‹ Histoire de Bicêtre (hospice-prison-asile) d'après des documents historiqueChapitre 54 sur 137 · Michelet. — Histoire delà Révolution, t. VI, p · texte numérisé non relu

Michelet. — Histoire delà Révolution, t. VI, p

2. Ce fut un condamné aux fers nommé Valagnos, qui imagina le premier do dénoncer une conspiration à Bicêtre. Associé à un ancien ijijoutier devenu administrateur de police, Dupauraier, il dressa des listes, indiqua des témoins et fit des déclarations en présence de Lanne et de Fouquier.

Le 28 prairial, trente-sept prisonniers de Bicêtre furent envoyés à l'échafaud. Le S messidor trente-huit comparurent encore au iribunal, deux furent acquittés et les autres furent guillotinés.

L'économe de Bicêtre, nommé Deschamps, et qui pendant la Terreur avait pris le nom d'Eglator, emprunté à une tragédie de Ronsin, et Brunet, chirurgien en chef, comparaissent dans le procès de Fouquier pour déclarer ce qu'ils savent de cette conspiration, et atiirmer qu'il n'en a jamais existé. La frayeur était si grande à Bicêtre, dit l'un d'eus, que le jour où l'on vint enlever la dernière fournée, un ofiicier nommé Bajat, âgé de 79 ans, se coupa le ventre avec son rasoir.

Voici comment Fouquier expliqua son transport à Bicêtre : « Un complot de trois cents individus avait été dénoncé au comité; par arrêté du comité de sûreté générale, Lanne, des olliciers municipaux et moi nous transportâmes à Bicêtre avec une liste, tout fut fait en public. On demandait la mort des trois cents dénoncés, on voulait même comprendre dans la liste des individus qui n'étaient pas condamnés aux fers, au Heu de trois cents je les ai réduits, en deux lois, à soixante-douze ou à peu près.

— Pourquoilui dit alors le président, puisque vous avez eu le pouvoir de restreindre le nombre de ceux qu'on vous dénonçait à Bicêtre, n'avez-vous pas fait de même relativement aux cent cinquante-cinq du Luxembourg?

— J'ai été à Bicêtre, répondit Fouquier, en vertu d'un arrêté, mais je n'ai été ni aux Carmes, ni ci Saint-Lazare, ni au Luxembourg; voilà pourquoi j'ai traduit au tribunal tous les individus qui me furent dénoncés dans ces maisons d'arrêt. Je ne justifie ni le complot ni le jugement, j'ai agi d'après des ordres; jo ne réponds pas des actions faites par les autorités supérieures.

Le 8 messidor, à dix heures du matin, les trente-huit accusés com parurent devant le Tribunal révolutionnaire composé de : Naulin, viceprésident, Deliège et Garnier Launay. Parmi les jurés, se trouvait Vilate, jeune homme de vingt-six ans, qu i périt plus tard avec Fouquier-Tinville.

Lorsque l'on vint ouvrir la porte du cachot où pendant la nuit on avait enfermé Osselin à la Conciergerie, le geôlier trouva l'ancien député, gisant à terre, baignant dans son sang. La veille, pendant le trajet, il avait appris l'exécution de la marquise de Chary. Dans la nuit, Osselin, avait arraché un clou du mur de son cachot et se l'était enfoncé dans la poitrine. On l'apporta au tribunal sur un brancard. Il agonisait. Sa voix était si faible que le président dut descendre de son siège pour recueillir ses réponses. Sur les trente-huit accusés deux furent acquittés, les autres furent condamnés à mort.

Osselin entendit cet arrêt sans bouger. Il était complètement affaibli par le sang qui suintait de sa blessure. On précipita le départ pour qu'il put être guillottiné vivant. Il avait quarante ans à peine.

La terreur fut si forte à Bicêtre, lorsqu'on apprit ce jugement, qu'un homme de quatre-vingts ans, nommé Bajat, dans un moment d'épouvante, jeta dans les latrines, sa bourse, sa montre et les divers objets qu'il possédait et s'ouvrit le ventre avec un rasoir.

Valagnos et Dupaumier étant convaincus Je complicité dans la prétendue conspiration de Bicètre furent mis en jugement avec les accusés (a).

a. Emile Campardon, archiviste aux archives de l'Empire. — Hist. du Tribunal révolutionnaire de Paris, d'après les documents originaux conservés aux archives. — Edit. Poulet-Malassis, Paris 1862, t. II, p. 467.

Ange Pitou

« Tous les soirs de 1795 à 1797, un homme de petite taille, à figure noble et caractérisée, venait s'installer devant le portail de Saint-Germain l'Auxerrois, et là, chantant et parlant tour à tour, assaisonnant ses hardis couplets de lazzi, d'épigramraes et de gestes expressifs, il criblait la République de sarcasmes et livrait son gouvernement aux rires de la multitude. Jusqu'à onze heures du soir, il promenait et retenait son immense public dans l'espace qui s'étend de la rue du Coq à la place des Victoires jusqu'au carrefour de l'Arbre-Sec, en ramenant toujours son quartier général sur la place de Saint-Germain-l'Auxerrois. La foule attroupée par sa voix mordante, sa verve et son audace, s'épuisait en conjectures sur le chanteur, dans lequel les uns voyaient un prêtre déguisé, d'autres un évêque, d'autres encore un professeur ou l'homme de confiance de la maison de Rohan. Pitou tirait parti du mystère, au profit de sa popularité. C'était tout simplement un jeune Orléanais, natif d'un village près de Chàteaudun, âgé de vingt-cinq ans à peine, qui, venu à Paris sans savoir pourquoi, après avoir fait bien des métiers pour vivre descendit dans la rue, poussé par la misère, les poches pleines de couplets qu'il avait composés dans la fièvre, et dès les premiers jours y réussit de telle sorte que ce qui n'avait été d'abord qu'une ressource extrême devint bien vite une habitude et un besoin pour lui. Celui qu'on appelait le Chanteur parisien, le Garât des carrefours, élargissant son genre et s'enhardissant chaque jour, était devenu bien vite une sorte de journaliste, de pamphlétaire, de joyeux tribun de la réaction en plein vent (1). »

Dans son journal le Tableau de Pans, Louis-Ange Pitou disait :

« Je veux châtier ou satiriser les coquins, les septembriseurs, les filous, les espions et toute la hande à Cartouche. Je veux dire que Barère a présidé les

1 . Victor Fournel. — Les Rues de Paris, p. 420 et suivantes.

Feuillants et les Jacobins, que Carrier a noyé les Nantais, que Fouquier-Tinville se moque de nous et que l'on veut le sauver et le remettre en place. »

Et tous les jours, le pamphlet satirique du chansonnier des rues répétait invariablement cette phrase en épigraphe.

Ange Pitou était le chansonnier de la réaction. Il a raconté luimême, dans son Voyage à Cayenne,ses débuts à Paris, sa première arrestation et son premier procès. Ce n'était nullement un prêtre défroqué, il avait seulement étudié quelque temps dans un séminaire de province. Traité comme précepteur chez le comte de Mahé, il se fit arrêter un jour, sur la dénonciation d'une femme Morlay et d'un déserteur allemand, pour avoir mal parlé des Jacobins et chanté une chanson contre leur société et contre la Convention. Pitou fut transféré successivement de la prison Marat à la Conciergerie, delà Conciergerie à Bicêtre, d'où il fut extrait pour comparaître devant le tribunal révolutionnaire le 4 prairial an IL

Devant ses juges, il chanta une chanson de sa composition, le Réoeil d'Epiménide, dont les couplets étaient empreints du républicanisme le plus pur. Acquitté, emporté en triomphe, il se trouva dans la rue sans ressources.

« Regardant cette rue où il était, — écrit M. Drumont (1), — il se dit : a Vivons-y!» — La rue s'appelait rue Saint-Denis (en ce temps là rue Franciade). Le soleil de messidor se levait radieux, tempéré encore comme à cinq heures du matin; on était au P"" juillet, /oîtr d'artichaut, et Pitou, qui débutait dans le quartier des Halles, put regarder cette singulière désignation comme d'un heureux présage. Il eut sans doute un moment d'hésitation; mais il prit son courage à deux mains, s'appuya à la maison de « l'Homme Armé » et se mit à chanter. »

Il fronde tous les ridicules du jour, attaque l'agiotage, s'en prend aux modes extravagantes et aux engouements insensés. « Il s'était fait un si nombreux auditoire, dit Mercier (1), que la garde n'osait l'interrompre; chaque fois qu'il parlait de république, il portait la main derrière lui (je demande pardon au lecteur pour ce détail un peu trop

1. Ed. Drumont. — Le Vieux Paris. — Amje Pitou. 1 . Mercier. — Le Tableau de Paris.

empreint dé réalisme). Il se fit arrêter. Traduit devant le tribunal criminel, il riposta à l'accusateur public que, dans le geste qu'on lui reprochait, il n'avait d'autre intention que de chercher sa tabatière. «

Le 1°' novembre 1797 cependant, Pitou fut condamné à mort par le Directoire. Sa peine fut commuée en déportation perpétuelle. Il fut expédié à la Guyane, d'où il s'échappa. Revenu en France, gracié par le premier consul, il s'établit, en 1803, libraire au n° 21 de la rue Croixdes-Eetits-Champs. Il mourut vers 1827, rue des Moulins, n" 2, et n'eut pas de successeur.

C'est à Pitou que l'on doit l'invention de ces feuilles à un sou, véritables canards, criblés de fautes d'impression, où s'étalaient en premières pages des récits plus ou moins véridiques des événements du jour. Il est bon de rappeler, à notre époque où la rue est encombrée de camelots criant à tue-tête, avec le nom du journal qu'ils colportent, les faits principaux que ces feuilles contiennent, que ce fut Pitou qui, le premier, eut l'idée de faire annoncer ainsi son Tableau de Paris. Et les crieurs d'alors s'époumonaient à hurler dans les rues des annonces dans le senre de celle-ci :

— « Les grands détails du siège et de la prise du château des Tuileries, relation des événements du 10 août, découverte d'un complot liorrible de Louis XVL trouvé dans ses papiers, pour égorger les bons citoyens. Quatre mille maisons marquées pour être brûlées !... »

Ou bien encore

— -^ Voilà la grande bataille des Jacobins, voilà la déroute et la grande bastonnade de leur grand général Sanguinola. — Voilà la grande et funeste victoire des petits muscadins et des grands aristocrates du grand palais Égalité — » etc..

La figure de Pitou, complètement oubliée de la foule, a été remise en lumière il y a quelques années. Son nom est ressuscité grâce à une opérette connue de tous, la Fille de M>"^ Aiujot. Dans cette pièce, l'une des chansons est copiée sur des couplets de Pitou. C'est l'air des Conspirateurs, dont le refrain est :

Quand on conspire Quand sans frayeur On peut se dire Conspirateur, Pour tout le monde 11 faut avoir Perruque blondft Et collet noir.

Pitou a écrit :

Faut-il pour un collet noir, Pour une perruque blonde, Pour une toque, un mouchoir Bouleverser toui un monde !...

On peut sans être malin Vous dire avec assurance Que c'est l'habit d'Arlequin Qui sied le mieux à la France, Car le démon de la mode Chez nous, du matin au soir, Fait, défait et raccommode Collet rouge et blanc et noir.

Citons encore, parmi ses œuvres, la chanson qui lui valut d'être arrêté et contribua certainement à sa dernière condamnation. Elle est empreinte de beaucoup de verve satirique.

Peuple français, peuple de frères.

Souffrez que père Hilarion Turlupiné dans vos parterres Vous fasse ici sa motion.

Il vient sans fiel, et sans critique, Et sans fanatiques desseins.

Comparer tous les capucins Aux frères de la République.

Nous renonçons à la richesse Par la loi de notre couvent !

Votre code, plein de sagesse, Vous en fait faire tout autant.

Comme dans l'ordre séraphique Ne faut-il pas, en vérité, Faire le vœu de pauvreté Pour vivre dans la République.

HISTOIHE de BICKTRE

On nous ordonne l'abstinence Dedans notre institut pieux:

N'observait-on pas dans la France Le jeûne le plus rigoureux.

Dan? votre carême civique Vous surpassiez le capucin, En vivant d'une once de pain Vous jeûniez pour la République?

Nous avons notre discipline, Instrument de correction ; Vous avez votre guillotine Fraternelle conviction.

Ce châtiment patriotique Est bien sûr de tous ses elTets, Il n'en faut qu'un coup pour jamais Ne manquer à la République.

11 ne faudrait pas croire, d'après ces extraits, que Pitou fut un royaliste quand même. Il fut surtout antirépublicain, et, dans son recueil, on peut trouver également des strophes enthousiastes en l'honneur de Napoléon et des couplets en faveur des Bourbons.

Nous bornerons ici nos citations des oeuvres de Pitou. Notre cadre ne nous permetpas de nous étendre davantage sur une tigure originale queVictor Fournel et Ed.Drumont ont merveilleusement dessinée dans leurs ouvrages sur Paris .

Voici la copie de son écrou (1) :

SAINT-ROGH

Du 18 Nivôse, an 2

de la République Française

Louis Ange Pitou

homme de lettres, f,'arçon, âgé de 27 ans,

natif de Mauleane («c), près Chateau-

dun, département d'Eure-et-Loire.

Transféré avec les précédents. (1)

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