CACHOTS .NEUFS
« Ihi 22 mai 17411 »
François-Louis de Gruthus
dil Chatelet.
Cl- ans — di'... cy-Jevanl à la maison d'où il s'est évadé la luiil du 2.t au 24 février- 1724.
(irdrr du lioi/
— Transféré de la Hastilleoùil avaitété mis, lorsqu'il a été rattrapé ileux ans environ après son évasion. Mort aux caeliots neufs le .1 juillet i7:;o.
D'un autre coté, Cartouche a été arrêté le 11 octobre 1721, sur la dénonciation de Chatelet. Comment ce dernier, mort en 1750, auraitil pu vivre (iiiaranlc-lrois ans dans un cachot!... Mirabeau, il est vrai, dit qu'il y passa les dix-neuf dernières années de sa vie. C'est chose possible, mais, en tout cas, ce ne fut point à Hicètre (1).
Ne serait-ce pas cette histoire qui aurait donné lieu à l'anecdnte suivante, racontée par MM. Alboize et A. Maquet dans leur Uisloirc anecdoliqiic des prisons i/c l'Europf. 11 s'agit du supplice qu'aurait enduré, pendant dix-sept ans, un certain Isidore Munier, menuisier de son état, fils d'un boulanger de Paris, et qui, accusé de vol et interrogé par le lieutenant de police de Sartines, aurait osé s'indigner de l'insolence de ce magistrat, et lui rappeler des jours moins brillants où lui, le chef de la police, était parasite ordinaire de M. Lenôgre, lieutenant criminel d'alors, et mangeait avec voracité au bout de la table. Comme il protestait de son innocence et disait à sou juge qu'il ne pouvait rien contre lui, et qu'il avait la preuve de sa non-culpabilité dans le dossier posé sur sa tabli\ cet Isidore Munier aurait répondu à M. de !5artines, qui lui disait en souriant ironiquement :
1. Voyez Ai'PK.MJicE : Le 'i'nl'lfdu de /'(/((.s, par Mercier; (lliservations d un voyuyeur unijluis, par Mirabeau.
inSTOlHR DK BIC.KTHK 173
(( — ViMis cmye/,ï...
(( — C'est aussi vnii i{ue vous avez tait anticiiaialir(i cIkv, M. Lenèarc pendant deux heures pour j^oûter un i)eu do ce pâté de venaison (jui venait d'Allemagne. »
M. de Sartines, furieux à cette réponse imprudente sinon insolente, aurait immédiatement signé l'ordre d'envoi de Munier à Bicêtre, et l'aurait t'ait enfermer aux cachots blaucs à perpétuité. — Ouhliez-le, disait la lettre.
■< Isidore i-ùt i;lé, en effet, mililie — iliscnt les auteurs des l'rlsuns — s;ins uue visite que M. Alljert, devenu iieulenarit de [lolice, lit à BiciHre quei([ue temps apri's suu avènement. Il vonlul visiter les allreux cachots dont on effrayait toujours les commissaires en leur ré|M'(;int qu'ils iHaient habités par des maniaques, I>ar des furieux (pu éteignaient les llunibeaux et se jetaient sur les assistants. .M. .■\lbert passa outre. On lui (luvril le tombeau où expirait lentement, sous le poids de toutes les misères humaines, ce triste objet d'une vengeance que le plus irascible, le plus haineux tyran de nos jours ne pourrait assouvir qu'au moyen d'une condanuiation de trois ans de détention au plus ; encore serait-il nécessaire qu'il lut second(' par la complicité de douze jurés ou de deux assesseurs. Isidore était enseveli sous les chaînes ; sa harbe descendait inculte et souillée, sur sa poilrine; siin visage disparaissait sous la l'orét de cheveux qu'il ne pouvait relever (ju'en soulevant soixante livres de fers; ses ongles longs et crochus ressemblaient à des griffes, et son corps était à peine couvert de haillons pourris et dégoûtants qui servaient d'asile à des légions d'insectes dévorants.
M. Albert pâlit à cette vue.
— Quel crime a donc commis cet homme ? demanda-t-il.
— Ah! monsieur. s'('cria Isidore d'une voix rauque et à peine intelligible, cherchez bien ! clu'rcdiez bien ! j'ai e|(' luxusii di' vol il y a dix-sept ans, et voilà liint... niais j'oubliais... oli ! oui ; nem uraml erinu' est d'.-ivoif insnile M. de Sartines.
— Dix-sept ans 1 nuirinni-a le magistrat. Est-ce ipiecela l'st vrai? ileniaiida-t-il aux em|)loyés qui l'accouqiagnaient.
— Il y a, en ell'et, di.x-sept ans, monseigneur, nqiliqua l'un d'eux.
— Mais le crime de cet homme, quel est-il '.'... répondez I
— Il a insulté M. de Sartines, monseigneur.
— FA... voilà tout?
l/eniployé, accoutunuj à regarder ce crime comme le plus eH'royable de tous, regiii'da d'un air stupéfait le nuigistr.al qui [u-oiKuicait ce mol roiln lou/:' à jirnpos d'un semblable forfait.
— Oui, monseigneur, dit-il.
— Kh bien, s'écria vivement M. Alberl. iiu'iui détache à l'instant nu^iiie les cluunes (pu entourent ci^t luuunu' : cpi ou le nu'Ue dans un bain ; (pi'on lui d(iiiue (les \(''lcuicnls priqu'cs et qu'il suit [ilacc dans une chambre... dans uue clianibre, vous entendez, non pas dans un cabanon!
— Monseigneur, si VOUS daignez prendre la peine de consulter les urdies que M. de Sartines nous avait donnés, ils sont exprès...
— Entendez-vous les miens? répliqua M. Albert avec mépris.
Isidore écoutait avec cette joie étrange qu'on ressent dans des rêves fantastiques. L'homme lui semblait un dieu, la prison un ciel, les geôliers des démons terrassés par cette divinité bienfaisante !... 11 se mit à genoux et essaya de joindre les mains... deux larmes roulaient maintenant sur ses joues amaigries.
— C'est afifreux ! murmura le magistrat en s'éloignant ; un homme ! Si dans une heure mes ordres à moi, vous entendez, ne sont pas exécutés, je vous chasse tous 1 V
Malheureusement, il ne nous a pas été possible de trouver le noui d'Isidore Munier sur les registres d'écrous de Bicêtre. — De 1750 à 1789, aucun prisonnier de ce nom n'y est inscrit, ?ii aux regist/'cs des entrées, ni à mtx des sorties ou des décès. Cependant, aux cours de nos recherches, nous avons trouvé dans les archives de Bicêtre, des exemples de longues détentions, des erreurs commises sur les registres et rectifiées par leurs auteurs avec une légèreté inconcevable, des lacunes, des annotations curieuses qui démontrent, sans qu'il soit besoin do recourir aux histoires plus ou moins dramatiques, avec quelle désinvolture agissaient les magistrats de l'époque du bon plaisir. Il faudrait un volume pour les citer toutes. Presque à chaque page on en rencontre. Nous avons réuni, les plus curieuses dans lo chapitre suivant (1).
l.Nos lecteurs trouviTontencore à l'Ai'i'ENnici-; une série d'écrous intéressants, relevés par nous sur les registres de Bicêtre. Nous avons, dans un chapitre précédent, rétabli la vérité au sujet des massacres de Bicêtre en 1792, nous n'avons pas à y revenir ici.