CHAPITRE VIII
Les massucn- deseptemljre 1792 : Récits fantaisistes Ji: Pelliei', do Tliiers, de Lamartine, etc.; — La vérité sur les journées do septembre.— Ilécil d'un témoin oculaire, le père Riclianl. — 172 morts au lieu de 6.000.
On s'est plu.onse plait encore aiijourdlaui, à exagérer les massacres de septembre 1792, à faire des peintures effroyables du carnage auxquelles il manque à la fois la vérité et la vraisemblance. Nous ne voulons point chercher les causes de ces sanglantes affaires pour les défendre ou les excuser, cela ne rentre pas dans notre rôle et cette digression serait inutile. En présence desfictions menteuses, des récits inventés à plaisir par les ennemis de la Révolution, il est de notre devoir cependant, d'opposer le compte rendu impartial, écrit d'après des documents certains puisés aux archives nationales, à la préfecture de police et dans les registres de l'hospice, des tristes journées des Set 4 septembre 1792.
Dans ses Rérolulions de Paris (I), Prudhomme a fait un éloge pompeux des massacres. Il raconte que le peuple se transporta àBicêtre avec sept pièces de canon parce que le bruit courait qu'il y avait des armes. Il parle de la découverte d'une fabrique de faux assignats et de la mise à mort de tous les complices de cette fraude. II assure que le fameux Lamotte, mari de la comtesse de Valois, qui se trouvait au nombre des prisonniers, se nomma et que le peuple le prit sous sa sauvegarde ('2). ()r le fameux Lamotte n'a jamais été à Bicètre. La fabrique de faux assignats n'a jamais existé que dans l'imagination de Prudhomme et le peuple n'amena jamais aucune pièce de canon.
1. l'iudliomme. — Hialdire ijàif'ralc cl iiiipiirtiah-, etc., t. IV.
1. Voir II' livi'e reniarrjualde de M. Barthélémy Maurice, hti frhiim de la Seine. I v(d. Paris, Cuillaumin édit. 1S40, p. 309-340.
78 HISTOIRE DE BICKTRE
L'historien qui semble s'être complu à répandre comme à plaisir les idées fausses sur les journées des 2, 3 et 4 septembre est certainement Peltier. Que dire d'un contemporain qui, sans se donner la peine de contrôler les faits, n'a reculé devant aucun mensonge de nature à servir ses ressentiments et s'est permis de raconter des événements aussi terribles avec la plus haute fantaisie :
— « C'est à Bicôtre, écrit-il dans son Histoire île la Révolution du 10 août, que le carnage fut le plus long, le plus sanglant et le plus horrijjle. Cette prison était le repaire de tous les vices, l'hôpital où l'on soignait les maladies les plus affligeantes; c'était l'égout de Paris. Il serait impossible de fixer le nombre des victimes; je l'ai souvent entendu évaluer à s/,r mille personnes. La mort ne s'arrêta pas un instant pendant huit jours et huit nuits consécutifs. Les piques, les sabres, les fusils ne suffisant pas à la férocité des assassins, ils furent obligés d'emploj'er le canon. Deux sections leur laissèrent prendre celui qui leur était confié pour la défense de l'humanité. On y vit pour la première fois des prisonniers défendre leurs cachots et leurs fers. La résistance fut longue et meurtrière : enfin, voici de quelle manière, on s'en rendit maître. On parquait dans une cour un certain nombre de malfaiteurs; on s'assurait des portes ; des hommes qui y étaient postés repoussaient à coups de fusils ceux des prisonniers qui tentaient d'y faire une irruption pour s'échapper. On faisait venir un canon, et tandis qu'on avait l'air de le pointer sur celui des angles de la cour oîi l'on remarquait le plus de prisonniers et que ceux-ci fuyaient d'un autre côté pour en éviter la direction, on le changeait déplace avec vivacité, et l'on tirait à mitraille sur le groupe fuyard. Plus il tombait de ces malheureux, plus la joie barbare et les rires des bourreaux augmentaient. Ce n'était que lorsqu'il n'y avait plus qu'un petit nombre de prisonniers, qu'ils auraient été longtemps à détruire à coups de canon, que l'on revenait aux petites armes. En un mot, on avait imaginé un nouveau plaisir, celui de tirer à la course sur l'espèce humaine.
•< A la fin des massacres, Pétion, qui ne s'était transporté ni aux Carmes, ni à l'Abbaye, se transporta à Bicètre. Là, ses entrailles s'émurent pour la première fois à la vue de ses semblables qu'on égorgeait. La canonnade était terminée. Les prisonniers qui restaient à mettre à mort s'étaient réfugiés dans les caves, les cabanons et les souterrains oii le canon et même la lumière du jour ne pouvaient les atteindre; les assassins étaient occupés à les noyer avec des pompes dans ces souterrains. Pétion leur parlait humanité, philosophie. Les meurtriers qui trouvaient aussi philosophique d'achever ces mallieureux que ceux de l'Abbaye pour lesquels ils n'avaient point vu Pétion venir intercéder, repoussèrent avec dureté le maire de Paris. Le maire de Paris leur dit en les quittant ces horribles paroles : « Eh bien ! mes enfants, achevez. >• Quelque affreuse que soit cette phrase, elle n'est que le complément de celle qu'il adressa aux furies du 20 juin, lorsqu'il leur dit sous les yeux du roi : « Citoyens, vous vous êtes comportés avec sagesse et dignité. ^'
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Sans prendre la peine de vérilierce récit, faiitaisisteetiiKillionni'-tede Peltier, Thiers écrit :
— '< La journée du .'i et la nuit du 4 continuriTiil d'rtrc rtouilh'es par ces massacres. A Bicètre surtout, le carnage fut plus lonj;- et plus teriible qu'ailleurs. Il y avait là i/uidijws mille prisonniers, enfermés comme on sait, pour toute espèce de vices. Ils furent attaqués, voulurent se défendre et on employa le canon pour les réduire. Un membre du conseil général de la Commune osa même venir demander des forces pour réduire les prisonniers qui se défendaient. Il ne fut pas écouté. Pétion se rendit encore à Bicètre, mais il n'obtint rien. Le besoin du sang animait cette multitude; la fureur de combatli-e et de massacrer avait succéd('^ chez elle au fanatisme politique et elle tuait jiour tuer. Le massacre dura là jusqu'au mercredi 3 septembre (1). >•
Barrière, dans l'avant propos des Mémoires .sur les journées de septembre i793, relate un épisode de la journée, faux aussi :
— •< A Bicètre, le concierge voyant arriver ce ramas d'assassins, voulut se mettre en devoir de bien les recevoir : il avait braqué deux pièces de canon, et dans l'instant où il allait y mettre le feu, il reçut un coup mortel ; les assassins vainqueurs ne laissèrent la vie à aucun des prisonniers ri). ^-
Et Lamartine, dans son Hisinlrc des G'imnirnis, devenue populaire, mais qui, hélas! est cousue d'erreurs, ne craint pas d'écrire :
•< Bicètre, vaste égout oii s'écoulait toute la lioue du l'oyaume pour purifier la population des fous, des mendiants et des criminels incorrigibles, contenait trois mille cinq cents détenus. Leur sang n'avait point de couleur politique ; mais, purou impur, c'était du sang de plus. Les égorgeurs forcèrent les portes de Bicètre, enfoncèreni les cachots à coups de canon, arrachèrent les détenus et en tirent une boucherie qui dura cinq jours et cinq nuits. L'eau, le fer, le feu servirent à exterminer les habitants. Les uns furent inondés ou noyés dans les souterrains où ils avaient cherché un refuge, les autres hachés à coups de sabre, le reste mitraillé dans les cours. Coupables ou innocents, malades ou sains, vagabonds ou indigents, tout, jusqu'aux insensés à qui cette maison servait d'hospice, fut immolé sans distinction. L'économe, les aumôniers, les concierges, les scribes de l'administration furent compris dans le massacre général. En vain Pétion lui-même vint haranguer les assassins. Ils suspendirent à peine leur ouvrage potn- écouter les admonestations du maire. A des paroles sans force, le peuple ne prête qu'un respect sans obéissance. Les égorgeiirs ne s'arrêtèrent que devant le vide (3). >•
1. Thiers. — lit'volulion /hoicaiV, 1. 1!, p. 'i'M {F'uiiir (■(lil., is:t6;.
2. Barrière. — AMitofrcs, t. XVIII, (l''iniiiii DiJot rtlit. IfS.'iS), |i. xviii. Voir ir rècil. Je Peltier, même volume, ]).270.
3. Lamarliiii'. — Hi^taire ries (limnilin^, KilHÀon illusIiiM' inihlièe i)ai' l'autrur, ISC.'l-liO, f. II. p. 71.
80 HISTOIRE DE lîU'.ÈTRE
Renchérissant encore sur ces descriptions écœurantes, M.H. Audiffret, dans le Dïclio)uialre de la roiirersnlioi}, eu 1833, publie :
— << La mort plana pendant trois jours et trois nuits sur Bicêtre. Les meurtriers n'épargnèrent personne. Prisonniers, malades, gardiens, loni périt, excepté deux cents individus qui n'avaient pas été flétris, et (jui furent enfermés dans l'église. La spécialité de celte exception et de cet asile a lieu d'étonner de la part des septemljriseurs. Le nombre des victimes monta, dit-on, à six mille. Mais il a été indubitablement exagéré (1). »
Louis Blanc a fixé, dans son Histoire de hi Rérohdion française {2), le noml:)re total des morts dans les prisons de Paris, à 1.480, chiffre qui s'écarte très peu de ceux qui nous ont été fournis par des documents officiels.
Michelet qui s'est inspiré du remarquable livre de M. Barthélémy Maurice sur les prisons de la Seine, a donné le nombre exact des tuésk Bicêtre pendant les journées de septembre, et cependant, entraîné par l'émotion, dans la chaleur de son récit, il ajoute cette assertion erronée :
— ■< On tua cent soixante-six personnes (3), sans distinction de classes, des pauvres, des fous, deux chapelains, l'économe, des commis aux écritures. L'immensité du local donnait aux victimes bien des moyens de lutter, d'ajourner du moins leur mort. Les moyens les plus barbares y furent employés, le fer, le feu, les noyades, jusqu'à la mitraille. »
Le nombre est exact, les détails sont faux. N'en veuillons pas à Michelet. L'historien a eu soin de nous mettre en garde contre les exagérations de sa plume et, avant de commencer son chapitre, il nous dit :
« Je marche seul dans ces sombres régions de septembre. Seul. Nul avant moi n'y a encore mis le pied. Je marche comme Enée aux enfers, l'épée à la main, écartant les vaines ombres, me défendant contre les légions menteuses dont je suis environné (4)
i.Di'iioiiniiiir île la Conversation et de la Lecture, année 1833, article Bicêtre.
2. Lcjuis Blanc. — HiUoire de la Révolution Française (Fume, édit., Paris 1864), t. V p 193.
3. Michelet. — Histoire de la Révolution Française (Lacroix. éJit., Paris 1876, t. III, p. 413.