CHAPITRE XIÎl
Les excentriques de Bicôtre. — Jean Journet. — Commerson. — L'abbé Cotton. — L'abbé Paganel.
Jkan Journet.
Il fut un des hôtes de Bicêtre, cet excentrique Jean Journet qui, épris des idées de Fourier, quitta un beau jour sa femme, ses enfants, son officine de pharmacien, pour se consacrer au bonheur de Isigrande famille humaine. Né à Carcassonne, le 21 juin 1799, il était venu à Paris en 1817 pour y suivre un cours d'études spéciales, en qualité d'élève pharmacien. Bientôt, docile aux exemples d'un père aux idées libérales et républicaines, le jeune étudiant se lança avec ardeur dans a politique et s'affilia avec les Carbonari. La vente de Washington à laquelle il appartenait, fut découverte. En ce moment, l'insurrection espagnole recrutant partout des volontaires à sa cause, Jean Journet partit.
« Il fit, dit l'éditeur d'un de ses ouvrages (2), d'abordpartie du corps des Piémontais, commandé par Milans, et, quelque temps après, de la Compagnie sacrée, sous la haute direction de Mina. 11 eut pour trère d'armes dans cette légion d'élite, Frédéric Degeorges, Wisto, Bertrand, Guyez, Laroche, Armand Carrel, Joubert et Gouesko, fils adoptif de Napoléon, et dont le frère commandait le 2* lancier polonais. Gouesko, Guyez, Wisto et Bertrand, moururent dans les bras de Journet, à l'affaire Liers et Liado. Fait lui-même prisonnier, avec tout le corps de bataille, et renfermé dans l'horrible Castillet, ancien palais réquisitorial, à Perpignan, il y subit près de deux années de carcere dura, plongé quelquefois dans l'ordure et la fange, dans un cachot situé sous les fondations mêmes de l'édifice, à plus de 40 pieds au-dessous du sol. Dans cet affreux précipice, vrai séjour des morts, son. cadran solaire, pour mesurer la marche du temps, était le roulement sourd de la diligence, passant au-dessus de sa tète, à l'heure de minuit.
296 HISTOIRE DE RICÈTRE
<c II n'avait échappé à la peine capitale que parce qu'on l'avait pris au milieu des blessés de l'ambulance, exerçant par nécessité fortuite, les fonctions d'aide-chirurgien (I). «
Cette périlleuse expérience rendit Jean Journet plus calme pendant quelque temps. Libre, il revint à Paris, termina ses études, acheta une pharmacie, se maria, et semblait devoir être désormais un brave et honorable industriel, bon père de fam.ille et le modèle des époux. Un hasard voulut qu'un jour il lui tomba entre les mains le livre de Fourier : Traité de l'Unité universelle. Dès ce moment, Jean Journet ne s'appartient plus. 11 regarde comme un crime de travailler pour une seule famille, lorsque la grande famille humaine souffre. Pendant que les chefs fouriéristes s'adressent aux rois et aux ministres pour obtenir la réalisation de la pensée de Fourier, lui veut s'adresser au peuple. Il se déclare «apôtre», ceint ses reins, prend un bâton, et de ville en ville va porter à tous la bonne nouvelle; et, comme le maître, veut appliquer l'harmonie céleste à la vie sociale.
« Journet comptait, qu'en arrivant à Paris, tout le monde lui parlerait du maître ; mais on ne le connaît pas. Alors, il va droit à l'école phalanstérieune qui s'était constituée depuis la mort de Fourier ; il dit son enthousiasme, il annonce ses projets. L'école, qui ne voulait pas brusquer l'opinion et qui avait adopté un système timide, traite l'apôtre d'illuminé et de plus qu'illuminé.
« Jean ne se décourage pas pour si peu. 11 est apôtre, c'est-à-dire, il a la foi, la persévérance, la ténacité ; sou front peu développé en est la meilleure preuve; alors il songe à la brochure, un moyen usé aujourd'hui, mais qui a renversé des royaumes. Il croit, qu'en vendant à très bas prix des brochures dans lesquelles il expliquera en quelques pages les doctrines du maître, le peuple deviendra fouriériste aussitôt (2). »
Tous ces opuscules sont appelés : Cris. Cris de compassion, d'indignation, cri d'alarme, cri de malédiction, cri d'imprécation, cri de délivrance, etc. Achetait-on un cri, l'apôtre donnait à l'acheteur sa bénédiction. Dans le cas contraire, Jean Journet entrait alors dans une colère monstre et décernait à l'audacieux, qui osait refuser une de ces brochures, mille épithètes burlesques dont voici la litanie :
1. Jean Journet. — Poésies e^e/tanfs/iaiwonî'ens, préface, pagexix,I8o7; 1 vol.Joubert.édit.
2. Champfleury. — Les Excentriques, i vol. Michel Lévy frères, édit. 1877, p. 76.
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Produje iVimpénileiice, égoïste encroûté, vampire aosmopolile, avorton de la science, roi du machiavélisme, pontife du sabbat, souteneur de Proserpine, magnétiseur subversif, pygmée de perversité, fétiche mendiant, déprédateur social. Mais la plus jolie expression dont il se servait, celle qui peut passer pour un chef-d'œuvre : c eut Omniarque omnivore \...
Dans ces accès de colère, il a parfois cependant de magnifiques inspirations. Témoin cette pièce qu'il publia en 1840 « Prier», et dont voici quelques strophes :
Que me font ces vallons, ces bois et ces fontaines.
Ce splendide tableau, sous mes yeux déroul('',
Ces jardins somptueux, ces jaunissantes plaines;
Que me font les transports dont mon cœur est troublé!
Que me fait de la nuit le magique silence;
Que me faille soleil aux rayons généreux';
Que me fait le plaisir, que me fait la science,
Que me fait tout cela — si l'homme est malheureux I
Dieu cependant est bon, sa sagesse infinie
Déborde à tout instant dans la création :
L'animal a l'instinct, le ciel son harmonie ;
L'insecte a son essor, l'astre l'attraction.
Et l'homme! — horreur! horreur! sans haine, sans colère,
Plus cruel qu'un lion de fureur étoulTant,
Au combat sans motif, il va tuer son frère
Et, stupide assassin, s'en revient triomphant.
Au parvis du Saint Lieu, sacrilège démence! Il va d'un dieu de paix célébrer le secours, Et, vils profanateurs d'une sainte croyance. Des docteurs éhontés lui vendent leur concours; Le temple est un repaire où règne l'imposture. Où l'on corrompt la loi qui doit vivifier. Où le soldat inepte, où le prêtre parjure. Au nom du Rédempteur osent communier!
Mais mon bras courroucé s'arme de la lanière Qui déchira les lianes du lévite orgueilleux : Je m'élance ; et, Jésus excitant ma colère, J'expulse des autels ces marchands scandaleux. Satellite avancé de la phalange sainte.
Dans le camp de l'erreur je plante mon drapeau : La venté sourit, plus d'enfer, plus de crainte, La justice du ciel détrône le bourreau.
C'est ainsi que séduit par de vains tabernacles
Le genre humain se courbe aux pieds des imposteurs ;
Alors mille paj's promulguent mille oracles,
Et le sang des troupeaux engraisse les pasteurs.
Quand le Seigneur dit : Marche! un mécréant dit : Prie!
Poursuivis par le fort, par le fourbe égarés,
C'est en vain qu'en mourant le lils de Dieu nous crie :
« Peuples, relevez-vous ! cherchez, vous trouverez.
Prier, écoutez-moi, Dieu parle par ma bouche, Prier, c'est féconder un stérile terrain, C'est brunir au soleil en desséchant la couche D'un marais empesté qu'on transforme pu jardin. Prier, c'est reboiser la montagne infertile, C'est dresser la barrière au fleuve destructeur. C'est creuser un égout, assainir une ville. C'est ouvrir l'atelier au pauvre travailleur.
Prier, c'est dévoiler de sublimes mystères, C'est mesurer l'espace et peser le soleil ; Prier, c'est éviter les erreurs de nos pères. C'est aimer la justice et hâter son réveil. Prier, c'est regarder en face l'imposture. C'est démasquer le fourbe, étouffer les forfaits ; Prier^ c'est écouter la voix de la ÎS'ature, C'est découvrir ses lois, proclamer ses bienfaits.
Et pourquoi, répondez, pourquoi la Providence Nous a-t-elle dotés de bras laborieux ? Dans quel but avons-nous reçu l'intelligence. Un esprit indomptable, un front audacieux? Afin que le travail produisît la richesse. Afin que le plaisir payât le travailleur. Afin que la Raison enfantât la Sagesse Et que la Lihcrti' nous guidât au bonheur.
Rien ne saurait rebuter Jean Journet. Il a véritablement la foi. Il parcourt la France et la Belgique, à pied, vendant ses brochures contenant le résumé de sa doctrine, entrant dans les catés, prêchant sur les places publiques, essayant partout d'initier les hommes à l'organisation du Phalanstère. 11 espère toujours et il songe que sur cent personnes, il en trouvera peut-être une sur sa route qui comprendra les mystères de la régénération tentée par son maître. Et,
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alors, si la millième partie des hommes peut avoir la foi, il n'y aura plus de pauvres, il n'y aura plus de méchants, tous seront heureux.
Malheureusement pour lui, Jean Journet n'est pas écouté. Sa mise négligée, sa barbe inculte, ses cheveux hérissés, tout dans sa personne prête au rire. On n'achète point ses brochures. En vain proclarae-t-il qu'il « entend vibrerdansses entrailles l'artère de la vérité!» que «l'univers est lié par une loi commune de solidarité » personne ne répond à son appel. Il ne se décourage point pour cela. Puisqu'il ne peut vendre ses Cris, il les distribuera gratuitement.
.Un soir, le 8 mars 1841, pendant le premier entr'acte de Robert le Diable, l'apùtre s'installe dans les couloirs de l'Opéra, et là, fait aux spectateurs étonnés, une ample distribution d'imprimés. Arrêté et conduit chez le commissaire de police, Jean Journet a raconté ainsi l'interrogatoire que lui lit subir ce magistrat:
M. le commissaire procéda à peu près en ces termes à mon interrogatoire : -^ Est-ce vous qui avez fait cette distribution extraordinaire?
— Oui, monsieur.
— Avez- vous des complices ou des jicrsûnnes ipii ont été vos instigateurs?
— Non, monsieur.
— Quel est donc le motif qui vous a déterminé?
— Le besoin irrésistible d'annoncer au monde en général, et aux riches en particulier, l'apparition de la loi de justice et de vérité, et l'espoir que, sur tant d'mdividus, l'élite de la société, il y en aurait quelques-uns qui daigneraient se détourner un instant, pour juger avec coriniiissance de cause, si cet événement, tout miraculeux qu'il paraît être, se trouvait réellement justifié par les travaux de l'immortel Fourier !
11 désira, pour juger la gravité de mon action, connaître les brochures que .1 avais émises. Je lui donnai le seul exemplaire que je m'étais réservé pour distraire l'ennui de quelques instants de captivité. Il se retira pour le lire, me laissant à la garde d'un agent de surveillance. Au bout d'une demi-heure environ, il rentra, parut me parler avec bienveillance, applaudit à la moralité de mes travaux, mais protesta contre la manière de les réiiandre, puis continua ainsi l'interrogatoire :
— Vous vous dites apôtre ?
— Oui, monsieur!
— Êtes-vous marié? Ouel est le nom de votre femme? Combien avez-vous <1 enfants? Quels sont vos plus proches parents qui seraient le plus à proximité d'intervenir? Quelle est leur position sociale ?
Je répondis à ces diverses questions.
— Confirmerez-vous en temps et lieu, devant qui de droit, ces déclarations si vous en êtes prié. '
— Oui, monsieur!
[]00 HISTOIRE DE BICftTRE
Le commissaire rédigea son procès-verbal. L'apôtre mourait de soif. Il demanda un verre d'eau. On s'empressa de lui en apporter, mais grande fut sa déception quand le magistrat lui annonça qu'il ne pouvait lui accorder sa liberté sans en avoir référé au Préfet de police. Efléctivement, on le fit monter en voiture et on le conduisit au dépôt de la Préfecture où il passa la nuit. Le lendemain, une voiture cellulaire le conduisit au parvis Notre-Dame. Deux médecins constatèrent son état mental et l'envoyèrent à... Bicêtre ! « Et cela! s'écrie Jean Journet, trente-trois ans après l'apparition de la Théorie des quatre mouvements (1). »
M. le D' Leuret, médecin du service, jugea que cet excentrique, s'il était fou, était du moins inofîènsif, et sur la demande d'un ami de ce dernier, consentit à signer sa sortie (2)^ six jours seulement
Administration générale BUREAU CENTRAL D'ADMISSION
des Hôpitaux
Hospices et secours , . BILLET D'ADMISSION
ie la à l'hôpital de la Vieillesse (Hommes)
Ville de Paris Le 9 ??2«rS 1841
NUMÉRO DU IlEGISTRE
dfs entrées .le l'hôpital
Le directeur liudit Hôpital recevra, le nommé Jean Journel âgé de 40 ans, profession, fabricant de papiers, demeurant rue n°, arrondissement, né à
Carcassonne département de Tarn et Garonne {sic), fils de et de
marié à (a)
Les Médecins de service, Signé : Henri Roger. Signé : Rigaud. Maladie : Aliénation mentale.
a. Indiquer l'état civil du malade, marié ou veuf, garrou ou fille.
A ce billet était joint : Un arrêté de police ordonnant au directeur de la Vieillessehommes de recevoir, le nommé Jean Journet dans ledit établissement, pour y être traité delà maladie dont il est atteint /«*/Me//e s'est manifestée par des discours incohérents, par des actes extravagants.
Le 14 mars 184t.
2. Je soussigné, médecin du service des aliénés de l'établissement, certifie que le nommé Journet Jean, âgé de 40 ans, profession de fabricant de papiers, né à Carcassonne, département de Tarn et tlaronne (sic), entré le 9 mars 1841, au traitement des aliénés, par ordre de M. le Préfet de Police, est en convalescence, qu'il est inoffensif et qu'on peut le rendre à M. M... qui le réclame.
Signé : Leuret.
IIISTOIHK I)K lilC.ÈTRE 3(1 1
après son admission. Pendant cette courte séquestration, Jean Journet avait essayé de donner de ses nouvelles au dehors, et il a raconté à ce sujet une anecdote amusante :
« Peu d'instants après mon arrivée, dit-il, plusieurs visiteurs précédés et suivis des infirmiers accompagnés d'un agent de surveillance, vinrent visiter l'établissement. J'avais tracé quelques mots à la hâte, espérant donner de mes nouvelles à mes amis. Je m'avançai mystérieusement vers l'un des visiteurs,.pour le cha.rger de ma commission, mais malgré mes signes, il s'éloigna épouvanté. 11 était inutile d'insister.
A peine hors de Bicètre, Jean Journet recommença son œuvre de propagande fouriériste. Il assiégea les antichambres des poètes, des romanciers, des princes, des ministres. 11 écrivit à George Sand(l); prêcha chez Victor Hugo (2), dans le salon de la place Royale, où l'on fut effrayé de la sauvagerie du disciple de Fourier; tomba un soir chez Lamartine (3), en pleine fête, et, mis à la porte, se venger en publiant contre lui de nouveaux Cris. Il écrit à Victor Cousin qui lui répond :
Monsieur,
Voici les écrits que vous m'avez adressés : ils ne m'ont pas converti à la doctrine de votre maître.
L'enthousiasme naïf et désintéressé me touche quel qu'en soit l'objet. Celui de vos amis et le vôtre s'égarent dans une erreur profonde. Permettez-moi de vous le dire franchement : vous n'êtes pas arrivé à l'étude de ces redoutables problèmes avec des préparations suffisantes. J'ai souvent découragé de la métaphysique des
1. Jea.n a George Sand. — « Vingt fois je me suis présenté iiuililement chez vous pour toucher votre cœur, éclairer votre esprit. Tout ce qu'on pouvait dire je l'ai dit; tout ce qu'on pouvait faire, je l'ai fait. Si, dans cette horrible époque, il me restait encore un sourire à utiliser, je l'emploierais volontiers à rencontre d"s iirocédés dont je suis l'objet. Le poète méconnaît l'apôtre, le philosophe méprise le poMe, l'écrivain
me consigne à la porte, le député philanthrope ne s'occupe pas de questions sociales
AmenI > (Champfleury, Les Excentriques, Jean Journet, p. 8:t.)
2. Jean a Victor Hugo. — « Vous cherchez la gloire et le bonheur, suivez-nous. Quinze jours d'études fortes et consciencieuses et vous verrez.
« Mais de grâce, n'oublie pas l'apôtre, lorsque saintement sibyllique, tu fulmineras le cantique des cantiques. Je vous aime. » (Champtleury, [ilem.)
3. Jea.n a m. de Lamartine. — « Poète, tu as des yeux pour ne point entendre. Le cri des enfants, les gémissements des vieillards te trouvent sourd. Les pleurs de la femme le désespoir de l'homme te trouvent aveugle. Poète, à bas l'hypocrisie, assez de semblant de religiosité! La farce est jouée; étoile nébuleuse, il faut s'éclipser! le soleil des intelligences inonde l'horizon. Le jugement dernier va précéder la résurrection sociale. Tout s'émeut, s'agite, tout s'apprête, avenir! avenir!...
« Dieu vous éclaire! » (Champtleury, Idem.)
personnes qui n'y apportaient pas les connaissances nécessaires. Croyez-en ma vieille expérience : gardez vos sentiments, mais modérez-les
Lundi, 2:"! octobre 1843.