‹ Histoire de Bicêtre (hospice-prison-asile) d'après des documents historiqueChapitre 40 sur 137 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La chaîne. — Le ferrage.— Le tafletas et les ficelles. — Le cordon, La chanson du baf.'iie. — Le dépari .

De môme que le public sélect se rend aujourd'hui aux premières de Dumas, de Sardou ou d'Augier, de même que le Tout-Paris ne manque pas devenir étaler ses toilettes et ses diamants, lesgrands jours de représentation à l'Opéra ; de môme, deux fois l'an, autrefois, il se rendait à Bicêtre pour assister à ce triste spectacle : le départ de la Chaîne.

II ne faudrait pas croire, d'après ce que nous avons dit des cachots où gémissaient des malheureux en proie à la faim, rongés de vermine, sous les voûtes humides etnoires.que la retraite habituelle des condamnés aux galères fût à Bicètre. Jusqu'à la Révolution, le dépùt était à la Tour Saint-Bernard et à la Tournello. C'était de la Tournêlle que partaient les chaînes pour le bagne. Plus tard seulement, quand la prison fut placée sous la tutelle de la préfecture de police, le ferrement eut lieu dans l'une des cours de la prison qui reçut le nom de : Cour des Fers. C'est aujourd'hui la cour du parloir de la cinquième division, troisième section.

La première chaîne qui partit de Bicétre fut celle du mois d'avril 1796.

Cesdéparts furent bientôt un événement. Avides d'émotions étranges, les Parisiens se rendirent là, comme ils se rendent encore aujourd'hui devant la Roquette pour assister au spectacle d'une exécution capitale. Dès que le jour du ferrement des forçats était connu, les cabarets du voisinage s'emplissaient de monde et, contraste effrayant, bizarrerie de la nature humaine, tandis que des malheureux souffraient à deux pas, une foule considérable s'amusait, riait, chantait. On sablait le Champagne jusqu'à l'heure de l'ouverture do la prison.

C'était un tableau affreuxet déchirant : le ferrane !

On attendait en général pour composer une chaîne que les cadres fussent incomplets au bagne ou que les prisons fussent trop pleines à Paris. Jusque-là, le prisonnier condamné aux galères avait une lueur d'espoir : il attendait sa grâce, a Le jour du ferrement, que de calculs trompés, que de projets avortés, que d'illusions détruites ! A Bicôtre, il y avaii, du moins, l'air à respirer et de la liberté en perspective. Dès le jour du départ, plus rien; rien qu'une barrière affreuse, insurmontable, posée entre le condamné et le monde, qui va grandir à chaque pas que fera la fatale voiture en approchant du bagne.

<f C'est à ce moment que l'espérance d'un meilleur sort s'éloignait dans un avenir presque imaginaire. Il fallait, en quittant Bicêtre, renoncer à la vie triste mais sédentaire de laprison, pour entreprendre un voyage qui devait être l'objet de la curiosité des habitants des villes ou villages qui se trouveront sur la route. 11 arrivait souvent qu'un forçat passât dans un hameau où il avait reçu le jour, où ses parents le conjurèrent d'être toujours honnête homme ! Il revoyait, hélas ! trop tard, les lieux de sa tranquillité primitive : quelle triste impression sur son âme, si son père ou sa mère, son frère ou sa sœur étaient parmi les curieux attirés par ce passage ! il était reconnu, deshonoré àjamais, et sa famille, quoique honnête, ne pouvait échapper au triste préjugé que laissait trop souvent une telle condamnation (I). ))

Au jour désigné pour le départ, les postes de la prison étaient doublés. On faisait venir les fers à Bicêtre. De lourdes charrettes entraient dans les cours, faisant résonner les voûtes d'un énorme bruit de ferraille. Des soldats en uniformes bleus, à épaulettes rouges, aux bandoulières jaunes suivaient. C'étaient /e.v gardes cliioannes. A ce moment, réveillés par le bruit, les prisonniers se montraient aux fenêtres. A travers les barreaux de fer, des figures étranges surgissaient, des voix hurlaient tout à coup des imprécations et des menaces ; quelques-uns poussaient des cris de joie et accueillaient, d'éclats de rires stridents plus poignants à entendre que des sanglots, l'arrivée des sinis'tres voitures.

1 Ampert. — Hag nos, priions tt criminels. Paris, (iuibiTt éJit., (. I", p. 3.

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Au milieu de ce bruit, de ces huées, les préparatifs commençaient. Bientôt les charrettes étaient vides. Dans la cour, des monceaux de chaînes et do colliers de fers gisaient d'un côté ; do l'autre, on mettait en tas des habits de toile grise. Quand tout était prêt, on faisait descendre les prisonniers par fournées de vingt-six. Les gardes do la chaîne plus connus sous le nom d'argousins s'avançaient alors. « C'étaient pour la plupart des auvergnats, porteurs d'eau, commissionnaires ou charbonniers qui exerçaient leur profession dans l'intervalle de ces voyages (1). « Ils faisaient ranger les prisonniers sur deux rangs.

A un signal donné, les malheureux détonus se déshabillaient. Lorsqu'ils étaient complètement nus, les médecins passaient la visite. La plupart cherchait une excuse pour éviter le bagne. L'un se plaignait d'avoir mal à la jambe, un autre alléguait une maladie des yeux, un autre montrait sa main mutilée... Toutes les roueries, tous les subterfuges étaient mis en avant. Bien inutilement du reste. Sévères, compassés dans leur cravate blanche, raides sous l'habit noir comme des acteurs qui se sentent regardés du public, les médecins allaient, les reconnaissant tous, après un semblant d'examen : «Bons jiour le bar/ne ». Les geôliers suivaient les médecins. Ces deux visites terminées^ on jetait aux forçats un paquet d'effets. C'était le fatal uniforme. Ils l'appelaient le Ta/I'el(is. Dans une grande caisse de bois se trouvaient les outils qui servaient à toutes les expéditions de ce genre, ils appelaient ces longues chaînes des ficelles.

Criminel endurci ou jeune condamné, assassin ou faussaire, aucune différence n'était faite entre les motifs de la condamnation et la moralité des individus. Tout était confondu dans le même esclavage. On se contentait de réunir les forçats deux à deux, de les appareiller par rang do taille, quelquefois même, dans les cas pressés, simplement par ordre alphaliétique. « Ainsi chacun se voyait réduit à lui-même, chacun portait sa chaîne, côte à côte avec un inconnu; et si, par hasard, un forçat avait un ami, la chaîne l'en séparait. Dernière des misères ! (2) «

Quand les prisonniers avaient revêtu leurs habits de route, ou les

\. Mrnuiire:i de Vidw:q, rkef de la puliw de sûreté j un/ n'en 1827, aujourd'hui propriétaire et tabricant de papiera à Saint-Mundé, Paris, Tenon, lib, édit. 1828, t. 1", p. 220. 2. V. Hugo. — Le dernier jour d'un condamm', p. 205, déjà cité.

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menait, treize par treize, dans un coin de la cour, le long d'une grosse chaîne placée à terreet à laquelle étaient fixées vingt-six chaînes, moins fortes et peu longues, aux extrémités desquelles se trouvaient des colliers triangulaires dont les côtés s'ouvraient au moyen d'une charnière. Cotte cnaine s'appelait /e cordon. Un argousin saisissait alors la tète de chaque condamné et essayait de la faire entrer dans le collier, précaution nécessaire pour que ce triangle ne puisse s'enlever d'une tête trop petite. «Puis, deux forgerons de la chiourmc, armés d'enclumes portatives, le leur rivaient ci froid et à grands coups de masse do fer. C'était un moment affreux ou les plus hardis palissaient. Chaque coup de marteau asséné sur l'enclume appuyée à leur dos, faisait rebondir le mouton du patient; le moindre mouvement, en avant ou en arrière, lui aurait fait sauter le crâne comme une coquille de noix (1). « Cette besogne achevée, un détenu, armé de longciseaux, ooupait à tous les forçats les cheveux et les favoris, en affectant de les laisser inégaux. Des qu'une chaîne était prête, on la faisait asseoir dans le fond de la cour. Puis le spectacle recommençait. Vingt-six autres prisonniers étaient descendus pour subir la même opéraiion. Après le ferrement du dernier détenu désigné pour partir au bague, il y avait un instant de re})os. A ce moment, les visiteurs pouvaient ajjprocher et avaient le droit d'exercer plus ou moins libéralement leur générosité. Des condamnés pleuraient pour attendrir, d'autres déployaient un cynisme d'autant plus révoltant qu'ils le prenaient pour do la bravoure. Les uns buvaient, les autres chantaient. Souvent plusieurs se battaient pour une pièce de monnaie que le voisin avait reçue. Quelquefois une pauvre mère apportait, tout en larmes, un habit à sonlils; une sœur ou une amante venait remettre à son frère, à son amant, un petit paquet de linge ou des friandises. Mais ces cas étaient rares.

« Cu qui est aflligeant — écrit M. Aniporl qui a vu le départ d'une chaîne à Bicétre — c'est de remarquer l'espèce de mérite ijue ces hommes accordent à celui qui montre le plus d'cfTronlerie : des cris dé,s;(iùlants, des rires, des conversations horribles, répondant aux coups de marteaux qui sont l'exécution de l'arrêt. Aucun sentiment de honte ne se manifeste, le silence même est regardé comme de la lâcheté, et pour recevoir des applaudissements, il faut hurler le plus fort, et al'ticher le dévergimdage le plus immoral et le plus criminel.

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