LATUDE
Latude! — Ce nom éveillo dans la foule les idées les plus sombres et les plus pénibles. Il résume, en lui seul, toute la tyrannie de l'ancien régime des lettres de cachet. Ce martyre du pauvre écuyer jeté à la Bastille pour une innocente plaisanterie — l'envoi d'une boîte de poudre de riz à M'"' de Pompadour — laissé vingt-huit ans dans cette forteresse ou à Vincennes, s'évadant trois fois, se livrant ensuite lui-même à son cruel persécuteur, le lieutenant de police de Sartine, à son ennemie, la Pompadour, semble avoir incarné en lui toutes les souffrances et les douleurs des prisonniers d'État. La légende s'est emparée de son histoire. On a écrit un drame à grand spectacle : Laludc ou Trentecinq ans de capiivilé, on a publié des mémoires souvent erronés sur son séjour k la Bastille et à Bicètre, mais il n'en reste pas moins acquis à la vérité qu'un homme, pour une peccadille digne à peine d'une réprimande, a été oublié trente-cinq ans dans les prisons sans que jamais personne ne s'occupât de savoir la raison qui l'y faisait maintenir.
Le roi donnait facilement, — il était si bon!... — sans compter, des blancs-seings à ses courtisans, (c Les commis des ministères, les maîtresses de ces commis, les amis de ces maîtresses, par obligeance, par égard, simple politesse, ol)tenaient, donnaient, prêtaient ces ordres terribles par lesquels on était enterré vivant. Enterré, car telle était
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l'incurie, la légèreté de ces employés aimables, nobles presque tous, gens de société, tous occupés de plaisirs, que l'on n'avait plus le temps, le pauvre diable une fois enfermé, pour s'occuper de son affaire (1). »
On a dit que la prise de la Bastille n'avait servi à rien, que le peuple avait délivré seulement sept prisonniers, tous nobles, tous grands seigneurs, et qu'il avait mis en liberté ses ennemis. Non ! ce n'était pas la Bastille que le peuple attaqua le 14 juillet 1789, c'étaient toutes les bastilles. C'étaient les lettres de cachet, l'emprisonnement arbitraire, c'était la royauté absolue qu'il combattait, ce fut eux qu'il détruisit.
Et l'histoire de Latude, circulant de bouche en bouche, grossissant au fur et à mesure qu'elle était répétée, colportée, ne fut-elle pas une des causes inconnues, mais probables, de ce déchaînement formidable de la foule contre ce lieu maudit, terrible fantôme, hydre menaçante qui projetait son ombre immense sur l'un des quartiers les plus populeux et les plus vivants de Paris? Il n'y avait guère que des nobles à la Bastille et à Vineennes, mais partout ailleurs, dans les trente autres prisons de Paris et de la banlieue, des gens du peuple étaient aussi enfermés sans jugement. Sur la route de Fontainebleau, le vieux château de Winchester n'élevait-il point ses tourelles menaçantes?... N'était-il pas plus terrible et plus redoutable qu'au temps où il était hanté par le diable et par les sorcières?...
Henry Masers de Latude était né en 1722, au château de Braiseich, près de Montagnae en Languedoc. Son père, le marquis de Latude, officier supérieur, le destinait au génie militaire et l'envoya étudier à Paris vers 1749. C'est alors que, pour attirer sur lui l'attention et la protection de M'"' de Pompadour, il eut la malencontreuse idée de lu' expédier par la posie une petite boîte en carton renfermant, dit-on, de la poudre de riz. Quelque temps après, il se rendit à Versailles déclarer à la marquise qu'il avait surpris le secret de deux individus qui voulaient l'empoisonner.
La supercherie fut vite éventée. A l'expression de la plus vive