux au fond de cet enfer. Et lorsqu'on veut entrer dans ce réduit sauvage, Dans ce trou noir, pareil aux caclmts d'un autre âge, ,0n fléchit les genoux et l'on courbe le front, De peur, en se dressant, de heurter le plafond 1 Et cependant, malgré cette horreur sans pareille. Cet aspect repoussant, quand on prête l'oreille. On entend bien souvent de francs rires joyeux

HISTOIRE DE lîlCÉTRE

Sortir de ce caveau, qui semble aimé des dieux; Etjjamais en ce lieu l'ennui ne se hasarde, Car ce taudis sans nom, c'est la Salle de Garde !

Ah! par ces temps de froide et dure ambition Où chaque jour qui fuit fauche une illusion, Certe, il est consolant de trouver dans la vie Quelques amis loyaux, sans masque et sans envie, Qui, toujours combattant dans les nobles combats, Suivent le droit chemin sans s'écarter d'un pas. Et si, dans l'avenir la fortune incertaine Vient k nous disperser de sa main souveraine. Rien ne pourra jamais ni briser, ni ternir Notre amitié solide et notre souvenir.

En attendant, on rit, on s'amuse et l'on chante! On ne déleste pas la chartreuse, on plaisante; On fait des calembours, le plus souvent mauvais. Source aux douces liqueurs qui ne tarit jamais; On cultive avec art des microbes funestes; On s'emplit le cerveau de livres indigestes; On travaille souvent, et l'on n'est pas moins gai Pour s'endormir le soir avec Monsieur Sappey. Étant à l'hôpital, on pratique à son aise Une hospitalité tout à fait écossaise, On ouvre galamment la porte, nuit et jour, A toutes les beautés qui donnent leur amour; Enfin, chose incroyable et presque fantastique ! Personne en ce doux lieu ne parle politique.

Sur les murs que jamais n'effleurent les pinceaux

D'un peintre sacrilège, on voit, sur des paneaux

Qui jadis furent blancs, la liste magistrale

De ceux qui, comme nous, ont connu cette salle,

De nos prédécesseurs, nos ,\nciens vénérés,

Dont nous ne voulons pas être dégénérés.

El c'est avec respect, en ôtant nos calottes.

Qu'il faut lire ces noms dont nous sommes les hôtes.

De ceux qui travaillaient jadis obscurément

Beaucoup sont devenus des maîtres à présent.

Quelques-uns ont connu le triomphe et lajgloire !

D'autres, près de leur nom, portent une croix noire..

Dans la lutte éternelle ils ont été vaincus,

Hélas ! et ce sont ceux qu'on ne reverra plusl

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Mais où sommes-nous donc, et quelle est cette ville De misère et de deuil, triste et dernier asile

Des vieillards et des fous, Temple des maux cruels et des douleurs épiques, Où nous venons d'errer à pas mélancoliques?

Dites, où sommes-nous ?

Eh bien ! nous sommes à Bicêtre, Nom tragique ! Sol douloureux Où vient souffrir et disparaître Tout un peuple de malheureux !

C'est le goullre sombre où dévie Toute erreur et toute folie, C'est la nuit obscure où la vie Descend éteindre son flambeau !

C'est le cloaque de la foule.

C'est l'égout noir où tout s'écoule, L'abîme où la raison s'écroule ; C'est l'antichambre du tombeau !

Mais, il est mal de trop médire !

Si l'on vient ici sans retour.

C'est bien souvent, il faut le dire, Pour avoir trop aimé l'Amour!

C'est pour avoir dans sa jeunesse, Accompli plus d'une prouesse.

C'est pour avoir chanté sans cesse L'hymne éternel du dieu Bacchus !

C'est pour avoir pris par la taille Plus d'une femme qui tressaille, Et reçu pendant la bataille Quelque coup de pied de Vénus !

Voilà pourquoi, vivant comme ont vécu nos pères. Pleins d'immense pitié pour toutes leurs misères,

Il faut les secourir, El dire avec respect ce grand nom de Bicétre, Asile où quelque jour nous trouverons peut-être

Un lit pour y mourir !

J.-L. Fauhe, Ancien interne de Hicètpe.

(Juillet 1887.)

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