Michelet. — Histoire de la Révolution, t. I", p
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reconnaissance succéda le soupçon de la fraude. La Poinpadour demanda au jeune écujer quelques ligues de son écriture. Elle fut reconnue identique à celle de l'adresse mise sur la boîte. La preuve parut suffisante pour faire enfermer Latude à la Bastille. Au bout de quatre mois, on le transféra au donjon de Vincennes. Il s'en évada après quatorze mois de captivité. Une fois libre, il commit l'imprudence d'écrire au roi, et, dans un long mémoire, s'excusa de la faute qu'il avait commise, demandant que l'expiation fût considérée comme suffisante. Le roi répondit par un nouvel ordre d'arrêt. R,econduit à la Bastille, Latude y resta dix-huit mois au cachot, puis obtint la faveur d'une chambre, qu'il partagea avec un gentilhomme nommé d'Alègre, dont le crime était aussi d'avoir offensé M"" de Pompadour.
Nouvelle évasion quelques mois après, nouvelle lettre de Latude. Cette fois c'était à M"" de Pompadour qu'il s'adressait. Elle le fit reprendre. Réintégré à la Bastille, Latude était transféré de nouveau à Vincennes, en 1764. Il s'évadait encore l'année suivante (1765).
Cet esprit actif, ingénieux, qui, dans la prison, calculait si bien les chances d'év.^sion, combinait ses plans et arrivait à s'échapper des mains des geôliers, à corrompre les sentinelles, à donner le change à ses gardiens, semble, une fois libre, avoir perdu son adresse et son énergie. Une troisième fois encore, il se livre à ses persécuteurs. Non content d'écrire à M. de Sartine, il se rendit à Versailles, et c'est dans i'anticb ambre même du roi qu'on l'arrêtait à nouveau et qu'on l'expédiait à Vincennes, où il fut mis au cachot. Il s'y trouvait on 1772, en même temps qu'un autre prisonnier célèbre qui, lui aussi, devait plus tard venir à Bicètre, Le Prévôt de Beaumont (1).
Transféré en 1775 à Charenton, Latude retrouva, dans la maison de charité des frères de Saint-Jean-de-Dieu, son ancien compagnon d'Alègre devenu fou.
En 1777, un ordre du roi le mit en liberté. Quinze jours après, un autre ordre le faisait arrêter à quelques lieues de Paris, tandis qu'il se rendait dans son pays, en Languedoc, et, cette fois, on l'amenait à Bicètre.
Cette dernière étape dans les prisons fui pour Latude la plus
I. Le Prévôt lie Beaumont. — Hislmrc de ma Captivité, p. 70. (Paris, l'9).)
112 HISTOIRE DE nir.KTnE
douloureuse de toules. Ou le séquestra dans l'endroit de la maison le plus infect, le plus humide. Cependant on lui laissa la liberté d'écrire. On vendait aux prisonniers des plumes et de l'encre, Latude s'en ju'ocura, et dans les rares heures où le jour pénétrait dans sa prison, il écrivit l'histoire de sa captivité.
< — Sans comptor les puces, les poux, les rats, j'avais bien d'autres ennemis à comliattre, dit-il en parlant de Bicètre (l),les plus cruels étaient rhuinidité et le froid. Dès rjue le temps devenait pluvieux, ou en hiver dans les moments de dégel, l'eau découlait de toutes parts dans mon ca(-lujt; j'étais accablé de rhumatismes. Les douleurs qu'ils me causaientétaient si vives que j'étais quel(piefois des semaines entières sans me lever. Les veilleurs ne me donnaient pas de bouillon alors parce que je n'approchais pasmon écuelle du guichet ; ils jelniriif mon pain sur macouverture, et je restais en proie à mes tourments.
■< Quand le froid vint, ce fut bien pis! La fenétn; de mon cabanon, armée d'une grille de fer, donnait sur le corridor, dont la muraille était percée précisément eu face, à la hauteur de dix pieds. C'est uniquomcntpar ce trou, qui était pareillement garni de barres de fer, que je recevais un peu d'air et de jour dans mon cachot: mais j'y recevais aussi la neige et la pluie. Je n'avais ni feu ni lumière, et je n'étais vêtu que du costume misérable de la prison. J'étais obligé de casser avec mon sabot la glace de mon seau et d'en mettre les morceaux dans ma bouche pour me désaltérer. Alors je bouehai ma fenêtre, et ce fut bien autre chose! Ij'odeur des égouts, des tuyaux dont j'étais entouré m'étouffa bientôt. (Jet air lixé se condensait et me causait dans les yeux, dans la bouche et les poumons, d'horribles cuissons. Dejiuis trente-huit mois que j'étais dans cet horrilile cachot, je souffrais la faim, le froid, l'humidité, j'y succomhai bientôt.
« L'odeur infecte me venait de ces tuyaux où les infirmeries, situées au-dessus, jetaient les déjections elles saletés des scorbutiques. Il était impossible que les parties volatiles de ces excréments n'afieclassent pas mes poumons. Je finis par être scorlnitique moi-même. Le scorbut dont j'étais attaqué se déclara par une lassitude dans tous mes membres et des douleurs qui m'empêchaient de m'asseoir et de me lever. En dix jours, mes jambes, mes cuisses étaient gonflées du double, depuis les reins jusqu'aux pieds ; mon corps était noir ; mes dents, cbraiili'cs dans mes gencives, ne pouvaient plus broyer le pain. Déjà l'on ne me donnait plus de nourriture; depuis trois jours j'étais à jeun. On me voyait moui-ir et personne n'y faisait attention! Mes voisins voulurent me parler, je ne [loiivais leur répondre; ils me crurent mort et appelèrent pour qu'on m'enlevât. Un vint, j'expirais. Le chirurgien me fit porter à linfirmerie.
« La salle où l'on me mit s'appelait l'infirmerie de Saint-Roch. A l'une des extrémités de cette salle sont des malades de la syphilis, non pas seuleiuent ceux
l.,MémoiiT> do Henry Mascrs de Latude, .Tncien ingénieur, prisonnier pendant ■1.) ,ins à l,a liaslille, à Vincennes et à liicètrc. Nouvelle iHlition revue et au;^mentée (s(t') par le citoyen Thierry, i vol. in-S", Paris, l"'.i:î, chez batuJe à l'abbaye de l'anlhéraont, Ucsenne et Uernu',lib. cdil. Palais de rKgalito et chez les marchands de nouveautés.
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de BiciHrr, mais coux de toutes les prisons. Le reste de la nalli' csl coiisacn' aux scorbutiques. Quand le nombre en esttrop considérable, on met les lits près l'un de Tautre, on pose les matelas en travers, on entasse les malades les uns sur les autres (1). L'un expire à droite, celui de gauche est déjà mort, et les survivants promènent sur ce spectacle leurs yeux de douleur.
11 est impossible que les draps qui ont servi au traitement d'un scorluitique puissent jamais devenir propres et blancs. A Bicétre, on les laissait sous le malade pendant toute la durée de ce traitement, quelquefois six mois. Les draps s'imprègnent alors de styrax, de la sueur du malade et de la substance de son mal. Ils ne sont bientôt plus qu'un fumier infect, et dans cet état, on avait l'atrocité de les faire servir pour un autre. On les passe dans l'eau, il est vrai, ou dans de mauvaises lessives ; mais ces draps ainsi pourris seraient bien vite déchirés si on ne les lavait avec beaucoup demt'nagements, et on en use le moins possible à Bicèlre. D'ailleurs, après un premier traitement, ces draps, imprégnés de styrax, d'onguents, sont à peu près comme un emplâtre, et on avait bien soin de ne pas trop délayer cette graisse qui leur donnait plus de corps ! C'est dans cet état qu'on les délivrait au malheureux qui, pendant plusieurs mois encore, devait les baigner de ses larmes.
« Quant aux infirmiers de la prison, les économes se gardaient bien de prendre, pour en faire les fonctions, des gens qu'il eût fallu payer; n'avaient-ils jias dans les salles de force une foule d'hommes vigoureux qui, échappés du gibet ou de la roue, se trouvaient trop heureux de n'être soumis qu'à soigner et garder les malades! C'étaient donc des prisonniers de cette classe qu'on chargeait de ces fonctions à Bicétre. Quels soins attendre de pareils êtres! 11 y en avait deux par salle d'infirmerie: leur payement consistait en une double portion de pain et di' viande, et en tout ce qu'ils pouvaient voler aux malades, c'est-à-dire tout ce que ceux-ci possédaient (2). »
On a dit qu'il est des patients qui lasseiu leur bourreau parce
1. Ceci est rigoureusement exact. 'Voici en efTet ce que nous Hsons dans le lèiilement de Bicétre en 1781, chapitre 11% art. 21«. — Infirmeries :
L'infirmerie de Sainl-Roch est au deuiième étage. Elle est en deux parties. Dans la première sont difTérentes sortes de maladies et dans la deuxième sont ceux qui sont traités de la maladie vénérienne et de la gale
Quand le nombre des malades est trop grand, on est obligé de mettre des lits dans le milieu des salles. A mesure que le nombre augmente, on est forcé de mettre les malades coucher trois dans deux lits que Ion apjiroclie l'un conirc l'antre, do m^me quand le nombre diminue on rélaldit les choses au fur et à mesure, dans l'état ordinaire. [Archives de Bicrtre.)
2. Rè;ilement de 1781, chap. II^ art. 21» : « Il y a en outre dans chaque infirmerie, un infirmier qui est prisonnier, pour administrer aux malades les drogues, les tisanes, bouillons et généralement tout ce qui est ordonné par le chirurgien. Les infirmiers ont double portion: unp chopiue de vin par jour, en nature; sun^ gages. » {Archives de Bicélre.)
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qu'ils ne peuvent point mourir. Latude était certainement de ceux-là. Guéri du scorbut, malgré le manque complet de soins, il rentra dans son cabanon et écrivit un mémoire au roi. Il parvint à corrompre un de ses geôliers et le chargea de l'adresser au monarque. Le porte-clefs se grisa en route et perdit le mémoire. Une femme le ramassa, le lut. Elle frémit d'indignation et s'empressa d'agir. Elle ne connaissait pas le prisonnier, mais elle vit un homme à sauver, un acte de justice et d'humanité à accomplir. Elle l'accomplit. Pourquoi? dans quel but? Par amour du prochain, par haine de l'injustice. Un homme aurait peutêtre haussé les épaules et jeté le papier au feu. Une femme agit à l'instant. N'y a-t-il point dans le cœur des femmes des trésors de mansuétude?
« M""' Legros était une pauvre petite mercière qui vivait de son travail, en cousant dans sa boutique; son mari, coureur de cachets, répétiteur de latin. Elle vit avec un ferme bon sens ce que les autres ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir : que le malheureux n'était pas fol, mais victime d'une nécessité aflreuse de ce gouvernement, obligé de cacher, de continuer l'infamie de ses vieilles fautes. Elle le vit et elle ne fut point découragée, effrayée. Nul héroïsme plus complet, elle eut l'audace d'entreprendre, la force de persévéï'er, l'obstination du sacrifice de chaque jour et de chaque heure, le courage de mépriser les menaces, la sagacité et toutes les saintes ruses pour écarter, déjouer les calomnies des tyrans.
« Trois ans de suite, elle suivit son but avec une opiniâtreté inouïe dans le bien, mettant à poursuivre le droit, la justice, cette âpreté singulière du chasseur ou du joueur, que nous ne mettons guère que dans nos plus mauvaises passions. Tous les malheurs sur la route, et elle ne lâche pas prise. Son père meurt, sa mère meurt; elle perd son petit commerce; elle est blâmée de ses parents, vilainement soupçonnée. On lui demande si elle est la maîtresse de ce prisonnier auquel elle s'intéresse tant. La maîtresse de cette ombre, de ce cadavre dévoré par la vermine !
a La tentation des tentations, le sommet, la pointe aiguë du calvaire, ce sont les plaintes, les injustices, les défiances de celui pour qui elle s'use et elle se sacrifie. Grand spectacle de voir cette femme pauvre, mal vêtue, qui s'en va do porte en porte, faisant la cour aux
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valets pour entrer dans les hôtels, plaider sa cause devant les j^Tands, leur den:\ander leur appui fl ). «
M"° LegTos avait pour mari un honnête homme. Tl s'associa à sa tâche. Il alla voir d'abord le président de Gourgues, dont le nom était écrit sur le mémoire. Le président le reçut froidement et ne voulut pas s'intéresser à celui que l'on considérait comme un fou dangereux. M'"° Legros ne se découragea pas. Elle alla à Bicêtre, visita Latude dans son cabanon, lui dit d'espérer, luifit parvenir du pain blanc et de l'argent, et s'adressa au vicomte de la Tour du Pin, le priant d'intercéder auprès du lieutenant de police Le Noir. Celui-ci la fit venir, la menaça 111a trouva immuable. Les contradictions mèmesde ses réponses l'encouragèrent. — « Si Latude est coupable d'un crime, dit-elle, qu'il passe en jugement! »
« — Par bonheur, dit Mirhelet, on lui ménagea l'appui de M"" Diichesne, femme de chambre de Mesdames. Elle part pour Versailles, a pied, en plein hiver, elle était grosse de sept mois... La protectrice était absente, elle court après, gagne une entorse, et elle n'en court pas moins. M™" Duchesne pleure beaucoup, mais, hidas! que peut-elle faire?... Une femme de chambre contre doux ou trois ministres, la partie est forte! Elle tenait on main la supplique ; un abbé de cour qui se trouve là la lui arrache des mains, lui dit qu'il s'agit d'un enragé, d'un misérable, qu'il ne faut pas s'en mêler.
(c II suffit d'un mot pour glacer Marie-Antoinette, à qui on en avait parlé. Elle avait la larme à l'œil. On plaisanta. Tout finit... »
Gracier Latude, du reste, c'était perdre la Bastille. Louis XVI, si bon qu'il fût, tenait à la Bastille, n'était-ce T^ointYiiislrumentum re<j)ii / — Lorsqu'on lui parla du prisonnier de Bicêtre, le roi répondit qu'il serait dangereux de rendre cet éncrgumène à la société. Il repoussa la requête que le cardinal de Rohan lui présenta, au nom de la commission des grâces, instituée à l'occasion de la naissance d'un dauphin.
(c Mais ce qui ne se fait par le roi, se fera malgré le roi. M"* Legros persiste. Elle est accueillie des Condé, toujours méchants et grondeurs ; accueillie du jeune duc d'Orléans, de sa sensible épouse, la fille du bon Penthièvre, accueillie des philosophes, de M. le marquis de Condorcet,
I, Mii-h.lrl. ~ Wsiniir '!,■ hi Hrrnluliiu,, I. j-'', ji. H:i-Si.
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secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, do Dupaty, de Villette, quasi-gendre de Voltaire, etc., etc.
« L'opinion va grondant, le flot, le flot va montant. Necker avait chassé Sartine; son ami et successeur, Le Noir, était tombé k son tour... La persévérance sera couronnée tout à l'heure. Latude s'obstine à vivre et M"" Legros s'obstine à délivrer Latude. L'homme de la reine, Breteuil, arrive en 83, qui voudrait la faire adorer. Il permet à l'Académie de donner le prix de vertu à M"" Legros, de la couronner, à la condition singulière de ne pas motiver la couronne (1). » Enfln le 18 mars 1784, Latude obtenait définitivement sa liberté, sur l'ordre du baron de Breteuil. Le libérateur véritable, c'était l'opinion publique (2).
Nous avons dit en commençant que cette longue captivité d'un homme, coupable tout au plus d'un manque de respect à la maîtresse d'un roi, avait fait naître de nombreuses légendes. 11 est un point que nous tenons à réfuter (3).
Un volume populaire, les Causes célèbres, fait enfermer Latude à la Bastille et à Vincennes sous le nom de Danry; à Charenton, sous celui de Danger; à Bicètre, sous celui de Jedor. Or Le Prévôt de Beaumont, dans l'histoire de sa captivité, citant les prisonniers détenus avec lui à Vincennes, ne parle nullement du pseudonyme de Danry