CY-DEVANT BICÈTRE
11 n'y a que trois ans seulement que l'administration a rendu à l'hospice sa dénomination populaire, et que le nom de Bicêtre a été ofticiellement substitué à celui de Vieillesse- Hommes. Chose curieuse à noter, les mots (c République française )>, et la devise « Liberté, Egalité, Fraternité », gravés sur la façade en IS4S(3), n'ont jamais été effacés. Au lendemain du coup d'État, à l'avènement du second empire, alors que, sur tous les monuments publics, on grattait cette inscription devenue illusoire pour ré[ioi[ii(', on no songea pas à la faire disparaître des murs de Bicêtre.
De chaque côté de cette porte sont disposés, extérieurement, des jardins-squares désignés sous le nom de Quinconces. Adroite et à gauche, des constructions basses et écrasées, sans aucun mérite architectural, renferment le télégraphe, la salle des consultations, le dortoir des infirmiers et des logements d'eniploi/és. L'administration, depuis longtemps, songe à faire disparaître ces doux corps de logis, à les
i . Prnb.-ilili'mi'iit nn l'honnonr du siour Vins Noyors, ]irincipal nrrhifecto ilo Louis XIII.
2. La ynUi! île fer ijui ferme eelto porte ;i été foryée dans le hameau du Kremlin. Elle a été mise en place sous l'admiriistratioii de M. Hourriot en l'année 185S.
3. C'est un peintre du nom de Malaneon qui grava la devise. Les renseignements à ce sujet ont été donnés à l'auteur ]iai' un ti'iiinin oculaire.
HISTOIRE \)E lilCÉTHK 191
remplacer par des bâtiments en harmonie avec le portail. Le projet est à l'étude. Quand sera-t-il mûr?...
Dans son état actuel, Bicêtre occupe une superficie de 21 hectares, 29 ares, 60 centiares. Il comprend deux parties distinctes : 1" L'hospice, où sont reçus, à titre gratuit, des vieillards et des infirmes indigents de la ville de Paris ; 2" l'asile, où sont traités les aliénés pour le compte du département de la Seine.
L'hospice occupe la partie septentrionale de l'établissement, l'asile la partie méridionale ; l'infirmerie générale et l'église sont situées au centre. — La surface bâtie est de 2 hectares, 12 ares, 85 centiares, non compris les nouveaux bâtiments des enfants.
Le vieux château, édifié en 1633 sur l'emplacement de celui du duc de Berry, n'existe plus. Sa démolition fut décidée par le conseil général des hospices en 1847 (1). Dès l'année suivante, l'édifice central fut construit surdesdonnées plus modernes et surtout plus hygiéniques. Les travaux furent terminés en 1849. De 1855 à 1857 (2), l'aile du vieux château donnant sur la cour de la cuisine fut remplacée par le corps de bâtiment qui existe aujourd'hui; en 1858, le grand pavillon dit des Bains compléta l'ensemble de droite. L'aile gauche ne fut achevée qu'en 1875 (;!).
A l'intérieur de Bicêtre, ces constructions sont l'eliées entre elles par des galeries couvertes où les vieillards peuvent prendre l'air et s'abriter en cas de mauvais temps. Assez belles au coup d'œil, ces arcades forment un courant d'air perpétuel, et leur séjour est néfaste à beaucoup. Les administrés, dans leur langage imagé, les ont surnommées « Vallée des Bronchites », d'autres, moins pessimistes, « la rue de Hivoli de Bicêtre ».
Les bâtiments sont groupés autour de quatre cours rectangulaires, plantées d'arbres et de petits jardinets. Sur les bancs placés de distance en distance, les bons vieux viennent, l'été, chercher un peu d'ombre et se reposer, guetter l'hiver un rayon de soleil.
Jusqu'en 1819, ces cours étaient de véritables champs où l'adiui-
1. Crédit de trois cent mille francs (300.000 fr.). Exercices 1847-49.
2. Crédit de trois cent cinquante mille francs (3:i0.000 fr.) savoir : Ex. 1 8.">K, 1 00.00(» fr. ; Ex.: 18o6, iOO.OOO fr. ; E.\. : 18o7, 150.000 fr..
3. Crédit de deux cent mille francs (200. 000 ir.). — E.xercice 1866.
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nistration cultivait indifTérerament les betteraves, la luzerne ou les pommes de terre. Les allées mal entretenues, détrempées par les pluies, se changeaient au moindre orage en véritables ornières. Frappée de ce mauvais entretien des cours, dans une visite qu'elle fit à Bicètro, M'"'' la duchesse de Berri émit le vœu que des jardins fussent substitués à. ces champs. Sur ses indications, des arbres furent plantés, des massifs dessinés, une allée fut pavée au milieu. Les cultures, peu productives et désagréables à la vue disparurent. Aujourd'hui, dans ces jardins bien proprets, les jardiniers de la maison disposent invariablement chaque année, dans les mêmes petits carrés, les mêmes petites plantes à chaque retour de saison!
Dans la première cour, dite cour d'Entrée ou cour des Champs, les vieillards valides et les petits infirmes occupent, à droite, des salles vastes et aérées. Les aveugles habitent celles du rez-de-chaussée, à droite et à gauche. Dans les mêmes bâtiments de gauche se trouve la liibliotkèqtie des administrés. En face du vieux château, dans la cour de la Sibérie, des bâtiments étroits et écrasés s'élèvent sur l'emjilacement des anciens fossés. Bien que ce soient les premiers que l'administration des hospices ait fait construire, ils n'ont rien de remarquable. Ils ne pouvaient, du reste, avoir plus de développement ni de hauteur sans masquer la façade du château. Jusqu'en 1847, deux jets d'eau épanouissaient, de chaque côté de la cour, leurs gerbes liquides. Ils furent supprimés au moment de la construction de la partie centrale du château. En 1852, M. Herbet, directeur, lit garnir de massifs d'arbres et de plantes cet endroit délaissé, dont la région nord s'appelait la foret Noire, parce qu'il y faisait très sombre, et la région sud, la Sibérie, parce qu'il y faisait très froid. Ce dernier nom seul subsiste, et cette dénomination est due certainement au réel contraste de température entre cette cour et les cours intérieures de l'hospice.
C'est le quartier des paralytiques, des gâteux et des culs-de-jatte. L'installation de dortoirs pour les grands infirmes, en ce lieu, offre un grand avantage au point de vue hygiénique. Ces pauvres gens, au premier rayon de soleil, peuvent être transportés dans les jardins, les plus beaux de Bicêtre, embaumés en avril et en mai de la douce senteur des lilas. Les dortoirs sont tenus avec une propreté rigoureuse. Les malades sont changés chaque fois qu'il est besoin, et du reste, la principale
cause d'infection, les lits, a disparu depuis que l'on a supprimé les fameuses auges des gâteux. Cette transformation a été opérée en 1838.
A cette époque, leur couchette se composait d'une immense auge de zinc dont le fond, terminé en forme d'entonnoir, et fermé par un robinet, communiquait, par un tuyau, à un canal, traversant entièrement la salle, ouvert à l'extrémité supérieure, fermé également par un robinet à l'extrémité inférieure. L'urine des malades se déversait dans l'entonnoir de l'auge, et de là dans le canal. Les exhalaisons fétides empestaient alors les salles, l'air, trop peu renouvelé, était rare. De temps en temps, les infirmiers jetaient de l'eau en haut du canal, ouvraient le robinet du bas. Les matières ainsi chassées se déversaient à l'égout, dont une partie n'était point couverte et passait dans le cimetière annexé à la maison. L'auge était remplie presque jusqu'au bord d'une herbe appelée sauce-terre, sur laquelle était placé un matelas troué garni d'une toile cirée. Les matelas de varech souvent changés, la toile cirée hygiénique, les lits de fer à sommier à jour, ont remplacé ces infectes couchettes, et un dortoir de gâteux, aujourd'hui, est aussi salubre qu'un dortoir de valides.
Dans la cour de l'Eglise, les bâtiments sont habités, à droite, par <les valides et des aveugles, les services du perruquier, les bains des vieillards, les salles de réunion, etc.; au milieu, par l'infirmerie générale, placée au-dessus de la (jalerie Breton (1), au rez-de-chaussée de laquelle se trouve la phannaeie de l'hospice. Les services de chirurgie et de médecine occupent les deux premiers étages; les dortoirs des convalescents et des chroniques, le troisième. Quinze lits sont réservés, en chirurgie, aux blessés du dehors que la gravité de l'accident ne permet point de transporter dans un hôpital de Paris, huit lits sont réservés en médecine aux indigents de Gentilly qui ne peuvent être traités à domicile.
Avant 1792, il n'existait pas d'infirmerie à Bicêtre. Nous avons décrit dans les précédents chapitres l'état lamentable de l'hospice, à
I . Cettû galerie porte le nom de M. Breton, membre Je l'ancien Conseil Général des Hospices, administrateur de Bicètre, en fonctions au moment où elle a été construite. Vivement préoccupé des améliorations que pouvait recevoir l'Etablissement, c'est grâce à son initiative que les travaux d'appropriation Je l'ancienne prison furent menés avec activité et que l'Inlîrmerie fut transportée dans ce local qu'elle occupe encore aujourd'hui (1841).
cette époque où les malades vivaient pêle-mêle. avec les valides, dans les conditions les plus déplorables au point de vue de la propreté et de l'hygiène. Nous ne reviendrons pas sur ces tristes tableaux.
En 1814, lors des désastres des armées françaises, Bicètre reçut des blessés dans une proportion considérable :
On nous envoyait des soldats en si grand nombre — écrit le Père Richard dans ses Mémoires (1) — que la 1'° et la 2° division furent occupées par eux et
encore se trouvaient-ils entassés les uns sur les autres Ils étaient jusqu'au
nombre de mille dans une salle et il en mourait plus de 40 par jour. On en faisait bien partir quelques-uns des plus valides en Normandie, mais il en arrivait de suite un plus grand nombre et les vieillards furent relégués à la -4° division, les uns sur les autres. Cet état de chosesduradepuis janvier jusqu'au 30 mars, jour du bombardement de Paris, dans lequel les citoyens et les élèves de l'Ëcole polytechnique firent une belle résistance sur la butte Saint-Chaumont et où ils tuèrent plus de 20.000 ennemis et ne cessèrent que faute de munitions.
Pendant que l'armée ennemie entrait dans Paris, l'armée française en sortait et Napoléon crut pouvoir livrer une nouvelle bataille. Tout était perdu. Les ennemis le poursuivaient. Nous les vîmes s'approcher de Bicètre. Ils marchaient en bon ordre, seuls, les retardataires se livraient au pillage. Le fourrier de Bicètre, Marchand, fut dépouillé par eux de sa montre et de ses souliers.
Dès le 31 mars, les malades militaires quittèrent l'bospice et l'or. Ire s'y rétablit. Louis XVlll fit son entrée à Paris, le 3 mai, et tout resta en paix jusqu'au 20 mars 1815.
Dans la nuit du 19 au 20 mars, les troupes se réunirent au delà de Villejuif car on s'attendait à une bataille, mais les troupes venues pour combattre l'Empereur lui servirent de cortège pour revenir à Paris où il fit son entrée le jour où Louis XVIII en était sorti. Cependant tous étaient inquiets et quoique Napoléon ait excité l'émulation de tous dans rassemblée du Champ de Mai, il était obligé de faire face à l'ennemi qui venait l'attaquer. Il battit d'abord les alliés mais il fut battu lui-même à Waterloo. L'armée française se replia sur Paris, commandée par Grouchy.
L'hospice était déjà prêt pour recevoir des malades et des blessés. On fit des provisions et un four de campagne. Les armées des alliés s'étaient emparées d'Issy et de Bourg-la-Reine et déjà lus troupes françaises avaient eu avec elles quelques escarmouches. C'était lel" juillet, quand à 2 heures de l'après-midi eut lieu une suspension d'armes. Ce fut la fin du combat, les soldats se dispersèrent. Paris fut repris par' les alliés et Louis XVlll fit sa seconde rentrée. Le village de Gentilly fut occupé par les Pi-ussiens.
Nous n'eûmes presque pas alors de malades dans l'hôpital militaire de Bicètre; on avait amené environ GOO prisonniers qui étaient parqués dans la cour de la 1''° division, exténués de faim, de misère et couverts de vermine. On leur donna à manger et ils furent dirigés vers Orléans.