‹ Histoire de Bicêtre (hospice-prison-asile) d'après des documents historiqueChapitre 37 sur 137 · id. id. ' t. III, p. 3(iO · texte numérisé non relu

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Essayons donc nous aussi d'écart^^r les ombres et do faire liriiler la lumière sur ces teivibles jours. Nous avons parli'' plus haut du livre de M. Maurice. Nor.'< avons éié heureux d'y retrouver lidélement reprcjduit le i-écit des massacres à Bicètre, d'après un témoin oculaire, le père Richard qui, entré comme commis surnuméraire aux écritures en i760, était en 1792, chargé du service de la poste à l'hospice. Si nous n'avons point vu le père Richard, nous avons du moins lu ses Mémoires [\), de plus un surveillant qui vécut DT ans à l'hospice (2) et qui maintes fois entendit raconter au vieux vaguemestre l'histoire de cette terrible journée, nous a fourni des renseignements précieux qui nous ont permis de rétablir la vérité (3j.

Lorsque les as.sononeiirs (employons le mot du père RichardJ se présentèrent devant Bicètre, le lundi 3 septembre, il était environ dix heures du matin. Ils avaient presque tous de méchants fusils, des sabres, des haches, des bûches. Ils n'avaient point de canons, ils les avaient laissés, pour la plupart, devant la Salpêtrière et abandonné le reste en route. Ces gens qui faisaient si l: rand'peur n'étaient pas très rassurés eux-mêmes. Les chefs de la bande firent aligner la foule en colonne et ('tablirent quelque ordre militaire parmi ces étranges soldats. Alors, la porte de Bicètre s'ouvrit et une [)artie de la garnison précédée par un sous-ofticier parut. Ils attendirent l'arme au pied.

Après un échange de paroles de part et d'autre, les administrateurs de l'hospice laissèrent entrer cette foule (jui grossissait toujours et l'on se dirigea vers la prison. Dans les cours, tout était calme. Un silence

i. Souvenirs hisUiriqws 'lu l'rrc liii fin i-'l, au chàlrau Je Bicètre, près Paris, par sa mémoire, par tradition i\f sa faïuilii.' i>t des iiersonin's qui l'ont connu. (Fiijjliothèque Carnavalet. — Manuscrit 18401), in-4".)

2. Ce surveillant s'appelait Duleil. Il est mort l'an passé a]nès avoir vécu .'i7 ans à Bicètre. Quelque temps avant sa mort il nous accompaj;Ma dans une visite ([ue nous faisions à l'hospice et c'est sur les lieux mêmes de la prison qu'il avait vue existant encore, puis démolir en 1838, qu'il nous raconta l'histoire que lui avait transmise le jière Richard et que nous avons pu véritier à la Hibliothèque de la Vilh'.

3. « En 1829, écrit le père Richard, j'eus un bureau particulier... ce fut là que je reçus la visite de M. Maurice qui venait chercher des renseignements sur l'ancienne prison ; je lui donnai les détails dont il avait besoin et il les consigna dans le Coii^liliilionn' I ilu 6 avril 1840. — » Le récit de cette visite se trouve également dans VHisloire «te prisons de la Seiiu' de M.Maurice. Edit. Gnillaumin, 1840, pages 309 et suiv.

Le père Richard est mort on 1862 à l'âge di; '.»:! ans.

Voir àl'.^prENnioE \r récit ilf M. Richard, J'apiès son manuscrit. 1'. I!.

de mort régnait. Les aliénés, les malades, les vieillards avaient tous été consignés dans les dortoirs et dans les chambres. Des sentinelles même empêchaient de se mettre aux fenêtres.

La foule se répandit dans les cours, effrayée presque par cette conquête facile d'une maison qu'elle croyait devoir prendre d'assaut. A peine quelques cris, quelques menaces. Jusqu'à la porte de la prison, rien d'anormal ne se présenta. A ce moment seulement, un coup de feu fut tiré. Sur le mur de séparation delà prison et de l'hospice avait été aperçu un individu qui cherchait à s'évader. C'était un bon pauvre qui, enfreignant les ordres de l'administration, essayait de sortir et de gagner Paris. Le coup l'atteignit, il tomba dans le fossé extérieur, mortellement blessé.

Arrivés au greffe, les chefs de la bande demandèrent les registres d'écrou à l'économe. Le concierge les apporta. Alors, dans le bureau du greffe, au rez déchaussée, s'installa le tribunal révolutionnaire, et Vépuraiion commença. Les prisonniers furent appelés les uns après les autres. Ceux qui étaient graciés par le président de cet étrange tribunal étaient immédiatement mis en liberté aux cris de Vive la Nation ; ceux qui, reconnus coupables, étaient envoyés « à l'Abbaye « étaient marqués d'une croix à la craie dans le dos. Aussitôt, ils étaient conduits, hors de l'enceinte, dans le jardin adjacent à l'église et là, ils étaient abatlns plutôt que /îtés par des individus armés de massues de fer. L'arbre arrosé du sang des prisonniers existe encore. C'est un orme dont les rameaux projettent leur ombrage sur la cour des épileptiques de la cinquièmedivision, troisième section.

Dès qu'une victime était morte, on la déshabillait, chaque objet de valeur trouvé sur elle — argent, bijoux, assignats, — était fidèlement rapporté au greffe où l'économe devait mettre en ordre ces funèbres et sanglantes dépouilles. Ces hommes qui ne reculaient pas devant l'homicide et faisaient couler le sang avec joie croyaient vraiment faire une action utile. Ils ont pu tremper leurs mains dans le sang de leurs semblables, ils se seraient crus déshonorés en s'appropriant quelques effets.

Pendant tout le jour, le nombre des exécutés fut relativement peu considérable. Il n'en fut pas de même le soir. La plupart des assommeurs avaient demandé à boire. Pris de peur, le sommelier n'osa rien refuser. — Selon le dire du père Richard, l'économe avait signé des

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bons pour quelques litres, on irit à leur disposition toutes les pièces de vin de la cave. L'ivresse gagna les cerveaux, la raison s'égara. Dès lors, tout prisonnier reconnu sans ressources fut marqué de la fatale croix à la craie blanche et, sous l'arbre sanglant, s'amoncela le nombre des cadavres (1).

Vers 4 heures de l'après-midi, le 4 septembre, tout était terminé. Le peuple qui, dans sa démence, avait cru faire œuvre de vengeance, était parti se croyant vengé. Le lendemain, on compta les morts, en faisant l'apjiel des présents. Sur les registres d'écrou, le greffier marqua d'une croix à l'encre noire ceux qui restaient ; d'un trait les morts ; d'une croix à l'encre rouge ceux qui avaient été mis en liberté.

Grâce à l'obligeance de M. Peyrel, archiviste de la préfecture de police, nous avons pu obtenir la communication du funèbre livre d'écrou où sont notés les noms de ceux qui périrent pendant les journées de septembre à Bicêtre. Ce livre porte le n" 1 de la prison. Il fut établi le P^janvier 1792, lors delà séparation des deux administrations et relate tous les prisonniers présents à cette date. Le plus ancien alors était un nommé Etienne Coulon, dit Etienne Dubourg, entré le 31 décembre 1777. 11 fut l'une des victimes du massacre.

Nous avons scrupuleusement feuilleté une à une les pages de ce registre. Nous avons recommencé plusieurs fois notre travail et nous pouvons, d'une manière certaine, affirmer qu'à la date du 3 septembre 1792, le nombre des prisonniers inscrits était de 443 ainsi répartis :

Valides

,, , ( Au-dessuus Je 20 ans -Jl )

( Au-dessus de 20 ans 1 1 1 ^

M r- ^ Au-dessous de 20 ans ii )

l ^ Au-dessus de 20 ans i:j'.M

„ , ,, , ( Au-dessous de 20 ans 21 J

1 ( Au-dessus de 20 ans 30 ^

Infirmeries. ' Sau,t-I.é«pr. ^ Au-dessous de 20 ans 7 ;

I ' ( Au-dessus de 20 ans y (

' Hellevup, au-dessus de 20 ans 2 2

', Saint-Martin, au-dessus de 20 ans . 2 2

Enfants delà { Valides 16 ;

correction. ( Saint-Martin 47 \

Total. . . 4i:i

1. Le père Richard alfirme quonne pensait pas aux enfants de la correction et que ce fut leur maître, un sieur Boyer, qui les livra lui-même aux massacreurs. Voir Appe.ndice.

84 fUSTOIRE DE BICÉTRR

En marge du livre est écrit pour ceux qui ont succombé en septembre : « Mort dans l'affaire (jui a eu lieu le dit jour dans cette vuii- S071, les 3 et 4 septembre 179'2. )>

Ce chiffre est de 170, dont :

Morts : 161 ; Douteux : 9 '' Parmi lesquels :

66 au-dessous de 20 ans (dont Xi i-iifants de la correction) 104 au-dessus de 20 ans.

Enfin 51 prisonniers ont été mis en liberté et 221 sont restés en prison.

Tels sont les chiffres des archives de la préfecture de police. Nous y ajouterons deux bons pauvres, celui dont nous avons déjà parlé, et un autre qui fut tué par mégarde, dans les cours qu'il traversait malgré les défenses; enfin l'économe, M. Béchet, victime d'une vengeance personnelle.

— •< M. Béchel, le respectable chef de cette maison (1), passait sous l'arcade qui mène à l'économat lorsqu'il reçut d'un de ses j,Mrdes,le nommé Abadie, un coup de fusil. Il se releva et quoi<iut' mortellement blessé, il allait peutêtre pouvoir gagner sa demeure quand il reçut un second coup qui lui cassa la tête, lâché par un des sicaires des massacreurs. C'était un perruquier de Villejuif <iui a été depuis guillotiné. Ce nommé Abadie avait voué i\ ce point une haine à M. Béchet parce qu'en sa qualité il lui avait refusé un certilicat pour des services non rendus. •"

Cent soixante-douze morts ixnUeu de six mille, la différence estgrande ! Le chiffre total des prisons fut de 9ijC>. Avec une audace extraordinaire, des historiens contre-révolutionnaires ont porté ce nombre à 12.000. (( Tontes les presses de l'Europe ont été occupées à répandre l'infâme légende de Peltier. Circulant de bouche en bouche elle a créé, dit Michelet, une fausse tradition orale. Plus d'un historien s'en va recueillant do la bouche des passants, comme chose de tradition, d'autorité populaire, ce qui primitivement n'a d'autre origine que ce bréviaire de mensonges (2). »

i. Voyez Appendice.

•2. Michelet, Histoire de la Révolution française, t. Ill, p. 360.

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