V. Hugo. — L(' ikrnii'r jiiur d'un condamné
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<< La douleur «luu fait naître une Miiililablo description ne peut égaler cvUv qu'on éiirouvc eu voyant cette réuniou de criminels qui se pressent pour jouiiplus tôt de leur infamie; la gaieté des agents et des galériens u'oflrc pas de différence; elle frappe le cœur detonnement et de peine. On ne peut s'empêclier de gémir sur le sort de ces malheureux, d'éprouver un sentiment intérieur de compassion; car les vices de l'homme ne changent pas sa nature; ils l'avilissent, mais il reste toujours cet extérieur qui nous dit qu'il est notre frère. Cependant, au milieu de la pitié dont on ne peut si' di'fendre devant un pareil spectacle, une autre émotion la domine et parvient (luelquefois à rétoulTer: c'est le dégiiilt. Vu à quelque distance, cet horrible tableau déchire l'àme l't la fait pleurer, vu de prés, il navre le cu'ur et desséche les larmes. Les traits de la plupart des condamnés sont absolument insignifiants; leur physionomie, loin d'oll'rir les signes d'abattement ou de repentir, semble alFectèr de ])reri(lic un masque de cynisme et de bravade. On rougit de les voir si avilis, et celte honte que l'on a pour eux, ils ne paraissent pas la comprendre. Ils ont eu général, l'air peu soucieux de leur position: ils acceptent avec un souriie de satisfaction stupide, le camarade que la chaîne vient de leur imposer, et lient avec lui une conversation où il faut nécessairement que les deux esprits descendent au niveau l'un de l'autre. Que l'un d'eux ait l'àme gangrenée et (juc l'autre porte encore en lui des germes de bien, ils sentit détruits parles conversations et les conseils du premier qui est le plus bardi et le plus criminel. C'est le contact de la peste qui vicie et infecte tout ce que son haleine efileure.
•< L'image que présente le ferrement de la chaîne est donc surtout celle d'une parfaite insensibilité : encore si cette insensibilitc' apparente dénotait un désespoii- caclii', si sous ce manteau d'audace et de révolt.inte elTronterie ou pouvait deviner le repentir ou du moins le regret de la vie passée! Mais non ! Le plus grand nombre sent moins l'horreur de sa position que cette fouie indiderenle et curieuse qui, elle, ne peut élre témoin insensible dune scène dégradante [lour notre espèce. (1) »
Souvent moine, au moment où le public se retirait, les forçats se levaient, les cordons se rattachaient par les mains et, tout à coup, formaient une ronde. Alors un d'entre eux chantait une chanson de lta.i:iie, une romance d'argot dont chacun répétait en chœur le refrain :
La l'haine C'est la grêle !
Mais c'est égal.
Ça n'fait pas d'mal !
1. Amperl. — Dayivs, inimms cl rniiitiuls, I. I", y. 110-117.
Nos habits sont écarlates, Nous portons au lieu d'chapeaux Des bonnets et point d'ciavates .
(,'.a fait hross'pour les jabots.
Nous aurions tort de nous plaindre.
Nous somm's des enfants gâtés Et c'est crainte de nous perdre Que l'on nous tient enchaînés.
La chaîne, etc..
Nousf'rons de belles ouvrages, En paille ainsi qu'en cocos Dont nous ferons étalages Sans qu'nos boutiqu's pay'd'impôls ; Ceux qui visitent le baigne N's'en vont jamais sans ach'ter.
Avec ce produit d'I'auliaine Nous nous arros'rons l'gosier.
La chaîne, etc..
Quand vient l'heure d's'bourrer rvcntie,
En avant les-z haricots !
Ça n'est pas bon, mais i;a rentre
Tout comme le meilleur fricot.
Not'guignon eût été pire
Si, comm'de jolis cadets.
On nous eût fait raccourcire
A l'abbaye d'Mont-à-r'gret.
La chaîne, etc.. (1).
Certes ce devait être terrible d'assister h de semblables scènes, heureusement depuis un demi-siècle disparues. Au moment du ferrement des chaînes, des témoins oculaires ont remarqué que plusieurs forçats pleuraient... Ces pleurs n'auraient-ils pas dû suffire à convaincre qu'ils n'étaient pas tout à fait perdus''... Hélas, ces pauvres hères étaient non seulement la risée de leurs compagnons de chaîne, mais encore abreuvés d'outrages par les féroces argousins qui rivaient leurs fers.
Vers le soir, les gardes chiourmes distribuaient le dîner. Les forçais
l. Extrait des Mémoires de Vidocq.
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niangeaieiu assis par terre. Une fois le repas terminé, onjetaitdela paille sur le pavé pour leur perniettre de dormir. Il n'étaitguère possible àces malheureux de goûter le s^juimeil ; à côté d'eux, des compagnons ivres hurlaient des chansons obscènes, d'autres criaient ou se battaient. Et parfois, quand le calme semblait rétabli, les argousins venaient visiter les dormeurs pour s'assurer qu'ils ne limaient point leurs fers.
Au point du jour, entraient dans l'enceinte de longs chariots semblables à peu près aux fardiers employés pour le transport des grosses charpentes. Une barre de fer horizontale séparait en deux ces chariots. Les prisonniers venaient s'asseoir les jambes pendantes, dos à dos, treize à droite et treize à gauche. Chaque collier était rattaché à la barre de fer.
Alors le signal était donné. Gendarmes et argousins mettaient le sabre à la main, les chariots roulaient, les portes de Bicètre s'ouvraient et la chaîne commençait son triste chemin. On allait d'étape en étape. Les gardes chiourmes marchaient à pied. Quelquefois le cortège couchait dans les granges, bien souvent en plein air. On n'avait pas seulement eu la pitié d'établir assez de lieux de dépôt sur les routes. Il fallait par les temps les plusrigoureux quolesforçats se déshabillassent au milieu des champs, à la vue d'une populace avide, qu'ils subissent les examens les plus indécents, exécutasseat les évolutions les plus avilissantes (1).
i. Nous croyons devoir rapporter ici cette saisissante paye de V. HuGii,dans Le dernier jour d'un condamné :
« Jusiju'alors le temps avait été assez beau, et, si la bise d'octobre refroidissait l'air, de ti'uips en temps aussi, elle ouvrait dans les brumes grises du ciel une crevasse par où tombait un rayon de pluie. Mais à peine les forçats se furent-ils dépouillés do leurs haillons de prison, au moment où ils s'otîraient, nus et debout, à la visite soupçonneuse des gardiens et aux regards curieux dos étrangers qui tournaient autour d'eux pour examiner leurs épaules, le ciel devint noir, une froide averse d'automne éclata brusnuementet se déchargea à torrents dans la cour carrée, sur les têtes découvertes, sur les membres noirs et nus des galériens, sur leurs misérables savons étalés sur le pavé.
..< En un clin d'œil, le préau se vida de tout ce qui n'était pas argousins ou galériens. Les curieux de Paris allèrent s'abiiter sous les auvents des portes.
«Cependant la pluie tombait àtlots. On ne voyait plus dans la cour que les forçais nus et ruisselants sur le pavé noyé. Un silence morne avait succédé à leurs bruyantes bravades. Ils grelottaient, leurs dents claquaient, leurs jambes maigries, leurs genoux noueux s'entrechoquaient et c'était pitié de les voir appliciuer sur leurs membres bli'us ces chemises trempées, ce? vestes, ces pantalons dégouttants de pluie. La nudité eût été meilleure . •
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La dernière chaîne partie de Bicétre s'est mise en route le 19 octobre 183G. On la lit partir le soir, aux llarabeaux, pour éviter la foule des curieux. Elle contenait 172 condamnés; parmi eux, le fameux abbé Delacolonge (1). A partir de cette époque, le transfert des forçats au bagne cessa d'avoir lieu de cette façon barbare. La chaîne fut remplacée par les voitures cellulaires.
1. « Les curieux cherchaient Delacolonge. Celui-ci s'était enveloppe J"un manteau et les curieux |irireiit ]iour lui un autre condamné qui pour les mieux tromi)er leur donnait sa bénédiction. Le cortèj^e étant destiné au port de Brest prit la route de Versailles... »
Souvenirs historiques du pcre Richard, déjà cité.
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