‹ Histoire de Bicêtre (hospice-prison-asile) d'après des documents historiqueChapitre 99 sur 137 · V. Cousin · texte numérisé non relu

V. Cousin

En 1847, Jean Journet se sentit soudain grand acteur tragique et alla frapper à la porte de l'Odéon, demandant au directeur Bocage à débuter sur son théâtre. Il voulait débuter dans la tragédie. Sa demande fut rejetée. Il loua alors la salle Chantereine et là, devant quelques spectateurs, obtint dans Brilannicus, un succès... de fou rire. La représentation n'alla pas plus loin que le premier acte. L'apôtre disparut dans l'intermède déclarant le théâtre perdu à jamais.

Quelque temps après, il allait frapper à la porte d'un académicien. On lui dit qu'il se meurt.

Dites-lui que je viens lui offrir le moyen de sauver le monde,

répond-il au domestique.

Monsieur ne reçoit que ceux qui peuvent le sauver, réplique

celui-ci. D'ailleurs, il est avec son notaire auquel il dicte son testament !...

— Son testament!...

Et bousculant le valet interdit, Jean Journet s'élance dans la chambre du malade.

— Monsieur, lui crie-t-il, vous pouvez d'un mot remplacer Moïse et Mahomet, Conf ucius et Fourier !

— Je vais les rejoindre, soupire le mourant !...

L'apôtre tient bon. Il voudrait enlever la fortune du savant pour la réalisation de son rêve. Il n'obtient qu'une faible souscription. Le jour même, il fait paraître un Cri de Miséricorde auquel succède le lendemain un Cri de Désespoir. L'académicien était mort sans avoir versé la somme promise.

Ce fut également vers cette époque qu'Alexandre Dumas père lui fit une pension de 1.200 francs à toucher sur ses droits d'auteur. Pension toute platonique, le romancier, sans s'inquiéter du reste, payait tout le monde sur ses droits.

L'année suivante, à la salle Pleyel, Jean Journet se lève soudain au milieu d'un concert, monte sur l'estrade... On veut le faire sortir,

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il terrifie d'un mot les gens de service. Les gardes municipaux arrivent. Jean ne s'émeut pas et solennellement : — « -Je me mets sous la protection des dames, » s'écrie-t-il, et les municipaux se retirent. La salle entière avait ri.

Cependant, une nouvelle excentricité devait le ramener une seconde fois àBicêtre. Un soir de représentation extraordinaire à la Comédie- Française, il avait pris place aux secondes galeries. Tout à coup, au milieu d'une pièce de Molière, il se lève et fait pleuvoir sur le balcon, sur le parterre, une grêle de brochures qui semblaient sortir de sa poche comme par enchantement. « Le parterre se mit à crier, mais les brochures n'en tombaient que plus abondantes. Il fallait voir, dit Champlleury (1), au milieu du tumulte, les comédiens s'enfuir, le souffleur sortir de son trou, les mille tètes de la foule se lever en l'air, les spectateurs monter sur les banquettes; et, au milieu de cet orage, aux secondes galeries, un homme debout, impassible, jetant cette pluie de brochures comme pour ensevelir les spectateurs. Il en tirait de ses poches de derrière, de ses poches de côté, il en tirait de son pantalon, il en tirait de ses goussets, il en tirait de son chapeau, il en tirait de ses bottes. »

Arrêté, Jean Journet rentra à Bicètre, le 26 avril 1849, mais de même que M. le D'' Leuret, M. Delasiauve, médecin en cîief de la 2' section des aliénés, déclara, dans un certificat en date du 16 mai 1849, que, parfaitement calme et tranquille, il pouvait sans inconvénient être remis d sa femme qui le réclamait. Les actes d'rntliousiasme, auxquels il pourrait se liorer encore, ajoutait le médecin, n'ont rien de dangereux et ne sauraient autoriser sa séquestration indéfinie. Sorti de l'Asile, l'apôtre recommença à crier. On l'entendit au club Blanqui ; on le vit au Congrès de la Paix, le 24 août 1840, demander la parole après Victor Hugo, pour taire à l'Asseiablée une communication importante. — Qu'était le Christ? s"écria-t-il, le fils d'un charpentier. Eh bien, dans quelle position est-ce que je me trouve? Nous n'en savons rien, nous le saurons plus tard. .le suis sur la croix... — Au fait, cria-t-on!... votre idée !...

1. Les Excentriques, p. 93. — Victor Foiirnel. - Les Hues de Paris, p. GiO et suiv. - Musée des Familles, année 1849, t. III.

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— Mon idée, mais j'en ai des millions d'idées. El je vais vous les exposer en détail.

Les rires et les interruptions l'empêchèrent de continuer. Il descendit de la tribune et ne revintpas. Après cet échec, il se tut un instant, publia par souscription, en 1857, un livre de poésies intitulé : Poésies et Chants hannoniens, avec cette épigraphe :

Proclamer l'Harmonie Est l'œuvre de son temps, Le devoir du Génie!

En tète du volume est placée la

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